From the Library of
\ Henry Tresawna Qerrans
Fellow of Worcester Collège^ Oxford
1882-1921
aven /AJoifer^
BINDINGLIS; ;AUG 1 1923
y
L'ALBAN IE
INCON NUE
OUVRAGES DU MEME AUTEUR
VOLUMES
LA
LA
LE
POLITIQUE FRANCO-ANGLAISE ET L'ARBI-
TRAGE INTERNATIONAL (Ouvrage couronné par
l'Académie française) . i vol. in-16. Perrin, 1904.
QUESTION DAUTRICHE-HONGRIE dans LES
QUESTIONS ACTUELLES DE POLITIQUE
ÉTRANGÈRE EN EUROPE. 1 vol. in-16, Félix Alcan,
1907, 3e éd.
SOCIALISME EN AUTRICHE ET EN HONGRIE
dans LE SOCIALISME A L'ÉTRANGER. 1 vol. in-16,
Félix Alcan, 1909.
LA QUESTION SOCIALE ET LE SOCIALISME EN
HONGRIE (Ouvrage couronné par l'Académie des
Sciences morales et politiques. Prix Audiffret-Pasquier),
1 vol. in-8, Félix Alcan, 1909
BROCHURES
LES NATIONALITÉS EN AUTRICHE : AUTOUR DE
TRIESTE (ITALIENS, SLAVES ET ALLEMANDS).
Une brochure in-3. Bibliothèque des questions diploma-
tiques et coloniales, 1902 (épuisé).
LA PAPAUTÉ, LA TRIPLE ALLIANCE ET LA POLI-
TIQUE EXTÉRIEURE DE LA FRANCE. Une bro-
chure in-8. Bibliothèque des questions diplomatiques et
coloniales, 1904 (épuisé).
LE SOCIALISME MUNICIPAL EN ITALIE. Une bro-
chure in-8, F. Alcan, 1904.
LE RÉGIME DES CHEMINS DE FER EN ITALIE. Une
brochure in-8, Giard et Brière, 1905.
CHEZ LES SERBES, notes de voyage. Une forte brochure.
in-8, avec cartes, Bibliothèque des questions diploma-
tiques et coloniales, 1906.
L'AUTRICHE NOUVELLE, SENTIMENTS NATIO-
NAUX ET PREOCCUPATIONS SOCIALES. Une.
brochure in-8, F. Alcan, 1908.
/
IPEK. LE JEUNE FILS DU RICHE CHEF ALBANAIS ZENEL BEY,
UN PARENT ET UN SERVITEUR.
L'Alli.-uiif inconnue.
l. i, Frontispi
GABRIEL LOUIS-JARAY
L'ALBANIE
INCONNUE
OUVRAGE ILLUSTRE
DE 60 GRAVURES TIRÉES HORS TEXTE
ET DUNE CARTE EN NOIR
PRÉFACE DE M. G. HANOTAUX
de l'Académie Française.
DEUXIÈME ÉDITION
L )
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79. BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS
1913
Tous droits de traduction, de reproduction
et d'adaptation réservés pour tous pays.
Copyright by Hachette and C» 1913.
PREFACE
Depuis Tannée 1431, date où les Turcs prirent
Janina, l'Albanie est inconnue à l'Europe, in-
connue à ses plus proches voisins, on pourrait dire
inconnue à elle-même. Deux noms à peine sont
dans les mémoires, le libérateur d'un moment,
Scanderbeg, et Ali, pacha de Janina : pour tout le
reste, l'obscurité la plus noire !
Qui croirait que nul voyageur étranger n'avait
franchi les montagnes centrales de Liuma et de
Mirdite avant que notre énergique compatriote
Louis-Jaray, poussé par un instinct vraiment divi-
natoire et profitant d'une période d'accalmie,
suite de la campagne de Djavid pacha, ait accompli,
en l'été 1909, le redoutable voyage. Le récit de cette
excursion hardie nous vaut un des livres les plus
intéressants et les plus « opportuns » que l'on
puisse lire.
Si les diplomates et si le public, sevrés de rensei-
gnements sur ce sujet difficile, veulent avoir la
PRÉFACE
moindre idée de la question qui va devenir, pendant
des années, une question européenne, qu'ils pren-
nent ce livre et le méditent ligne par ligne : ce
sera leur Bible et leur Coran.
Du pays, de ses habitants, des aspirations mul-
tiples, des complications inévitables, des solu-
tions possibles, ils ne sauront juste que ce que cet
ouvrage leur apprendra et, après qu'ils l'auront
lu, ils auront appris du moins — que c'est effroya-
blement compliqué !
Il y a quelque temps, mon illustre confrère, le
comte de Mun, me disait avec quelle satisfaction
il avait relu et étudié, à propos des événements
actuels, les travaux que la jeune école de publicistes
français a multipliés, depuis quelques années, sur la
question d'Orient et les questions annexes. R. Pinon,
Chéradame, Loiseau, R. Henry, R. Moulin, Bérard,
Choublier et tant d'autres ont prodigué aux gou-
vernements et à l'opinion les renseignements pris
sur le fait, les aperçus documentés, les conseils pro-
venant d'une parfaite connaissance des choses
et des lieux. Mais l'Albanie, mystérieuse, inabor-
dable, interdite, était restée dans l'ombre. Louis-
Jaray a fait, au péril de ses jours (c'est à la lettre),
le voyage impossible ; il a réalisé le tour de force
et, grâce à lui, nous savons quelque chose de
Y Albanie inconnue.
(VI)
PRÉFACE
L'écrivain-voyageur, avec un esprit d'observa-
vation pénétrant, avec un talent : pareil à sa nature,
décidé, soutenu, sain et vigoureux, trace à grands
traits un vaste tableau où tous les détails vivent,
tandis que l'ensemble reste harmonieux et clair :
cette littérature des voyages est, décidément, à
l'égal de la littérature des mémoires, une ver-
doyante annexe du domaine intellectuel français.
On suit l'explorateur et ses quinze hommes d'es-
corte dans la marche risquée qu'il accomplit en
boucle depuis Uskub jusqu'à l'Adriatique par
Pritchina, Mitrovitza, Ipek, Prizrend, Liuma,
Orosch au pays des Mirdites, Scutari, Antivari,
Giovanni di Medua, Durazzo, pour revenir à
Uskub; et tous ces noms, devenus subitement
célèbres, s'appliquent, en suivant son itinéraire,
à des réalités, évoquent à la fois des paysages
sublimes et des intérêts humains, racontent des
traditions et des émotions qui donnent à l'Albanie
un caractère à la fois sauvage et antique dans
l'évolution moderne européenne. Ce peuple tout
jeune est un peuple très vieux : cela fait le plus
singulier mélange.
Voici un petit « quadro » que l'auteur, selon sa
manière si prenante et si vive, trace, à Prizrend,
d'après le « Saint » de la région, le cheik Adem
(Adam). Ne nous retrouvons-nous pas en plein
(vu)
PRÉFACE
Moyen Age, aux temps des François, des Antoine
et des Bernardin?
« Le cheik habite une petite maison retirée loin
de la ville, entourée d'un jardin, soigneusement
abritée par des murs élevés ; quand on pénètre dans
cet enclos, les yeux sont de suite charmés ; rien n'est
ordonné et tout est délicieusement assemblé ; ce sont
des fleurs rares jetées comme par la nature à travers
la verdure des herbes et des arbres ; des ruisselets
d'eau vive courent rapides à travers le jardin et
l'éclairent de leur sillon lumineux ; une chatte
blanche, d'une fourrure immaculée, glisse entre les
fleurs. Quand nous pénétrons, le cheik Adem
s'emploie à quelque besogne de jardinage ; il
accourt ;... L'expression fine et intelligente de son
visage méditatif, la politesse raffinée de ses manières,
la voix pure et chantante dont le son frôle comme
une caresse, le langage choisi et fleuri et l'usage
d'une langue poétique aux vocables harmonieux,
l'aspect enfin du personnage dont la silhouette et
la blancheur saisissent, tout fait comprendre sans
peine l'attrait qu'il exerce sur les hommes cultivés,
musulmans ou chrétiens, la vénération extrême
qu'il inspire à tout le peuple d'alentour et l'auto-
rité qu'il a prise sur ces âmes naïves... ! »
C'est bien il Santo ; mais alla turca.
(vm)
PRÉFACE
Il faut descendre du rêve dans la réalité et de
la poésie à la prose. Ce n'est pas l'heure de s'attarder
aux « fioretti » du chemin. Scutari, Janina sont
assiégées. La question de l'Albanie a été posée devant
l'Europe par l'ultimatum foudroyant des événe-
ments.
Que sera l'Albanie? Quelles seront ses limites?
Comment se rattachera-t-elle au reste du monde ?
Quel est son avenir politique, économique, interna-
tional? Quelles seront les influences qui s'exer-
ceront sur elle? Quel sera son futur gouvernement?
Louis-Jaray n'est pas seulement un touriste ami
du pittoresque, c'est un politique. Il a eu l'intuition
très précise de tous ces problèmes à la veille du
jour où ils allaient se poser. Il les aborde franche-
ment, il les élucide ou du moins les explique. Que
penser d'après lui?
Du point de vue albanais, on voit bien qu'il n'y
a d'autre solution que dans une large autonomie,
mais une autonomie à la fois pleinement indépen-
dante et nettement circonscrite. Il faudrait que
l'Albanie fût libre, et on se demande si elle peut
l'être : sa situation géographique au triple front, sa
situation religieuse à la triple croyance, ses voisi-
(ix)
h
PRÉFACE
nages à la triple influence, son histoire elle-même
à la triple origine, la subordonnent toujours en la
provoquant sans cesse, et c'est pourquoi ce malheu-
reux et beau pays s'est attardé dans la stagnation et
l'anarchie.
L'Albanie n'est pas, tant s'en faut, un pays mort :
il est en pleine vie, et, si j'ose le dire, en pleine
offensive contre les pays voisins. L'Albanais lutte
contre le Monténégrin, refoule le Serbe, balance le
Grec, joue habilement des ambitions rivales de
l'Autrichien et de l'Italien. Il fait tête partout et
ne réclame très énergiquement qu'une chose : la
liberté et « son fusil sur la montagne ». Nul ne l'a
dompté et nul ne le domptera qu'au prix de sacri-
fices inouïs et qui, sans doute, ne seraient pas récom-
pensés. Un millier de mânnlichers aux mains de ces
grimpeurs tiendraient en échec, aux passages des
montagnes inaccessibles, des régiments et des corps
d'armée. Pour être maître de l'Albanie, il faudrait
dénicher ses habitants jusque dans leurs nids d'aigle
et peut-être les détruire jusqu'au dernier. Le beau
travail !
« Une population belliqueuse, indépendante et
arriérée, des montagnards énergiques, agiles et
audacieux, des hommes tous armés de fusils et bons
tireurs, des musulmans et des catholiques qui
veulent, avant tout rester libres, vivre sous leurs
PRÉFACE
lois traditionnelles, s'opposer à toute autorité
extérieure, qui ne sont pas forcément hostiles aux
étrangers, mais pleins de méfiance à l'égard de
leurs entreprises, des particularistes décides, par-
lant des langues différentes et qui, jusqu'à 1912,
ne s'étaient même pas entendus entre eux », telle
est cette nationalité avec laquelle la Turquie a
dû compter depuis des siècles et avec laquelle
l'Europe aura à compter désormais, — car l'idée
nationale en Albanie domine tout, même la reli-
gion.
On dit : « les Balkans aux Balkaniques ». Mais les
Albanais sont aussi des Balkaniques et, en fait,
les seuls qui soient restés indomptés. Aucune puis-
sance n'a été assez forte jusqu'ici, ou ne sera jamais
assez forte, sans doute, pour les vaincre : mais , sont-ils
capables de se vaincre eux-mêmes ? C'est-à-dire
de s'organiser et de se pacifier. Comment vivront-ils
avec leurs voisins, les Serbes, les Bulgares, les
Monténégrins, les Grecs? Musulmans et catholiques
acceptent-ils, et sous quelle forme acceptent-ils,
leur séparation d'avec la Turquie? Que feront-ils de
leurs ports tant convoités, Saint-Jean-de-Mudua,
Durazzo, Vallona? Comment se dégageront-ils et
se dégageront-ils jamais des influences rivales autri-
chienne et italienne? En un mot, l'Albanie vivra-t-
elle, est-elle digne de vivre?
(XI)
PRÉFACE
Ces questions se pressent à la lecture d'un livre
d'un intérêt si passionnant, et ce livre, lui-même,
aidera à les résoudre. Il arrive à son heure, puis-
qu'il révèle à l'Europe la plus attardée de ses pro-
vinces au moment précis où elle devient la plus
jeune de ses nations.
Gabriel Hanotaux.
INTRODUCTION
De 1908 à 1913, V Albanie a joué le premier rôle
dans la question d'Orient : en 1908, c'est elle
qui a décidé de la chute de l'ancien régime ; de-
puis 1909, c'est elle qui a été la pierre d'achoppe-
ment du régime jeune-turc; en août 1912, le triomphe
des Albanais victorieux entrant à Uskub a sonné le
glas de la domination de la Sublime Porte en Macé-
doine ; quand, en octobre 1912. les armées des Alliés
balkaniques sont entrées en Turquie, ils sont entrés
dans une Turquie anarchique, je veux dire dans une
Macédoine où les autorités, depuis quelques mois,
avaient été en fait annihilées et parfois chassées par
les Albanais ; enfin la question albanaise est le plus
grave problème qui reste à résoudre après le rejet des
Turcs à Constantinople et en Asie-Mineure.
Le pays et les hommes qui ont joué un rôle si
important dans noire histoire d'hier, d'aujourd'hui
et de demain, sont cependant des inconnus. Quelques
voyageurs ont parcouru les abords de la région, soit
en Adriatique, soit en Macédoine; presque aucun n'y
a pénétré, et nul n'y a passé depuis mon voyage.
(xiii )
INTRODUCTION
Celui-ci date de deux années; mais, malgré sadate, ce
témoignage reste le plus récent et, comme il est presque
unique sur quelques points, je le livre au public. J'ai
indiqué les événements nouveaux qui se sont passés
depuis 1910 et dont V authenticité est certaine : ils
sont en petit nombre, les faits étant presque toujours
défigurés, quand leur écho dépasse les limites de ce
pays et même quand il y demeure. Le lecteur trouvera
avant tout dans ces pages la transcription de ce que
j'ai entendu, la reproduction de ce que j'ai vu et les
impressions qu'a produites sur moi un contact pro-
longé avec les choses et les gens d'Albanie.
L'Albanie recule ses limites jusqu'à Uskub ; les
Albanais assignent à leur pays comme frontière du
nord la Serbie et le cours du Vardar. Uskub est à la
fois une de leurs citadelles avancées et une de leurs
métropoles. Cette prétention des Arnaules me conduit
à choisir ce lieu comme point de départ de mon voyage ;
j'y arrive au début d'août; quelques années avant,
à la fin d'un automne froid et boueux, je suis demeuré
dans celle ville, sans désirer y prolonger un séjour peu
agréable. Mais j'eus, à ce moment, des entretiens
avec un homme qui est au fait des questions alba-
naises et que je retrouve ici ; de ces conversations me
vint l'idée d'entreprendre un voyage de reconnais-
sance dans cette Albanie difficile d'abord et mysté-
rieuse de sentiments, qui subsiste comme une survi-
(XIV)
INTRODUCTION
vance en Europe, à la porte de ï Italie et de V Autriche,
contrée où V étranger ne peut pas pénétrer, qui est
plus fermée que la Chine ou V Afrique centrale et dont
les tribus montagnardes paraissent inhospitalières à
Végal de celles de l'Atlas marocain.
En 1907, la Macédoine et les approches de V Albanie
étaient dans un étal de perpétuel insécurité ; une voie
de communication, pour être utilisable, devait être,
comme la voie ferrée de la frontière serbe à Uskub,
militairement gardée ; si, dans la ville même, V ordre
était sauf, il fallait y demeurer comme dans un refuge,
dont on ne pouvait s'éloigner et où, même, il était
recommandé de rester clos chez soi après la tombée du
jour.
Or, voici qu'en entreprenant en août 1909 la mis-
sion qui m'est donnée, j'ai cette chance inespérée
d'arriver juste pendant la période courte de .quelques
mois où, après la révolution jeune-turc, on peut cir-
culer avec un minimum de sécurité en Albanie. Dans
le cœur de l'Albanie du Nord, à travers l'épais bour-
relet de chaînes qui sépare Uskub de l'Adriatique, il
était, avant cette date, presque impossible de passer.
On cite quelques exemples de voyageurs qui suivirent
à grand' peine, sous un déguisement, la rouie du Drin
de Prizrend à Scutari ; mais l'ancien régime, même
quand les tribus albanaises étaient calmes, ne vou-
lait pas que les Européens entrent en relation avec
elles : il craignait les intrigues ; l'Albanie musul-
mane, inviolée et inconnue, lui paraissait la plus
(XV)
INTRODUCTION
sûre garantie de sa puissance en Turquie d'Europe :
citadelle naturelle, où il était interdit de pénétrer, elle
surveillait les chrétiens de Macédoine et du Sud qui se
battaient sous ses bastions ; elle les repoussait peu à
peu vers la frontière ou vers la plaine; Bulgare, Serbe
ou Grec sentait en V Albanais la vraie force musul-
mane qui dominait la Macédoine. Bien mieux, non
seulement il la tenait à sa merci, comme le montagnard
armé, hardi, sûr de V impunité et soutenu par le pou-
voir fait ce qu'il veut du paysan timoré et traqué ;
mais il descendait de ses montagnes, il débordait dans
la plaine pour conquérir, par une émigration à moitié
pacifique et à moitié guerrière, les terres serbes et bul-
gares. Combien de fois au cours de ce voyage, n'ai-je
pas entendu dire : les Albanais sont venus ici depuis
cinq, dix, vingt années, ils ont peu à peu pris ou
acheté des terres, qu'ils cultivent le fusil en bandouil-
lière. C'est la marée albanaise, dont la houle se fait
sentir très loin jusqu'à la frontière serbe et jusqu'à
Salonique. Est-il étonnant, dès lors, que l'ancien
régime ait préféré tenir éloigné de ce centre d'action
musulmane l'Européen curieux ou intrigant ?
Le nouveau régime s'établit : au lendemain de son
triomphe c'est le règne du baiser Lamourelle : toutes
les races, toutes les nations, toutes les religions sem-
blent se rapprocher et communier dans des senti-
ments de fraternelle amitié. Les Albanais musulmans
des montagnes demeurent plus méfiants ; ils ne parti-
(xvi )
INTRODUCTION
cipent pas à V allégresse générale ; la constitution n'a
guère de sens pour leur esprit ; toutefois, elle leur est
indifférente ; même, comme liberté, pour eux, signifie
autonomie, ils accueillent la révolution sans hostilité :
on leur persuade que « la constitution » signifie « le
chériat », c'est-à-dire la loi musulmane et qu'elle est
une garantie d'indépendance pour l'empire peut-être
menacé de nouveaux démembrements depuis l'entre-
vue de Reval ; c'est grâce à ce subterfuge que les jeunes-
turcs purent faire connaître qu'une importante assem-
blée de tribus albanaises avait acclamé la constitu-
tion à Ferizoviich, le 15 juillet 1908. Cependant la
paix régnait dans ces régions, troublée seulement par
quelques brigandages ; c'était, pour les populations
chrétiennes, le paradis après l'enfer.
C'est à ce moment que quelques rares voyageurs
purent, sans se travestir, simplement en portant le
fez, passer des plaines d'Uskub à Scutari par le Drin.
Les Jeunes-Turcs laissaient faire ; les tribus libres
étaient en paix ; il fallait seulement compter avec une
certaine méfiance de l'étranger et un certain fana-
tisme. On ne doit, du reste, exagérer ni l'un ni l'autre.
Ce n'est pas une haine aveugle et irraisonnée ; elle n'est
que la manifestation de certains sentiments ; si on les
ménage, on peut échapper à leurs conséquences.
La tribu albanaise est méfiante, parce que l'inconnu
paraît un espion qui vient voir le pays pour essayer
de l'asservir ; il faut donc lui être présenté comme ami
ou du moins comme voyageur sans mauvaise inlen-
[xvu)
INTRODUCTION
lion. Ainsi, lors de mon voyage dans le pays de Liuma,
je fus 1res bien accueilli par un chef de tribu, parce que
j'avais pris mes précautions pour entrer en relations
avec lui ; il eut alors assez confiance en moi pour me
remettre une lettre pour un de ses amis du Monténégro.
Or ces mêmes gens avaient reçu peu de jours avant le
vice- consul d' Autriche-Hongrie de Prizrend à coups
de fusil. Ils l'avaient vu escalader une montagne avec
une forte escorte, examiner le pays et prendre des notes,
sans qu'il soit entré auparavant en relation avec eux.
D'où méfiance, crainte et incident. Le fond de leur
sentiment, c'est la crainte pour leur liberté, c'est la
passion de l'indépendance et du particularisme.
On présente aussi l'Albanais comme très fana-
tique. Il faudrait mieux dire qu'il est musulman très
religieux ou plutôt très rigoriste ; tout ce qui semble
une atteinte à la sainteté d'un lieu sacré, au respect
dû à la femme, est pour lui intolérable, et il faut qu'il
la venge aussitôt. Or, étant de caractère très susceptible
et aussi de mentalité parfois un peu primitive, il
regarde comme une offense, par exemple, le fait de
photographier un tombeau de saint ou de regarder un
peu fixement une femme, et un coup de fusil ou de
poignard répond de l'insulte. L'étranger doit donc être
d'une extrême prudence ; mais ces pratiques un peu
farouches n'empêchent pas l'Albanais musulman
d'accueillir bien l'étranger chrétien, d'être avec l'Alba-
nais catholique de Mirdilie ou de Diakovo, avec l'Alba-
nais orthodoxe d'El Bassan ou de Bérat en rapports
(xviii)
INTRODUCTION
relativement aussi cordiaux que des gens d'Europe de
religions différentes le sont entre eux.
Mais un tel milieu est plein d' embûches , ei on ne
peut s'y aventurer qu'avec précaution. Aussi, les
premiers voyageurs qui firent la traversée de l'Albanie
du Nord, après la révolution, se contentèrent-ils de
suivre la rude vallée du Drin, où l'on ne rencontre
guère d'agglomérations, de circuler sur la rouie de cara-
vane pratiquée continuellement par les indigènes, où
l'on s'étonne moins de voir passer des visages inconnus .
Je désirais aller plus avant et pénétrer dans l'inté-
rieur des montagnes albanaises, où, à ce que je crois,
aucun Européen n'avait encore pu entrer (1). L'événe-
ment me servit à souhait. Mon étoile voulut que
j'arrivasse au moment où Djavid Pacha venait de
terminer sa première campagne et allait commencer sa
seconde. Dès la fin de 1908, en effet, l'inimitié naquit
entre Jeunes-Turcs et Albanais. La Jeune-Turquie pré-
tendait donner la liberté à sa manière, qui n'était pas
celle des Albanais ; elle pensait leur faire admettre
sans trop de difficultés la domination du pouvoir
central, au prix de certaines concessions de formes ;
mais les tribus albanaises se souciaient fort peu du
(1) M. Baldacci, professeur à V Université de Bologne, écrit
en août 1911 ( Reu. p. et pari.) : « Tandis que les tribus mu-
sulmanes de Diakovo et de Dibra n'ont encore été étudiées par
aucun explorateur, à cause de leur résistance à toute pénétration,
les tribus catholiques admettent plus facilement les étrangers, au
prix, toutefois, de grosses difficultés, et à, condition que ceux-ci
soient accompagnés d'un Albanais connu de ses compatriotes et
respecté par eux » .
(xix;
INTRODUCTION
nouveau régime, et, quand on voulut les désarmer, les
hostilités commencèrent. L'hiver de 1908-1909 fit
régner le silence. Dès que le printemps eut rendu les
chemins praticables, l'agitation, entretenue, notam-
ment, par le chef albanais Issa Boletin ou Bolelinaz,
recommença : le Gouvernement voulait faire livrer
leurs armes à des hommes, qui, depuis des siècles,
regardaient comme leur titre de noblesse le droit de
porter le fusil en tout temps. Les Albanais mena-
cèrent, en avril, les communications par voie ferrée
entre Uskub et Milrovilza ; aussitôt, Djavid Pacha fut
chargé de leur infliger une leçon et, avec moins de
2000 hommes, il parcourut la Vieille-Serbie, la plaine
de Diakovo, détruisit des koulé, exila quelques beys,
s'empara de nombreux fusils ; la plaine albanaise
d'Uskub à Mitrovitza et à Prizrend paraissait paci-
fiée et tranquille ; les Hasi, qui étaient entrés en lutte
les premiers, semblaient mis à la raison. Quant aux
tribus plus éloignées dans la montagne, elles étaient,
jusqu'alors, restées hors des prétentions et des atteintes
de Djavid Pacha, et leur méfiance ne se traduisait
pas encore par la lutte ouverte.
En somme, quand j'arrivai, les tribus étaient, les
unes surprises et matées, les autres indécises et mé-
fiantes ; Djavid Pacha avait établi son quartier géné-
ral à Mitrovitza, au retour de sa première expédition ;
celle-ci avait été une sorte de promenade militaire pen-
dant laquelle on avait démoli les petits châteaux forts
avec le canon ; les bataillons turcs reprenaient leur
(XX)
INTRODUCTION
souffle, et le général se demandait jusqu'où il pourrait
pousser, sans trop grand risque, sa seconde prome-
nade militaire, qu'il comptait faire au début de V au-
tomne. J'appris les intentions du commandement, en
allant voir Djavid Pacha à Mitrovitza ; il me dit en
riant : « // faut que je fasse encore une petite visite à
MM. les Albanais. Je la leur rendrai cet automne.
Pariez vite, c'est la paix de l'été et l'armistice entre
deux batailles ; il vaut mieux que vous ne vous trou-
viez pas entre nos canons et leurs fusils. »
Sur ce sage conseil, je me résous à partir aussitôt.
Mon plan général, que j'aurai la chance de pouvoir
exécuter intégralement, est le suivant: tracer une
grande boucle de 900 à 1000 kilomètres, pariant
d'Uskub et revenant à Uskub. Mon voyage s'étend sur
plusieurs régions : la première est de beaucoup ta
plus facile d'accès; je veux voir les Albanais de la
plaine d'Uskub à Mitrovitza et de Mitrovitza à Priz-
rend. De la sorte, j'ai l'avantage de me rendre compte
des conquêtes albanaises sur les Serbes de Vieille-
Serbie et de la vie des Albanais des villes ; à Uskub,
Prichiina et Mitrovitza, les Albanais sont déjà nom-
breux; ils sont les maîtres incontestés à Diakovo,
Prizrend et Ipek, interdite aux étrangers il y a encore
quelques mois; partant d'Uskub jusqu'au sandjak
et de là gagnant Prizrend en longeant les montagnes,
je visite ainsi les Albanais de la plaine ; c'est là que
commence V « Albanie interdite ».
(xxi)
INTRODUCTION
Prizrend est V étape d'où l'on gagne l'intérieur avec
le moins de difficultés matérielles ; mais je ne me sou-
cie pas de suivre le Drin, par une rouie qui ne côtoie
que des han (1) sans intérêt. Aussi mon projet est de
quitter le Drin à son confluent avec le Dr in Noir et de
pousser ensuite droit dans le Sud à travers le pays de
Liuma, si les Liumioles, dont la réputation est peu
favorable, veulent bien me laisser passer ; de là, je
pense remonter au nord à travers la Mirdiiie, pour
gagner Orosch, la résidence d'été de Vévéque catho-
lique mirdite, puis Scuiari. Dans cette seconde partie
du voyage, je traverse le bourrelet des montagnes alba-
naises de la plaine à l'Adriatique et, pour la pre-
mière fois, sans suivre la vallée du Drin. L'itinéraire
est nouveau du confluent des deux Drin à Orosch et
n'a encore jamais été reconnu. Je séjourne ainsi chez
les tribus les plus typiques de l'Albanie du Nord,
Liumiotes et Mirdites.
Je projette dans un voyage ultérieur de revenir à
mon point de départ par une autre rouie : descendre
par terre de Scuiari à Durazzo est possible, mais sans
grand intérêt le long d'un rivage de sables et de lagunes,
sous un soleil torride et en pays connu. Je préfère donc
monter de Scuiari à Cettigné et redescendre à Callaro,
où un bateau du Lloyd autrichien me mène jusqu'à
Vallona, dans l'extrême-sud ; de là, je reviens à
Durazzo et traverse les montagnes de l'Albanie du
(1) Méchantes auberges, où l'on trouve principalement de la
vermine.
(xxn)
INTRODUCTION
Centre, de Durazzo à Monastir, par El Bassan ; mais,
au lieu de prendre la route déjà parcourue de Durazzo
à El Bassan, par la vallée du Scumbi, je désire passer
par Tirana la verte, célébrée comme la plus jolie ville
d'Albanie, et par les montagnes. A Monastir, deux
routes se présentent au choix, pour rejoindre Uskub :
celle de Vesi par la plaine, et celle de V ouest par la
montagne ; celle dernière offre le grand intérêt de tra-
verser les marches albanaises et bulgares et de permet-
tre V observation des conquêtes albanaises de ce côté;
elle fait visiter les villes albanaises de Goslivar et de
Kalkandelem ; V hésitation n'est pas possible:
Cet itinéraire d'ensemble coupe ainsi l'Albanie du
Nord, du Centre et de l'Est, dans toute sa largeur ; je
passe et repasse du versant de la mer Egée à celui de
l'Adriatique et reconnais les tracés projetés de chemin
de fer destinés à relier, d'une part, Uskub, d'autre part,
Salonique et Monastir à l'Adriatique.
Albanais de la plaine, d' Uskub à Prizrend, en riva-
lité avec les Serbes ; Albanais indépendants des mon-
tagnes du Nord, de Prizrend à Scutari ; Albanais
musulmans et Albanais catholiques, Albanais des
villes et Albanais des campagnes, Albanais soumis et
Albanais autonomes, ils seront tour à tour le sujet de
mon récit, et je voudrais quêteur image vive dans ces
pages, comme dans mon souvenir. Les visions que
donne un tel voyage en font oublier les dures fatigues
et les dangers. Vivre quelques semaines dans un milieu
qui fait remonter la pensée à des centaines et je dirais
(xxm)
INTRODUCTION
presque à des milliers d'années en arrière, abandon-
ner noire civilisation pour retrouver celle de nos aïeux,
pouvoir croire qu'on voit des tribus gauloises avec leur
beauté, leurs haines, leurs petitesses, leur courage, leur
rivalité, avec leur vêtement seyant et leurs riches armes,
parcourir ces monts en caravane armée et, des sommets,
par un temps merveilleusement clair, distinguer les
pays de civilisation que Von louche et qui ne vous
pénètre pas, n'est-ce pas le plus rare privilège que
puisse souhaiter un voyageur et qui me fut donné par
une chance merveilleuse ?
'- )
L'ALBANIE INCONNUE
PREMIÈRE PARTIE
LES ALBANAIS DE LA PLAINE
(d'uskub a prizrend)
CHAPITRE PREMIER
USKUB
Uskub de 1907 à 1912. — L'administration provinciale ;
chez le vali. — A travers Uskub ; les races ; une fête de
famille serbe. — L'importance historique et présente
d'Uskub ; Uskub centre des voies de communication et
centre agricole.
Nous pouvons difficilement nous représenter
l'effet magique qu'a produit sur toutes les
populations serbes du royaume et du dehors
l'entrée à Uskub de l'armée serbe victorieuse.
C'est un passé, semblant à jamais aboli, qui
renait tout à coup devant les yeux de ces grands
rêveurs que sont les Slaves de Serbie et de Macé-
doine. Quand j'ai visité, comme je le dirai plus
loin, Kossovo-Pole, le fameux champ de bataille
situé au nord-ouest d'Uskub, où, en 1389, s'effon-
dra, écrasé sous les coups des Turcs, l'empire serbe
(i)
V ALBANIE INCONNUE
de Douchan, des Slaves de Macédoine m'accompa-
gnaient et, avec eux, j'entrais dans le mausolée du
sultan Mourad : construitsur le faîte d'un pli de terrain,
il domine le pays ; c'est là sans doute que le sultan
victorieux devait se tenir avec son état-major,
conduire la bataille et écraser l'empire chrétien.
Les Turcs, pour consacrer leur triomphe à jamais,
ont voulu ensevelir sur le lieu même la dépouille
du chef qui les avait conduits à la victoire, comme
pour affirmer leur possession éternelle du sol
conquis. Nos compagnons, avec une tristesse sans
espoir, me rappelaient que ce lieu était le centre
de leur empire historique, et aujourd'hui, disaient-
ils, c'est à peine si nos malheureux compatriotes
peuvent sans danger labourer pour leur maître
musulman le sol qui leur a été arraché, en même
temps que l'indépendance politique.
Or, cette terre, que leurs ancêtres ont quittée
depuis presque cinq siècles et demi, voici qu'ils
la reconquièrent de vive force ; Koumanovo, Prich-
tina tombent sous leurs coups et, le 26 octobre 1912,
ils entrent à Uskub, qui se rend à eux.
Cette grande cité, hier turque et albanaise, a
été tour à tour le siège de tous les événements his-
toriques de Turquie dans le passé comme dans les
plus récentes années : en 1908, elle était le centre
de la révolution jeune-turque ; hier encore, en
avril 1912, les Albanais révoltés y entraient sans
coup férir, s'y installaient et en prenaient le gou-
(2)
USKUB
vernement, tombé des mains d'une administration
impuissante. C'était la sanction de leur triomphe.
A la victoire albanaise de l'été succède la vic-
toire serbe de l'automne, moins éphémère sans
doute, et le drapeau des Karageorgevitch flottera
probablement plus longtemps sur l'ancienne métro-
pole ottomane que les étendards des Skipetars.
Avant qu'une nouvelle histoire commence pour
cette cité, avant qu'Uskub, capitale turque du
vilayetde Kossovo, ne devienne Skoplje, seconde
ville de la Grande-Serbie, visitons une dernière fois
ses ruelles et ses quais, ses populations et son gou-
vernement.
J'ai vu Uskub avant et après l'établissement du
nouveau régime, avant et après l'incendie qui
brûla en 1908 une partie de la ville ; son aspect
n'avait guère changé. C'est toujours la ville aux
nombreuses mosquées, qui jettent dans le ciel
leur minaret clair et reflète dans l'eau grise du
Vardar leur silhouette blanche ; le long des berges
du Vardar, les maisons étendent sur plusieurs kilo-
mètres leurs constructions inégales, qu'aucun plan
d'ensemble n'a prévues ; la voirie est inconnue ;
les rues, encombrées de poussière, se transforment,'
après qu'il a plu, en marécages ; à la fin de l'au-
tomne, ce sont des fondrières qu'il faut traverser
qu'on veuille aller sur la colline, d'où la caserne'
domine la ville de quelques mètres seulement, ou
(3)
L'ALBANIE INCONNUE
au consulat de France, situé au loin sur les rives
du Vardar.
Le cawas (1), qui m'attend à la gare et me
défend contre la cohue des gamins, qui montent à
l'assaut de l'Occidental pour lui arracher ses bagages
et recueillir quelque monnaie, me conduit au con-
sulat ; je retrouve le même agent, que j'ai déjà vu
quelques années avant ; il vient d'être nommé à
Djeddah; c'est un guide sûr et bien informé, et je
sais qu'il a envoyé à Paris des informations très
intéressantes et très justes sur la situation du pays.
Nous nous rendons ensemble ausssitôt chez le gou-
verneur général du vilayet, le « Vali » (2).
Nous suivons le Vardar et montons sur la col-
line ; dans la grande rue, la même foule bariolée
patauge comme nous dans des flaques d'eau et de
boue ; devant les boutiques des Turcs placides
fument et regardent ; des Serbes ou des Bulgares
conduisent des attelages rustiques ; des marchands
juifs ou slaves offrent leurs articles ; d'ici et de-là,
quelques maisons nouvelles se sont construites ;
voici, sur le chemin de la gare, l'auberge transformée
depuis le nouveau régime ; ce n'est pas que son
confort se soit accru ; tout au contraire, elle est
plus mal tenue et d'une propreté plus douteuse
(1) Garde des consulats étrangers.
(2) C'est un personnage considérable ; on sait que la
Turquie d'Europe ne comptait en dehors de Constantinople
que six vilayet, donc six valis : ceux d'Uskub, de Scutari,
de Janina, de Salonique, de Monastir et d'Andrinople.
(4)
USKUB
que jadis ; mais Y « Hôtel Turrati » est devenu
« Hôtel de la Liberté ». En face, — nouvelle inno-
vation, — un café chantant, et quel café chan-
tant ! s'est installé et a emprunté son nom à un
de ceux du boulevard : « Petit-Casino ». Voilà les
emprunts faits à l'Occident ; un nom, un vice ;
le reste ne change guère ; c'est assez symbolique
du nouveau régime.
L'administration se fait, en Turquie, d'une
étrange manière. C'est le régime de l'égalité démo-
cratique. Tout le monde pénètre à toute heure chez
le sous-préfet, préfet ou gouverneur ; on entre,
on s'asseoit dans une salle souvent déjà remplie ;
pas d'autre siège qu'une banquette qui court tout
autour de la pièce ; quelquefois une table pour le
préfet ; on cause avec cette lenteur orientale qui
enguirlande les mots autour des pensées avant de
les exprimer ; puis, longtemps après avoir fini de
causer, on part, et un autre vous remplace ; les
secrétaires entrent, exposent leurs affaires, apportent
quelques papiers à signer, et toute la journée il en
est ainsi ; si le visiteur est de marque, une tasse de
café et une cigarette lui sont offertes, et les heures
coulent dans le farniente. C'est l'administration
provinciale.
Cette démocratie de fait a peut-être l'avantage
que tout le monde a accès auprès des chefs ; mais
comment ceux-ci peuvent-ils travailler ? On les
dérange pour rien et pour tout. Je me rappelle
(5)
L'ALBANIE INCONNUE
à Ipek, à mon arrivée, le cabinet du Mutessarif : il
contenait bien quarante personnes ; je m'informe ;
c'était la vente de la dîme, et tout se traitait devant
tout le monde dans ce cabinet, et avec quelle lenteur
et quelle réflexion ! A cette remarque, un sceptique
répond : mais c'est bien simple ; ce sont des Orien-
taux ; le mot : travail, ne correspond à rien dans
leur esprit, si ce n'est le travail manuel ; le reste
se fait en causant... et on cause.
Il est certain, en tout cas, que les Turcs n'ont pas
le sens des distances ; n'importe quel mendiant
entre chez le vali et trouve naturel de le déranger,
et l'autre ne s'en étonne pas. Voyez-vous un loque-
teux entrant tout droit dans le cabinet d'un de nos
gouverneurs généraux ou de nos préfets ! Ces allures
égalitaires n'empêchent pas le goût des titres.
Tout général est pacha et a droit au titre d'excel-
lence, qu'il ne faut pas manquer de lui décerner, à
toute seconde, dans la conversation; tout major est
bey ; par politesse, on traite aussi de bey les fils de
pacha ; c'est une espèce de noblesse de fonction-
naire en perpétuel renouvellement ; elle rappelle
beaucoup celle d'Autriche, où le général est excel-
lence et où l'officier supérieur, après vingt-cinq ans
de service, a droit au « von ». C'est la seule noblesse
que les Turcs connaissent ; c'est la noblesse manda-
rinale. Les Albanais, au contraire, ont une autre
noblesse ou du moins, comme au temps féodal, le
titre de bey est appliqué à une classe de la popu-
(6)
USKUB
lation, qui est celle des propriétaires fonciers; les
beys albanais sont des chefs de tribus et des pro-
priétaires du sol, et, à ce double titre, ils dirigent
leurs clans. On verra, du reste, au cours de ce
voyage, qu'il y a loin du pauvre bey en guenille
de la montagne au riche bey, qui pratique l'absen-
téisme et habite à Gonstantinople un palais de
marbre, laissant à des intendants le soin de ses
terres.
Nous entrons au konak.
Le bâtiment est uniformément, intérieur et exté-
rieur, blanchi à la chaux, et les parquets en bois
brut subissent un arrosage fréquent; parfois,
quelques tapis, quelques tentures ; tous ces palais'
administratifs sont d'une effrayante malpropreté ;
la propreté n'a pas de sens dans ce pays ; je ne me
rappelle avoir vu qu'un seul palais en convenable
état: c'est celui de Djavid Pacha, à Mitrovitza;
il était encore bien tenu, parce que tout neuf t>a-
raît-il. ' F
Chez les gouverneurs généraux, le luxe s'exprime
par l'existence de chaises et de bureaux, et l'éti-
quette apparaît ; on peut causer seul à seul avec
eux, sans être dérangé, sauf par des fonction-
naires ; mais la maison, qui est souvent la caserne,
est toujours envahie par une plèbe venue on ne sait
d'où, qui reste là, regarde et attend, fumant ou
mangeant une pastèque. Les antichambres préfec-
torales sont des places publiques; le cabinet préfec-
(7)
L'ALBANIE INCONNUE
toral l'est à peine moins, et le konak tout entier est
le refuge des miséreux sans domicile.
A Uskub, il y a un peu plus de tenue ; d'abord
la seule présence des consuls étrangers en relation
constante avec le vali y oblige ; puis le vali ou
gouverneur général est en même temps chef du
corps d'armée et ce fait introduit une certaine dis-
cipline dans les rapports. Enfin des personnages
considérables ont occupé cette charge à Uskub et
n'ont pu manquer de sentir les inconvénients du
système administratif traditionnel.
Mais voici Hussein Husni Pacha ; il s'excuse
de nous avoir fait attendre quelques instants ; il
était en conseil d'administration et est sorti pour
nous recevoir. C'est un type de vrai militaire turc,
grand, fort, énergique, bien planté, la physionomie
calme, de grands yeux gris bleu au regard ferme et
froid qui s'ouvrent sur un visage basané ; il porte
allègrement ses soixante années et l'a montré en
conduisant son corps d'armée contre Constanti-
nople, au moment de la révolution. Il a failli diri-
ger l'attaque ; au dernier moment, Mahmoud
Ghevfket Pacha lui a pris le commandement.
Je lui indique mon projet d'itinéraire. Il prend
des cartes : celle de l'état-major autrichien et celle
de l'état-major turc ; sur la première, je lui montre
mon tracé. Il me promet son concours et ajoute
qu'il va de suite télégraphier dans la zone du vilayet
pour que partout on ait ordre de me prêter appui.
(8)
USKUB
Un soldat apporte une tasse de café ; une pose ;
nous sortons.
A la sortie du konak, des soldats en costume
de toile marquée d'un chiffre énorme travaillent
à des terrassements sur le chemin. Renseignements
pris, ce sont les soldats des régiments de Gonstan-
tinople qui ont tenté la révolution du 13 avril 1909
et se sont mutinés après avoir tué quelques offi-
ciers des écoles, amis du Comité jeune-turc. A ces
«réactionnaires » on a octroyé comme punition
d'aller construire les routes aux quatre coins de
l'empire en livrée de forçat. Un grand nombre ont
été envoyés en Thessalie, lors des menaces de
guerre avec la Grèce ; à Uskub et dans le vilayet
de Kossovo, quelques-uns ont été répartis ; j'en
trouverai d'autres occupés à construire la route
d'Okrida à El Bassan. Ces bataillons de terrassiers
n'ont pas l'air de mettre une grande activité dans
leur travail ; ce n'est cependant pas la besogne qui
leur manque !
Nous faisons en ville quelques visites. Uskub est
un vrai carrefour de races, situé au confluent des
courants d'expansion serbe, bulgare et albanais.
Il semble certain que c'est actuellement ce dernier
qui l'emporte. D'après de bons observateurs locaux,
Uskub compterait environ 45 000 âmes ; sur ce
nombre, on peut évaluer les musulmans, presque
tous Albanais, à 25 000, les Bulgares à 10 000 ou
(9)
V ALBANIE INCONNUE
15 000, les Serbes à 3 000, les Juifs 2 000 et, si
l'on ne veut pas oublier toute la variété des types
qu'on y rencontre, il faut encore mentionner des
Tziganes, des Grecs, des Italiens et des Occiden-
taux. Aux environs, la confusion des nationalités
est plus grande encore : si l'on visite les villages
de la plaine d'Uskub et qu'on interroge les habi-
tants, on trouvera les variétés les plus curieuses,
propres à détruire les idées toutes faites : voici
un village chrétien ; il parle un dialecte albanais ;
son pope est orthodoxe et dépend de l'exarque ;
si on demande aux gens de ce village ce qu'ils sont,
ils répondent nous sommes Bulgares. Voici un
autre village : les paysans sont musulmans ; leur
langue est le slave-bulgare ; le type physique est
albanais, et ils se disent Albanais ; à côté,
d'autres cultivateurs se disent aussi Albanais,
mais ceux-là sont orthodoxes, relèvent de l'exar-
chat et parlent le bulgare.
Cette plaine d'Uskub a été et est le lieu de ren-
contre et de lutte des migrations de peuples ;
l'alluvion que ces courants y ont déposée en se heur-
tant est d'une infinie variété ; des types s'y dégagent
peu à peu ; l'action politique, l'assimilation par le
plus fort, les souvenirs des ancêtres, la réaction
ethnique, l'éducation de l'école et de l'église se
mêlent, se confondent ou entrent en lutte, jusqu'à
ce qu'un des éléments prédomine. A ce point de
vue, la plaine d'Uskub est le vraicœur de la Macédoine.
(10)
USKUB
Dans la ville même, comme je le disais, les Alba-
nais ont conquis la première place ; ils possèdent
leur cercle, distinct du cercle turc, et beaucoup
jouissent d'une certaine fortune, surtout terrienne ;
ces beys, propriétaires fonciers, ont des fermiers ou
des chefs d'exploitations, tantôt albanais, tantôt
chrétiens, et un monde de cultivateurs et de servi-
teurs ; leurs « tchiflick » ou maisons de campagne
dominent le pays, et dans une grande partie de la
plaine d'Uskub, les musulmans, et notamment les Al-
banais, quoique en minorité, sont propriétaires du sol
et tiennent en leur pouvoir les paysans chrétiens.
C'est ainsi qu'ils ont fait élire comme député d'Uskub
Hassan bey et qu'un des hommes les plus influents
du vilayet est Negib Draga bey, un Albanais connu
et cultivé, sachant parfaitement le français et
l'allemand ; c'est un des chefs du parti à la Chambre,
où, quoique résidant souvent à Uskub, il représente
Mitrovitza ; il possède, dans les environs de cette
ville, une grande scierie mécanique à vapeur,
montée avec des machines européennes surtout
allemandes, et y travaille les arbres de ses immenses
forêts, que s'appropria par le droit du poing son
père, le fameux Ali Draga, brigand pour les uns,
pour les autres chef d'une grande famille féodale.
Les Serbes se développent, mais leur colonie
d'Uskub, qui compte environ 300 maisons, est
encore assez pauvre ; le consulat mis à part, un
seul Serbe a en ville une situation notable : c'est un
ai)
L'ALBANIE INCONNUE
médecin, le Dr Ghouskalovitch, que j'ai le plaisir
de trouver à sa petite maison des bords du Vardar.
L'élément chrétien aisé se rattache plutôt aux
Bulgares : ils possèdent, à Uskub, un millier de
maisons et remplissent surtout des professions com-
merciales ; mais c'est aussi parmi eux que se recrute
ce que l'on peut appeler emphatiquement « l'intel-
ligence », petits instituteurs, journalistes, chefs de
bande : c'est à Uskub, par exemple, qu'en 1908
était encore professeur le fameux Matoff, chef
de l'organisation intérieure bulgaro-macédonienne ;
il a succédé dans ces fonctions à Sarafof, sans
adopter toutes ses idées ; à l'idéal des popes et des
monastères désirant le rattachement à la Bulgarie,
il oppose le plan d'une autonomie macédonienne;
j'aurais voulu connaître plus exactement ses idées;
mais il est absent d'Uskub, il voyage en Macé-
doine, et on ne peut ou ne veut me dire où il se
trouve.
La richesse d'Uskub provient surtout du com-
merce et de l'agriculture ; toutefois l'industrie,
presque inexistante dans le reste du vilayet, com-
mence à apparaître dans la ville même ; un atelier
pour la réparation des wagons et des locomotives
emploie un personnel assez nombreux non loin de
la gare ; une fabrique serbe de bière, une petite
fabrique de fers à cheval, quelques briqueteries,
des fabriques de cordonnet, aux environs quelques
moulins, bientôt sans doute une usine électrique,
(12)
USKUB
si la municipalité aujourd'hui sans ressource finit
par se décider à éclairer la ville autrement que par
de misérables lampes pendues de-çà et de-là ; tel est le
bilan de l'industrie croissante.
Ce développement de l'industrie et du commerce
a déjà sa contre-partie; ateliers, fabriques etgrandes
maisons de commerce emploient une main-d'œuvre
d'une certaine importance ; ce sont surtout des Bul-
gares qui y travaillent comme ouvriers ; ils y sont,
paraît-il, effroyablement malheureux. Ils gagnent!
me dit-on, 2 piastres par jour, et les femmes ne tra-
vaillant pas, c'estavec cela qu'ils doivent faire vivre
leur famille. Mon drogman, un maître d'école
bulgare, fait parmi eux de la propagande socialiste,
et il m'assure que sa propagande a du succès et
que le socialisme fait des progrès. D'après lui,
200 ouvriers environ font partie du syndicat créé
à Uskub, qui comprend des ouvriers de toutes les
corporations, et aussi de toutes les nationalités,
quoique en fait les Bulgares y prédominent. L'orga-
nisation est toute récente ; elle date du nouveau
régime, l'ancien ne permettant pas ces associations.
On a même déjà distingué un bureau de parti et un
bureau de syndicats ; mais, en réalité, les mêmes
personnes forment l'un et l'autre. Tous les
dimanches matin, une réunion syndicale se tient,
et ce commencement d'activité a permis de former
les linéaments d'une organisation d'ensemble. Un
congrès socialiste s'est tenu à Salonique, centre
(13)
V ALBANIE INCONNUE
du mouvement, où furent représentées par des
délégués les villes qui comptaient un syndicat,
Monastir, Uskub, Drama, etc. Gomme à Uskub, ce
sont les Bulgares qui forment la grande masse de
cette population ouvrière.
Si les Albanais sont principalement des pro-
priétaires fonciers, si les Bulgares tiennent le petit
commerce et comptent beaucoup d'ouvriers indus-
triels, les Juifs commencent déjà à monopoliser
certaines branches d'affaires, notamment celle des
« sarafs » ou changeurs. Leur nombre augmente
régulièrement, et ils constituent une petite colonie ;
ce sont tous des juifs espagnols, comme à Salonique,
d'où ils viennent. C'est en Serbie, en effet, que
passe la ligne de démarcation entre juifs allemands
et juifs espagnols : les premiers dominent encore en
Serbie; passé la frontière, ils disparaissent; leurs
colonies n'existent que dans les très grandes villes,
à Gonstantinople, où elle est déjà puissante, et à
Salonique, où elle se constitue. Partout ailleurs,
c'est le juif oriental de rite espagnol qui se retrouve
seul.
Je fais visite à quelques Serbes. Le consulat
général est leur centre de ralliement. Le consul
général vient d'être appelé à Salonique ; le nou-
veau, M. Yovanovitch, ancien chargé d'affaires à
Gettigné, n'est pas encore arrivé ; mais j'y ren-
contre ses deux adjoints, Protisch et Ristisch, qui
on fait tous deux leur éducation en France, à
(14)
USKUB
l'École des sciences politiques. Gomme les Bul-
gares et les Grecs, ils ont leurs agents en Macé-
doine, et je leur demande des lettres d'introduction
pour mon voyage.
Je profite de mon séjour à Uskub pour assister
à une fête de famille serbe ; on sait que les anni-
versaires sont en grand honneur dans tous les pays
orthodoxes ; mais les Serbes ont, peut-être plus
que tout autre, gardé la tradition de la fête du
saint de la famille ; celle-ci est commémorée par
des réjouissances, des réunions de parents, des
festins et des jeux. Ici, en pays de mission, pour
ainsi dire, où tout ce qui est serbe se sent plus soli-
daire, ces fêtes sont une occasion de se retrouver
avec les amis éloignés, venus tout exprès de Vieille-
Serbie ou même du royaume.
La maison de mon hôte est ouverte à tout
venant ; elle est déjà pleine de notables et d'amis.
Gomme tout nouvel arrivant, je prends place dans
une chambre, à côté de la pièce principale, devant
une table chargée de victuailles. La jeune fille de
la maison, jolie gamine d'une quinzaine d'années,
offre à chacun les choses les plus variées. Voici des
viandes diverses, des fruits du pays, cuits ou con-
servés, des confitures, des friandises, de grands
gâteaux de pâte parfumée, dont elle a la juste fierté
d'être l'auteur, puis des alcools distillés ici, des
eaux-de-vie mélangées, enfin des cigarettes odo-
rantes, toute une collation de mets recherchés.
(15)
V ALBANIE INCONNUE
La petite lampe pendue en veilleuse, qui brûle
comme dans un sanctuaire pendant toute cette
journée, oscille dans un angle de la pièce, et de
hautes bougies mettent une lueur de cierge.
N'est-ce pas à quelques Pâques sacrées, à
quelque repas liturgique que je prends part? Mais
mes voisins sont tout à la gaieté et à la causerie ;
ils laissent couler la conversation dans la fumée
grise des cigarettes et la senteur endormante des
parfums d'Orient. Un parent est venu de Belgrade,
et on l'interroge avidement. Et cela continue ainsi
tard dans la nuit.
L'importance historique et présente d'Uskub
résulte de sa situation géographique. Regardons
une carte : de Hongrie ou de Belgrade, voulez-vous
atteindre la mer Egée ? La route naturelle est la
vallée de la Morava et celle du Vardar; or, de
Belgrade à Salonique, quelle meilleure étape
qu'Uskub, situé sur le Vardar au passage d'une
vallée à l'autre.
De Bosnie-Herzégovine et de l'Ouest, voulez-vous
gagner la Macédoine et la mer? Vous êtes forcé de
passerparledéfîlédeKatchaniket, au débouché, c'est
Uskub. Du Nord ou de l'Est, voulez-vous atteindre
l'Adriatique, vers Durazzo ou Scutari? C'est d'Us-
kub que vous irez rejoindre Dibra, Prizrend ou
Diakovo, d'où partent les voies de communication
qui conduisent à la côte adriatique.
(16)
USKUB
Par suite de sa position, au carrefour des routes
menant aux deux mers et à l'intérieur, Uskub est
devenue une capitale naturelle, une grande place
commerciale qu'alimentent les importations euro-
péennes et les exportations agricoles des plaines et
des vallées divergentes dont la ville est le centre.
Car les plaines de Kossovo et de Diakovo, la
plaine d' Uskub, la vallée du Vardar, celles de ses
affluents sont des terres fertiles, qui donneront
une production agricole merveilleuse le jour ouïe
pays sera pacifié et où l'agriculture ne demeurera
pas dans l'état rudimentaire où elle végète aujour-
d'hui ; les charrues les plus primitives, la culture
extensive, les terrains laissés en jachère, les terres
éloignées demeurant incultes, les procédés de
battage les plus barbares, c'est le spectacle que l'on
voit en parcourant le pays. Cependant quelles belles
récoltes y pourraient lever ! Les productions les plus
variées y prospèrent : blé, orge, avoine, seigle,
maïs, y poussent fort bien ; la vigne donne un vin
excellent; dans le sud du vilayet, le riz même se
cultive ; tous les fruits viennent en abondance ; le
tabac y pousse de partout et est dès maintenant
une des richesses du pays : le vilayet, en 1911, a
produit environ 5 millions de kilogrammes de tabac
déclarés et 1 ou 2 non déclarés ; le prix moyen du
tabac pris chez le cultivateur est au moins de
un franc le kilogramme (1) ; c'est donc, pour la seule
(1) Les cultivateurs divisent leurs tabacs en deux qua-
(17)
V ALBANIE INCONNUE
culture du tabac, de 6 à 7 millions de francs que
produit le vilayet dont Uskub est le grand mar-
ché (1).
Malgré l'état troublé du pays, on évalue à une
cinquantaine de millions le commerce du vilayet
avec l'extérieur, dont un tiers environ s'applique
aux ventes à l'étranger et deux tiers aux achats.
C'est assez dire l'importance de cette place com-
merciale ; cette importance ne pourra que s'accroître
dans une large proportion si les projets de voies
ferrées à l'étude se réalisent ; les lignes de Serbie
et de Bulgarie reliées à l'Adriatique, la ligne de
Salonique à Mitrovitza continuée vers la Bosnie et
l'Autriche-Hongrie, passent par Uskub ; Uskub
peut ainsi devenir la grande place de trafic dans
l'intérieur de la péninsule et le lieu où les produits
agricoles du pays sont déposés, pour se répartir
dans les directions les plus diverses.
Si Uskub demeure serbe, l'ancienne capitale de
l'empereur Douchan peut revoir de beaux jours et
devenir la métropole commerciale et le centre agri-
cole de la Nouvelle-Serbie.
lités : la première a valu en 1910 de 3 piastres 75 à 7,50 le
kilogramme ; la seconde, de 1 à 3 ; la piastre vaut environ
o fr. 22.
(1) Le tabac est consommé sur place pour une part ; la
régie autrichienne en achète 2 millions de kilogrammes et
la régie ottomane 1 million de kilogrammes ; la régie ita-
lienne et les marchands allemands s'approvisionnent égale-
ment à Uskub.
(18)
USKUB
RENSEIGNEMENTS PRATIQUES
Indications générales pour V ensemble du voyage. — Un voyage
dans l'Albanie du Nord n'a d'un voyage ordinaire que les appa-
rences jusqu'à Prizrend, et depuis Prizrend c'est une véritable
exploration. D'Uskub à Mitrovitza, on peut utiliser la voie
ferrée existante. De Mitrovitza, on va en voiture jusqu'à Priz,
rend ; à partir de Prizrend, seul le cheval peut être employé.
Un drogman est indispensable dès Uskub ; le consulat de
France donnera sur ce choix délicat des conseils utiles. Le prix
d'un drogman est d'un medjidié par jour (4 fr. 40 environ) et
tous ses frais payés. Il doit savoir, outre le français, le turc,
jusqu'à présent, le slave de Macédoine et l'albanais ; le grec n'est
pas utile si l'on ne pousse pas dans le sud de la Macédoine ou
de l'Albanie ; par contre, à partir de Scutari, sur les côtes, l'ita-
lien ou l'allemand sont utiles. Le français n'était parlé que dans
les gares de chemins de fer turques et dans les hautes adminis-
trations ottomanes. Le drogman devrait faire tous les changes
de monnaie et en être responsable ; cette question était dans la
pratique d'une complication extrême ; les manières de compter
la valeur d'une même pièce étaient différentes selon les villes,
et les pièces elles-mêmes n'étaient pas semblables. On trouve en
Albanie une variété infinie de vieilles pièces qui ne sont plus en
usage ailleurs.
On se munira uniquement d'or français, de « napoléons », la
seule monnaie qui ait cours dans toute l'Albanie et les Balkans,
et l'on se renseignera sur le cours à Uskub ; pour le surplus il suffira
de savoir que l'unité de monnaie est en pays serbe le dinar,
valant 1 franc, et en pays turc la piastre (petite pièce en argent,
valant à peu près 0 fr. 22 et un peu moins grosse qu'une pièce de
50 centimes), et que les deux autres pièces courantes en pays
turc sont le medjidié (gros comme une pièce de 5 francs et va-
lant environ 4 fr. 40) et le quart de medjidié (gros comme une
pièce de 1 franc). Toutes les fois qu'en Turquie l'on change une
grosse pièce en de petites, on perd un peu et c'est sur ce principe
qu'est basée l'industrie des sarafs ; elle subsistait à cause de
l'insuffisance de la monnaie divisionnaire.
(19)
L'ALBANIE INCONNUE
Une escorte était indispensable depuis Mitrovitza, et il fallait
d'ailleurs une autorisation spéciale du vali d'Uskub pour dépasser
cette ville ; désormais il faudra se renseigner pour continuer le
voyage auprès des autorités serbes d'Uskub ou de Mitrovitza.
L'usage était de donner un large bacchisch aux escortes de
souvarys ou gendarmes à cheval qui vous accompagnaient. Après
Prizrend, le passage n'est possible que si l'on négocie la << bessa »
avec une tribu ; la négociation est conduite selon les circonstances.
Le passage était pratiquement impossible avant 1908, et depuis
1910 il l'est redevenu jusqu'à présent. Dans chaque tribu on laisse
un cadeau, des napoléons ou des armes que l'on offre au bey ;
on ne donne rien aux gens de la tribu et aux escortes albanaises.
Une prudence extrême est nécessaire, et surtout il ne faut ni
heurter les habitudes, ni prendre des libertés contraires aux
usages ; près des tombeaux, un simple sourire pourrait sembler
une provocation, et l'on doit cacher autant que possible, surtout
près des lieux sacrés, son appareil photographique.
Il n'existe nulle part d'hôtel, sauf à Uskub, où 1' << hôtel de
la Liberté » est fort mal tenu depuis 1908. Les << hans » sont
sordides et infectes. Les consuls à Prichtina, Mitrovitza et Priz-
rend, les abbés aux monastères de Gradchanitza et de Detchani,
le gouverneur à Ipek invitaient des hôtes particulièrement re-
commandés. A partir de Prizrend jusqu'à Orosch, il faut loger
comme on peut. Je recommande de voyager pendant les mois de
juin, juillet, août, et pas après le 10 septembre et d'emporter des
tentes et des fourneaux portatifs et de camper; c'est la seule ma-
nière pratique de se tirer d'embarras. A Prizrend on louera pour
le voyage à l'intérieur le nombre de chevaux qu'il faudra pour
les voyageurs, le drogman, le conducteur, les objets de campe-
ment et les provisions. On emportera des provisions en abon-
dance ; à l'intérieur, on ne trouvera guère que de l'eau exquise,
des œufs et parfois des poulets ; encore peut-on rester une journée
sans trouver même cela.
Les chevaux albanais sont très sûrs, petits comme des mulet,
habitués à la montagne, peu trotteurs ; on les loue surtout à Priz-
rend, à des prix à débattre par votre drogman ; le mieux est de
les louer pour aller jusqu'à un endroit déterminé, sans fixer le
nombre de jours du voyage. On prendra garde de retenir les
(20)
USKUB
selles dites espagnoles, qui sont assez rares, au lieu des selles de
pays, qui sont faites de bâtons de bois rapprochés.
Les journées de voyage doivent être réglées ainsi : le départ
se fait entre trois et cinq heures du matin, selon le programme
de la journée ; on marche jusqu'à dix ou onze heures ; à ce mo-
ment, on dîne près d'un han ou d'une rivière dans la plaine et
près d'une source dans la forêt ; puis repos jusqu'à quatre heures
environ et marche ensuite jusqu'à sept heures s'il y a lieu ;
la chaleur est torride de onze heures à trois ou quatre heures ;
les matinées et les soirées sont délicieuses ; les nuits sont fraîches,
mais l'air n'est pas humide ; on peut même dormir sur un lit de
fougères ou de feuilles, entouré dans sa couverture, pendant
les grosses chaleurs.
Une seule carte peut servir, celle de l'état-major autrichien,
au 200 000e ; encore doit-on savoir que ni toutes ses indications,
ni les noms ne sont exacts, en ce qui concerne l'Albanie des
montagnes du Nord, qui n'a été observée que de certains som-
mets par les officiers du service cartographique.
CHAPITRE II
D'USKUB A PRIGHTINA
La plaine d'Uskub ;la plaine de Kossovo; Serbes et Albanais.
— Prichtina et ses environs ; le monastère de Gradtcha-
nitza. — Sur le champ de bataille de Kossovo ; le tombeau
du sultan Mourad.
Les chiens des rues ont hurlé, la nuit, leur
chanson accoutumée. Il faut s'y résigner ; c'est
un des mille tourments du voyageur, qui doit
apprendre à endurer un sommeil difficile.
Mon drogman vient me chercher. Il faut partir.
Dans une expédition de ce genre, le choix d'un
drogman est aussi important que difficile. Je ne
connais pas le premier mot du turc, de l'albanais,
du serbe et du bulgare, langues que je vais entendre
parler sur ma route ; le français ne me sera utile que
dans de très rares circonstances, quand il me sera
donné de rencontrer un haut personnage turc, par
exemple. Avec le monde extérieur, je ne puis com-
muniquer, en quelque sorte, que par l'office de mon
drogman : il peut tout ; mais je peux tout sur lui,
en revanche, car, par lui-même, il est sans défense
devant les autorités, les soldats, les gendarmes, les
beys ; sa qualité de Macédonien chrétien le voue
(22)
D'USKUB A PRICHTINA
à l'infériorité par rapport à tous les musulmans ; il n'a
dès lors de recours et de pouvoir que par moi, c'est-à-
dire par l'étranger qui passe avec ses droits, ses
privilèges, les concours qui lui sont fournis, la
crainte des sanctions qu'il peut réclamer par l'inter-
médiaire des agents consulaires. Tout sujet ottoman,
par exemple, ne peut circuler et surtout sortir du
pays sans un teskeré, c'est-à-dire sans une autorisa-
tion spéciale et payante, bien entendu, qu'il faut
renouveler à chaque moment et qui le suit comme
une tunique de Nessus. Mon drogman n'en eut nul
besoin ; étant avec moi, il profitait de mes privilèges ;
à la douane de Scutari, il y eut quelques difficultés :
mais avec un peu d'assurance, il ne fut pas très diffi-
cile d'en triompher.
Ce garçon est un Macédonien bulgare, petit, râblé,
brun, la figure ronde, le cou court, de type incertain,
mais fruste, travailleur, ayant assez d'entregent,
l'air fouineur et madré, en somme assez intelligent.
L'assurance lui vient peu à peu. En me voyant
tancer d'importance gendarmes ou autorités, sa
timidité de chrétien roumi fond à la longue. Qu'est-il
de son métier ? On ne saurait trop le dire ; le drog-
man du Consulat de France l'emploie à l'occasion ;
d'autre part, il fait des affaires, celles qui se présen-
tent ; il est commerçant, s'il le faut ; agent d'émi-
gration, quand il est possible ; agent politique, peut-
être ; il me conte qu'il fait de la propagande socia-
liste et est assez opposé aux popes macédoniens
(23)
V ALBANIE INCONNUE
bulgarophiles ; il note en même temps que moi ses
impressions de voyage et les envoie comme lettre à
je ne sais quel journal de propagande ; il est éton-
namment fier d'accomplir des prouesses du genre
de celles que nous faisons ; pour un roumi pauvre
d'Uskub, il n'est pas facile de sortir de l'Empire et
de courir sur la mer Adriatique. Il a jadis été impli-
qué dans l'affaire des bombes lancées par les révo-
lutionnaires bulgares à la Banque Ottomane et em-
prisonné; il a toutefois échappé aune condamnation.
Il a la mentalité d'un instituteur d'une culture
primaire, mais n'en sait pas moins, outre le slave de
Macédoine, mixture de serbe et de bulgare, le bulgare
littéraire de Sofia, le turc, un peu d'albanais, des
bribes de grec et d'italien, et le français suffisamment.
Non seulement il parle turc, mais il le lit et même
l'écrit quelque peu. Étrange nature que ces Slaves
du Sud, où on rencontre de pauvres gens à tout faire
qui parlent quatre ou cinq langues ! Il est enchanté
d'être engagé par moi et part avec allégresse, au
prix d'un medjidié par jour, tous ses frais payés.
Le voici donc harnaché, chaussé, guêtre, prêt au
départ.
Nous partons vert sept heures pour Prichtina par
le petit train qui va jusqu'à Mitrovitza. Jusqu'au
défilé de Katchanik, c'est la plaine d'Uskub, arrosée
par le Vardar, et, somme toute, assez cultivée : un
peu de blé y pousse, des herbages pour des troupeaux
de toute part. Après le défilé, c'est la plaine de Kos-
(24)
GRADTCHANITZA. LA VIEILLE ÉGLISE.
L'Albanie inoonnut
M. 2, l'a-.- 2Ï.
D'USKUB A PRICHTINA
sovo qui commence ; elle va jusqu'à Mitrovitza,etle
centre en est la ville de Prichtina. Cette plaine est
un plateau plus élevé de 300 mètres dans l'ensemble
que la plaine d'Uskub, et elle constitue un centre
géographique et politique important ; c'est, avec la
plaine de Diakovo, dont elle est à peine séparée par
un dos de pays, un centre de dispersion des eaux;
nulle chaîne ne sépare celles qui vont à l'Adriatique
par le Drin, celles qui vont à la mer Egée directe-
ment par le Vardar et celles qui vont au Danube en
Serbie par l'Ibar; Ferizovitch, qui, dans la plaine de
Kossovo, guette la sortie du défilé de Katchanik, est
le lieu indécis de séparation des eaux. Cette haute
plaine commande ainsi à plusieurs régions, et c'est,
par suite, un de ces territoires importants qui
assurent la maîtrise des territoires voisins, d'où l'on
peut déborder facilement par les rivières divergentes.
C'est là que s'est joué le sort de l'empire serbe,
vaincu par le turc, et je pense visiter demain le lieu
de la fameuse bataille qui décida de l'avenir. C'est le
centre historique de la Serbie et des Serbes, aujour-
d'hui repoussés dans le royaume, c'est-à-dire dans la
montagne, depuis que le conquérant a pris possession
de la plaine. Aussi la région mérite-t-elle le nom de
Vieille-Serbie et, quand les Serbes ont pensé, en 1912,
refaire leur unité, c'est ici qu'ils en ont placé fata-
lement le centre, d'où l'on peut passer aux extré-
mités, c'est-à-dire dans le Royaume, en Bosnie, au
Monténégro, en Macédoine.
(25)
V ALBANIE INCONNUE
Jusqu'à la victoire serbe de 1912, les malheureux
Serbes ne paraissaient pas prêts de reconquérir leurs
villes historiques ; la population serbe était peu à
peu chassée, repoussée par la population albanaise.
L'Albanais, jadis refoulé dans les montagnes, en
descend peu à peu vers la Vieille-Serbie, Uskub,
Monastir, même Salonique. Il fait tous les métiers :
celui-ci est paysan, cultivateur ; celui-là, agent du
Gouvernement ; cet autre, gendarme ; le garçon de
l'hôtel de la Liberté, à Uskub, est un Albanais catho-
lique ; il y était déjà du temps des patrons précé-
dents, des Italiens ; il y est resté avec les nouveaux,
des Serbes ; quelque soit leur métier, ils ont le goût
ancestral du fusil qu'ils portent traditionnellement,
en même temps qu'ils labourent, et dont ils tirent
volontiers. Les Serbes les disent paresseux ; est-ce
exact ? Les Albanais du Nord ont, sans doute, pris
dans leur pays l'habitude du rien-faire, car ils n'y ont
pas la possibilité d'y travailler beaucoup ; leurs mai-
gres récoltes, poussées sur des terrains rares, les
occupent pendant deux ou trois mois ; le reste du
temps, ils n'ont que des loisirs, fument et rêvent.
Mais ils n'ont pas l'allure d'une race paresseuse et
nonchalante, tout au contraire. Quoi qu'il en soit,
ils s'établissent un peu partout en Vieille-Serbie ; le
Gouvernement d'Abdul-Hamid favorisait naturelle-
ment cette immigration à moitié pacifique, et les
Albanais, non moins naturellement, en usaient et
en abusaient. Dans toute cette partie du voyage,
(26)
D'USKUB A PRICHTINA
nous assistons à la lutte quotidienne du Serbe et de
l'Albanais.
Vers midi, le petit train s'arrête à la station de
Prichtina. Le vice-consul de Serbie, le seul consu
étranger résidant en ce lieu, m'attend très aimable-
ment à la gare. La ville est à une heure environ en
voiture ; nous traversons des terres en friche sur une
piste que dessine seul le passage habituel des voitures
et des gens : sa largeur incertaine n'exclut pas des
bosses et des trous ; le cocher doit se conduire au
juger et s'écarter des trop mauvais passages.
La plaine que je traverse est évidemment fertile ;
c'est une belle terre noire, grasse, qui produit parfois
deux récoltes par an ; mais la plus grande partie
n^estpas cultivée ; ce n'est qu'en approchant de la
ville que le sol en friche se fait rare ; je demande
l'explication ; on me répond : jusqu'à présent, les
paysans serbes craignent d'aller labourer à plus d'un
quart d'heure ou d'une demi-heure de la ville ; ils ne
peuvent porter le fusil ; ils redoutent toujours une
attaque et ne veulent pas s'aventurer trop loin ; en
cas de danger, il faut pouvoir se réfugier rapidement
dans la ville.
Nous entrons dans Prichtina ; ici commence le
pays jusqu'à présent fermé aux voyageurs ; le Gou-
vernement turc y avait encore de l'autorité, mais à
condition de ne pas la faire trop sentir. L'Européen
en chapeau y est dévisagé avec étonnement ; les
(27)
V ALBANIE INCONNUE
femmes musulmanes, malgré leur voile épais, se
détournent sur mon passage ; au bazar, la contre-
bande du tabac ne se cache pas ; dans les larges
récipients comme des cuvettes, un tabac blond,
coupé fin, exhale une odeur légère et douce; on dirait
des copeaux d'or mat ; la régie est inconnue, et
l'Administration des tabacs ottomans n'ose pas
s'aventurer en ces lieux.
J'ai la surprise de trouver ma chambre prête en
arrivant chez le consul et d'y rencontrer l'accueil de
deux charmantes jeunes femmes, la femme du con-
sul et la belle-sœur de celui-ci ; on ne sait pas le plai-
sir du voyageur quand il trouve une table agréable-
ment servie et une chambre propre, après quelques
jours passés dans le pays à la fortune des rencontres ;
ici, le plaisir se double de la façon dont il est donné.
Je demande à mes hôtes quelle peut être leur vie
dans ce grand village de pauvres Serbes et d'Alba-
nais divisés, hostiles, toujours prêts au coupdemain.
Le consul est ici en pays de mission ; il est à tout
instant sur la brèche, tantôt sur la défensive, tantôt
sur l'offensive, et sa situation n'est pas sans danger ;
un Albanais fanatique a tôt fait d'abattre son homme.
La femme et la belle-sœur du consul occupent leur
temps comme elles peuvent : elles lisent, brodent,
font de la cuisine, vont chez les Serbes et visitent
même quelques musulmanes. Quelques-unes de
celles-ci, qui habitent très près de leur demeure, sont
leurs amies ; les Serbes leur demandent parfois :
(28)
PRICHTINA. — FEMMES SERBES DEVANT LEUR MAISON.
PRICHTINA. — FEMMES MUSULMANES DANS LA RUE.
L'Albanie inconnue.
PI. 3, Page 28.
D'USKUB A PRICHTINA
« Pourquoi ne voulez-vous pas voir les hommes ? »
La réponse est toujours la même : « Cela nous serait
très indifférent, mais c'est défendu ; c'est défendu
et, si nous transgressons cette défense, nous crai-
gnons la vengeance de Dieu sur nos enfants. »
Aussitôt nubiles, les femmes se voilent, et ici avec
une extrême rigueur; cette sévérité s'atténue un
peu dans la campagne, fort peu du reste ; mais, en
ville, c'est-à-dire dans ce grand village, une femme
qui laisserait deviner sa figure ou son corps occa-
sionnerait un scandale épouvantable. Le musul-
man de l'intérieur est dominé par deux sentiments
à l'égard de sa femme : il en est férocement jaloux
et il la méprise comme un être inférieur ; il n'a pas
de considération pour elle ; il lui fait faire les travaux
pénibles de la maison et des champs ; c'est une
domestique ; mais, en même temps, il a peur que
cette chose ne demeure pas pleinement à lui, et il la
met à l'abri de tous les regards ; la séquestration
est le moyen commode d'assurer la domination
absolue du musulman des classes populaires sur sa
femme.
Non loin de Prichtina, à une heure en voiture,
s'élève le vieux monastère serbe de Gradtchanitza.
L'église est une des merveilles de l'art serbe ancien
et la plus vieille de toute la région après Detchani ;
je suis loin de penser, chemin faisant, que, peu de
temps après mon passage, on célébrera ici même en
grande pompe, en octobre 1912, la reconquête serbe,
(29)
L'ALBANIE INCONNUE
comme dans le plus illustre sanctuaire historique
de Vieille-Serbie.
Accompagnés de cawas du consulat, nous allons
le visiter ; au lieu de prendre la voie droite, nous
dessinons des s sur la plaine ; sur ma demande, on
m'explique que ces huttes, que j'aperçois à 1 kilo-
mètre environ, sont un village d'Albanais; il convient
de l'éviter; passera côtéserait dangereux et pourrait
sembler une provocation ; sur la piste que nous
suivons, nous en croisons quelques-uns isolés ; tous
ont leurs fusils et leurs armes ; quand ils appro-
chent, la conversation s'arrête, on s'observe et on
passe. Cette vie campagnarde est presque une vie de
camp, en tout cas une existence sur le qui-vive et
toujours en alerte ; au loin, je vois un village ; il est
entouré de fortifications rudimentaires, mais cepen-
dant soigneusement clos; dans un cercle de plusieurs
centaines de mètres autour du village, les terres
sont cultivées ; puis la culture s'arrête ; le sol reste
en friche ; un peu plus loin la terre recommence
à être cultivée ; voici, en effet, un autre village,
serbe, celui-là, et également fortifié. Nous appro-
chons de l'abbaye ; tout autour, une large zone en
friche, sorte de zone neutre, la sépare des villages
lointains ; puis une clôture de bois avec fossé lui
sert de fortification ; à l'entrée, des gens de l'abbaye,
toujours aux aguets, nous annoncent, et voici l'ar-
chimandrite Miron Gyorgyevics qui s'avance.
C'est un homme majestueux dans sa grande robe
(30)
D'USKUB A PRICHTINA
noire, sur laquelle pend une large croix d'argent ;
le front découvert, la coiffure de pope posée sur des
cheveux longs, la barbe grise étalée, la figure belle et
tranquille, il a de l'allure et contraste singulièrement
avec trois moines qu'on va chercher pour me faire
honneur ; ceux-là manquent de tenue autant qu'on
peut le souhaiter : l'un jeune, l'autre vieux, le troi-
sième entre deux âges, ils ont la tenue de pauvres
ères et semblent effarés de ce qui leur arrive.
Le couvent est un peu délabré ; les moines y sont
une dizaine; l'ordre et la règle ne s'y sentent guère;
l'archimandrite m'offre quelque alcool et des ciga-
rettes, puis il me fait visiter son église. Celle-ci est
vraiment très curieuse, et son architecture la classe
parmiles plus antiques. La tradition veutqu'aucune,
si ce n'est Detchani, que je visiterai plus tard, ne lui
cède en ancienneté dans tout le pays. Mais l'inté-
rieur est misérable ; il donne une impression étrange
de solitude et d'inhabité ; il y a des intérieurs de
sanctuaires qui ont une vie ; ici c'est la mort ; de
très vieilles fresques s'y devinent, mais il y fait une
telle obscurité qu'il faudrait un éclairage et des
échelles pour les bien voir.
Ces couvents sont bien moins des demeures de
prière que des lieux de retraite, de refuge et de
secours ; ils sont généralement situés dans des sites
pittoresques, près d'eaux claires et de bois touffus ;
pendant les jours de chaleur, on y va comme nous
à la mer ou à la montagne ; c'est le lieu de repos.
(31)
L'ALBANIE INCONNUE
Quand le pays traverse des heures critiques, quand
on se défend et arme des bandes contre les Albanais,
c'est dans les monastères que ces bandes trouvent le
secours, l'argent, l'asile et la retraite ; le couvent est
le sanctuaire de la nationalité, et le dehors religieux
est un manteau qui voile l'action politique; d'ailleurs
la plupart reçoivent des subventions, les Serbes du
Gouvernement serbe, les Bulgares du Gouvernement
bulgare, les Grecs du Gouvernement grec, et même
Detchani, dit-on, du Gouvernement russe.
Ici, malgré la chaleur d'août, les bois proches
entretiennent une agréable fraîcheur ; le petit peuple
des cultivateurs et domestiques du couvent va et
vient; c'est le moment des récoltes ; là-bas un cheval
bat le blé, en tournant en rond et en piétinant les
épis murs ; ici, on rentre des fourrages ; mais voici
les premiers bestiaux qui reviennent. Il se fait tard ;
il faut regagner Prichtina.
Au retour, on me montre la métropole ; c'est en
effet à Prichtina que se trouve la résidence du métro-
politain serbe. L'ancien patriarche demeurait à
Ipek ; la métropole a eu ensuite son siège à Prizrend ;
mais, devant l'invasion albanaise, on l'a transportée
au cœur de la Vieille-Serbie, à Prichtina, le mé-
tropolite gardant cependant toujours le titre de
Prizrend.
A Uskub, les Serbes ont aussi leur évê que, et ils
réclament la possession de deux autres sièges, celui
de Velès ou Kuprulu, aujourd'hui occupé par un
(32)
PRICHTINA. LE MARCHE AUX FRUITS.
PRICIITINA. UN CARREFOUR.
L'AI lianu- incoiiniii'.
PI. 4. Page 32.
D'USKUB A PRICHTINA
Bulgare, et celui de Dibra, détenu actuellement par
un orthodoxe grec.
Mais les Serbes avaient déjà assez à faire pour
se maintenir sur leurs positions, et Prichtina était
leur dernière redoute. C'est là seulement qu'ils ont
obtenu sans conteste un siège de député ; celui de
Kalkandlem, qu'ils possèdent aussi, est le paiement
d'une entente entre eux et les Albanais de cette
région contre les Bulgares : les Albanais ont soutenu
les Serbes à Kalkandlem et les Serbes ont voté
à Tachlitza, dans le vilayet de Monastir, pour un
officier albanais, Vasfî bey, contre un Bulgare. Sans
doute, il convient d'être prudent sur les indications
que donnaient les élections : on sait que, si le droit de
suffrage était reconnu à tout individu âgé de vingt-
cinq ans, il ne s'exerçait qu'à deux degrés ; dès lors,
sur les délégués élus par le peuple, le Gouverne-
ment et le Comité jeune-turc pouvaient exercer une
action d'autant plus efficace qu'elle était plus limitée.
Toutefois, la Porte, qui ne redoutait pas beaucoup
les Serbes, ne leur était pas violemment hostile
et, à leur égard, le résultat des élections approchait
de la vérité.
Nous traversons les ruelles de Prichtina ; nous
croisons des musulmanes à la. robe et au voile noirs,
portant parfois un petit enfant tout en blanc ; elles
vont respirer l'air rafraîchi par l'approche de la nuit
prochaine ; en me voyant arriver, elles s'écartent et
penchent leur ombrelle noire pour que je ne puisse
(33)
L'ALBANIE INCONNUE
rien distinguer d'elles. Sur les cailloux pointus des
rues, nous marchons aussi vite que possible, pour
fuir la chaleur de ces murs blancs percés de minus-
cules fenêtres ; au coin d'une rue, on me montre la
voiture de luxe du pays, celle qu'emploient les riches
pour transporter leur maisonnée ; on y est assis à la
turque sur des planches recouvertes de tapis ; un
châssis fermé, percé dedeuxlarges échancrures, sert
à donner de l'air et à permettre de prendre place à
l'intérieur ; des ressorts font tout le prix de ce char
que traînent deux chevaux.
Du bazar nous passons au marché aux odeurs
multiples : la lumière tout à tour y éclate ou est
cachée par des planches mal jointes ; au marché aux
fruits, un mauvais hangar couvert ici de tuile, là
de chaume, là de bois, court autour d'une place
quadrangulaire ; marchands agenouillés ou assis à
la turque, coiffés du fez rouge ou de la coiffe blanche,
des Albanais restent immobiles derrière leur tas de
fruits, étalés à même le sol ; ce sont des pommes
surtout, des melons et des pastèques, que l'on offre
pour quelques sous ; bruni sous le soleil, attendant
sans impatience l'acheteur, s'il doit venir, ne marr
quant nul empressement à lui vendre, le marchand
passe son temps, qui ne compte pas, à regarder son
tas de pommes, à échanger quelques mots avec les
voisins et passants et à attendre que l'on ferme le
marché pour pouvoir dormir.
Je croise une femme serbe avec sa petite fille, à
(34)
D'USKUB A PRICHTINA
l'entrée de la porte de leur pauvre jardin enfermé
dans ses murs en terre battue. La mère est assez
jolie, si je la compare à toutes celles que j'ai vues ici :
le visage fin, les cheveux plats séparés par une raie
et nattés, une coiffe blanche sur le haut de la tête, la
blouse de linge brodé, un grand tablier blanc qui
l'enserre, le jupon à rayures de couleur formant
pantalon et resserré à la cheville, les pieds nus dans
des sandales, elle n'a pas mauvaise allure dans ce
costume de travail. Elle se laisse photographier
gentiment sans grimace et s'étonne que ce soit déjà
fait.
Par la chaussée inégale nous regagnons le con-
sulat et nous nous installons sur le balcon ; c'est
l'heure où, par la grande rue de Prichtina, passent
gens et bêtes de retour du travail ; les chèvres ren-
trent les premières ; puis les troupeaux de moutons
sont poussés et harcelés par chiens et petits pâtres ;
enfin, lourdement, les buffles regagnent l'étable ;
avec et après ce défilé, les paysans reviennent, por-
tant leurs outils ; tout est mis, chaque soir, à l'abri
des fortifications du village ; pendant ce temps, le
soir tombe ; au consulat et devant le han, des lan-
ternes brillent ; les derniers passants se hâtent ; les
portes du village et les maisons se ferment ; c'est la
nuit ; maintenant, rien ne bouge, personnen'oseplus
sortir ; la ville est comme endormie ; la lune se lève
et éclaire de sa lumière astrale le minaret qui,
au bout de la rue, jette sa pointe blanche.
(35)
L'ALBANIE INCONNUE
C'est tout près de Prichtina que s'est joué le sort
de l'empire serbe de Douchan ; c'est là qu'il a péri,
écrasé sous les coups des Turcs, conduits par le
sultan Mourad, le victorieux. De Prichtina on y
peut aller en une heure environ et de là regagner la
gare en le même temps ; le terrain est un peu mou-
vementé ; de-ci, de-là, on devine comme des tertres ;
le sol n'y est pas cultivé, et mon voiturier prétend
que des soldats y ont été enfouis jadis ; sur le faîte
d'un des plis de terrain, d'où l'on domine tout le
pays, on a placé un mausolée et plusieurs tombes :
ici côte à côte ont été enterrés les deux porte-drapeau
des deux armées, victimes de leur vaillance à une
large pierre tombale surmontée de deux colonnes
inégales signale le sépulcre de Rifaat Pacha, le
grand vizir du sultan Mourad ; quant à celui-ci, on
lai a élevé un monument; c'est un bâtiment carré
surmonté d'une coupole et précédé d'un portique ; à
l'intérieur, tout est nu ; une enveloppe de bois cache
le tombeau et un simple linge brodé est étendu sur
une partie du bois. Le vieux Turc qui garde le tom-
beau et nous a fait entrer paraît peu satisfait de
faire visiter ses reliques à un chrétien curieux, et, s'il
accepte un léger bachisch, c'est d'un air mal content
qu'il bredouille quelques mots de remerciement.
Ainsi, pour consacrer leur triomphe et le rappeler,
les Turcs ont voulu ensevelir sur le lieu même la
dépouille de Mourad le victorieux et de son
(36)
D'USKUB A PRICHTINA
grand-vizir ; les corps de ceux-ci ont, en quelque
sorte, pris possession de la terre qu'ils ont con-
quise.
RENSEIGNEMENTS PRATIQUES
D'Uskub à Prichtina, un train par jour fait le trajet en une
matinée (de sept heures du matin à midi). La ville est à plus
d'une heure en voiture de la gare. Le han est inhabitable. En
une journée on peut se faire conduire à l'abbaye serbe de
Gradchanitza (deux heures de voiture) et au tombeau du sultan
Mourad.
CHAPITRE III
MITROVITZA
Les villes de la plaine de Kossovo et de Diakova. — Le han
une visite à Djavid Pacha ; les diverses races et la posses-
sion de la terre ; les consulats étrangers.
Dans la région de Kossovo et de Diakovo, les
principales villes se sont bâties au pourtour
de la plaine, à la sortie des vallées ; leurs dernières
maisons escaladent les premiers contreforts de la
montagne ou sont construites au débouché du défilé
que les fleuves se frayent dans le massif calcaire.
Ipek, par exemple, est placé à l'endroit où la Bis-
trica sort de la montagne, Diakovo au pied des
monts de Diakovo et au confluent d'une multitude
de rivières, Prizrend à la sortie de la vallée de la
Bistrica de Prizrend et non loin du défilé du Drin.
Il en est de même pour Mitrovitza : ses casernes,
qu'on aperçoit de loin dans leur blancheur, couron-
nent les derniers contreforts du massif du sandjack
de Novi-Bazar ; la ville s'étend à leur pied le long
du cours de l'Ibar, que traverse seulement un mé-
chant pont de bois ; elle semble surveiller l'entrée
de la vallée, par où les Turcs craignaient toujours de
voir sortir les régiments autrichiens, naguère cam-
(38)
MITROVITZA
pés dans le sandjak. De Sarajevo à l'Archipel, la
nature a édifié une série d'étages ; celui de la plaine
de Kossovo est intermédiaire entre la Bosnie et la
plaine d'Uskub; de l'un à l'autre, onpeut descendre
sans trop de difficultés. Le sandjak de Novi-Bazar
est une des marches de cet escalier, et l'accès de
la suivante est commandé par Mitrovitza.
En arrivant à Mitrovitza, mon premier soin est
de rendre visite au consul de Russie, à qui j'ai été
annoncé ; il est malheureusement absent, et per-
sonne ne le remplace ; je fais donc connaissance
avec un des « han » de la ville. Je le dis sans hési-
ter, ces nuits passées au han sont le supplice
du voyageur ; mieux vaut mille fois emporter une
tente et coucher à la belle étoile ; la malpropreté
de l'entrée et de la cour est innommable ; les eaux
ménagères sont jetées au petit bonheur ; un esca-
lier de fortune conduit aux chambres qui s'ouvrent
toutes sur la cour intérieure ; dans chaque pièce,
plusieurs couchettes montrent leur drap taché,
où la vermine écrasée laisse voir sa trace ; le plan-
cher mal joint et jamais lavé est protégé par un
enduit de crasse contre l'eau de toilette que l'on
jette à même dans le corridor ; les murs blanchis
à la chaux sont le domicile des parasites les plus
variés ; un bout de chandelle posé contre l'appui
d'une fenêtre sert d'éclairage ; une chaise est tout
l'ameublement ; les vitres opaques de malpro-
preté sont consolidées par des papiers graisseux ;
m
V ALBANIE INCONNUE
au premier coup d'œil, il vous vient l'envie de fuir.
Hélas ! il faut rester. Au matin, le domestique du
han entre et apporte un plat de cuivre, en tenant
sur le bras un linge et de son autre main une
aiguière ; il se propose de me verser un peu d'eau
sur les mains ; avec mes mains mouillées, j'humec-
terai mon visage ; j'essuierai figure et mains avec
le linge, et chacun à tour de rôle fera ainsi sa toi-
lette plus que sommaire ; j'ai toutes les peines du
monde à obtenir qu'on me laisse et l'aiguière pleine
d'eau, et le plat de cuivre, et un linge approxima-
tivement lavé ; mes exigences remplissent d'éton-
nement valet et gens, qui se complaisent dans l'in-
fecte pourriture où croupit la multitude des Turcs.
Je commence ma tournée de ville par une visite
au kaimakan ou sous-préfet, Haïdar bey Lekitch,
qui était déjà informé de mes projets ; je lui
demande mon escorte pour le lendemain ; il me la
promet, et je prends aussitôt congé de lui pour aller
voir le personnage turc le plus intéressant de Mitro-
vitza, Djavid Pacha ; sur la colline, auprès des
casernes, un bâtiment neuf et encore propre abrite
le quartier général de sa division ; de son cabinet
de travail, meublé à l'occidental, on domine la ville
blanche et verte, divisée par les eaux serpentant de
l'Ibar ; le soleil éclaire la pièce et met une flamme
aux yeux gris étrangement brillants de Djavid
Pacha. Il me raconte la campagne qu'il vient de
poursuivre contre les Albanais ; il avait emmené
(40)
tnr
KOSSOVO-POLE. LE TOMBEAU DU SULTAN MOURAD
ET LA TOMBE DU GRAND VIZIR RIFAAT PACHA
MITROVITZA. BATAILLE D'INDIGÈNES.
L'Albauie inconnut
'I. ."i, Pa^'i' 40.
MITROVITZA
avec lui 1 400 hommes et trois batteries ; avec cette
petite troupe, il a parcouru la plaine de Diakovo
et la région d'Ipek, brûlé les koulé des chefs, — ces
sortes de châteaux-forts aux murs de 60 à 80 centi-
mètres d'épaisseur et ne prenant jour que par de
minuscules fenêtres et des meurtrières ; il a laissé
des postes de côté et d'autre, et son nom est devenu
la terreur des Albanais ; son action contraste
singulièrement avec le laisser-faire antérieur, et
Djavid Pacha sait bien que ce n'est qu'un essai.
Les koulé vont se reconstruire, les Albanais se
grouper, et il faudra recommencer : mais Djavid
Pacha y compte, si la situation extérieure de la
Turquie lui en laisse le loisir ; et, jeune, vif, l'allure
guerrière, l'éclair de joie aux yeux, il conclut :
« Partez vite, car je compte faire encore une petite
visite à MM. les Albanais, sans doute cet au-
tomne. »
Au bazar et au marché, je fais, pour la route, des
achats de linge, de boîtes de conserves, de melons
et pastèques, de pains, etc., sans oublier la poudre
insecticide, bien insuffisante, hélas! Le propriétaire
du han me fait cuire des poulets étiques ; dans des
sacs que mon drogman confectionne, nous enfouis-
sons le tout, prêt à être chargé le lendemain.
Le marché est très animé, et le soir les ruelles
sont pleines d'une foule disparate au possible : les
Serbes et les Turcs y coudoient les Albanais ; les Bos-
niaques musulmans, fuyant la Bosnie autrichienne,
(41)
V ALBANIE INCONNUE
y trouvent un refuge, en attendant que le Gou-
vernement les installe sur des terres voisines,
aux alentours, en effet, le pays est cultivé aujour-
d'hui par les races les plus diverses ; le vieux fonds
de paysans serbes subsiste, et ceux-ci servent gé-
néralement de fermiers ou de métayers à des beys
ou à de grands propriétaires turcs ; à Mitrovitza,
le plus grand propriétaire est un Turc, Fuad Pacha,
si je ne me trompe ; la récolte se divise entre lui et
ses métayers, à ce qu'on me dit, sur la base d'un
tiers à son profit et de deux tiers au bénéfice des
paysans. A côté de ces grandes propriétés et des
villages de fermiers, se trouvent aussi beaucoup de
petites propriétés ; ce sont tantôt les domaines de
cultivateurs albanais indépendants qui, descendus
de la montagne, les ont acquis ou pris et les tra-
vaillent pour leur propre compte, tantôt des villages
de musulmans bosniaques, que l'on a installés sur
des terres en friche. Dans cette partie de la Vieille-
Serbie, le chrétien serbe était ainsi, à la veille des
victoires serbes, refoulé de deux côtés par l'Alba-
nais au Sud et le Bosniaque à l'Ouest.
L'élément étranger est aussi représenté à Mitro-
vitza et, notamment, par les deux consulats de
Russie et d'Autriche, les seuls qui y aient leur rési-
dence. Le consulat autrichien, où je dîne le soir,
est une demeure confortable, sans doute la plus élé-
gante du pays et le meilleur centre d'information.
Le Consul est alors M. Rudnay. Le Gouvernement
(42)
MITROVITZA
de Vienne place dans ces postes d'observation ses
meilleurs agents, et il ne lésine pas sur la dépense :
la politique des informateurs balkaniques a tou-
jours été en honneur au Ballplatz, et on ne saurait
lui en faire un reproche. Le poste peut n'être pas
sans danger. On se rappelle qu'il y a quelques
années un musulman fanatique, outré de l'établis-
sement d'un étranger à Mitrovitza, étendit raide
mort le consul de Russie.
RENSEIGNEMENTS PRATIQUES
Mitrovitza est à une heure et demie de chemin de fer de
Prichtina. C'est un centre de passagers, qui contient de nom-
breux « han » ; ils sont d'une malpropreté effroyable ; le marché
est assez bien approvisionné. On loue ici des voitures jusqu'à
Prizrend ; on peut en avoir pour 15 medjidié environ (le medjidié
égale 4 fr. 50) par voiture. Une promenade du côté des montagnes
du sandjack permet de voir la ville et le pays.
CHAPITRE IV
DE MITROVITZA A IPEK
La route de Mitrovitza à Ipek ; une alerte ; le han de Rud-
nik ; les premières tours. — Ipek; le mutessarifî ; le gou-
vernement et les Serbes. — Le monastère de Saint-Sava.
— Les beys. — Chez Zenel bey. — Les notables albanais.
Quitter Mitrovitza, c'est déjà s'enfoncer en terre
inconnue. Sous l'ancien régime, les voyageurs
d'Europe n'allaient pas au delà et ne pouvaient
pénétrer à Ipek ; à Mitrovitza, on ne donne, sur la
route, que des renseignements assez incertains, sur-
tout quand on veut, comme moi, pousser jusqu'à
Diakovo et Prizrend. Par précaution, je conclus un
contrat avec un voiturier, qui promet de me mener
en quatre jours au plus jusqu'à Prizrend ; après
maints pourparlers entre mon drogman et lui, on
tombe d'accord sur le prix de 14 medjidié,
environ 60 francs, qui pour le pays représentent
une valeur d'achat deux ou trois fois plus grande
qu'en Occident. A cinq heures du matin, mes sou-
varys ou gendarmes à cheval qui me serviront
d'escorte sont à la porte du han ; on attend la voi-
ture, qui arrive enfin. Qui dira l'histoire de cette
voiture ? Elle a peut-être eu, il y a cinquante ou
(44)
u V
DE MITROVITZA A IPEK. DES ALBANAIS BATTANT LE BLÉ.
DE MITROVITZA A IPEK. MON ESCORTE D'ARRIÈRE.
'Albanie inconnu*
PI. 6, Page 44.
DE MITROVITZA A IPEK
soixante ans, ses heures de gloire à Paris ou à
Vienne ; c'est aujourd'hui une méchante Victoria,
de formes archaïques, usée, râpée, rapiécée et
lamentable ; encore suis-je fort heureux d'en
trouver une telle ; c'est pour le pays d'un luxe peu
commun. Je rencontrerai sur mon chemin les voi-
tures du pays ; elles sont toutes du modèle que j'ai
indiqué : une planche posée presque sans ressorts
sur le cadre de la voiture; sur la planche, un châssis
percé des deux côtés en son milieu. Chacun s'assoit
à la turque sur la planche, et je vois des voitures
où six ou huit voyageurs sont resserrés en un
espace où ils peuvent à peine respirer. Nous partons
en retard vers six heures du matin ; une partie
de mes souvarys prennent les devants, carabine sur
l'épaule ; le reste de mon escorte passe derrière ma
voiture ; pendant trois ou quatre heures, la route
est assez jolie ; on suit la rivière l'Ibar, à travers
des gorges, de faible hauteur, mais vertes et
fraîches ; puis on s'en écarte pour traverser un dos
de pays ; on monte un peu ; des arbres assez nom-
breux, notamment des pins, se rencontrent en bos-
quet ; parfois de larges châtaigniers donnent une
ombre propice ; nous sommes en cours de route
rejoints par la poste : c'est un jeune Albanais monté
sur un fort cheval, des deux côtés duquel pendent
de gros ballots ; ce sont les lettres pour tout le
pays ; un seul gendarme l'escorte, et il est enchanté
de se joindre à nous, car MM. les brigands ne
(45)
L'ALBANIE INCONNUE
dédaignent pas d'arrêter les gens porteurs de
lettres, qui contiennent parfois des billets. Son
arrivée est le signal d'une petite fantasia ; mes
souvarys chargent leurs armes à blanc, lancent
leurs chevaux au galop et tirent en l'air ; les coups
partent, leur visage placide se réveille, c'est une
partie de fête.
Au bout de deux ou trois heures, une petite alerte
se produit ; tandis que nous montons à travers des
bois maigres, un coup de feu retentit au loin ; je
fais rectifier la marche de l'escorte et charger les
armes ; mais rien ne se décèle ; c'est peut-être
quelques Albanais en veine de facétie.
Vers dix heures, nous avons franchi les petites
collines et le dos de pays qui séparent la plaine de
Kossovo de celle de Diakovo ; dès lors apparaît
une région presque plate, avec peu d'arbres, où une
broussaille épineuse couvre tout le sol ; de très
rares maisons apparaissent, et la halte de Rudnik,
où l'on a coutume de s'arrêter vers midi, n'est
qu'un han sordide, où la pluie et le vent entrent
à leur gré. Nous y prenons de l'eau et du café, et je
fais disposer dans une mansarde ma couverture
sur la paille pour déjeuner à part des gens qui
se trouvent déjà là. Nos maigres poulets, nos pains
et nos pastèques sont les bienvenus, et je me
demande ce qu'on aurait pu nous fournir ici.
D'ailleurs, nous sommes en Ramadan, et mes sou-
varys ne devraient rien prendre avant le coucher
(46
DE MITROVITZA A IPEK
du soleil ; je ne sais s'ils observent la loi du Pro-
phète, mais en tout cas ils ne l'enfreignent que bien
peu !
Durant toute la route, je suis frappé des diffé-
rences qui existent entre la carte de l'état-major
autrichien et le pays. On sait que la meilleure carte
de la Turquie d'Europe est celle au 200 000 que
cet état-major a dressée ; 1 centimètre de carte,
figurant 2 kilomètres, peut comporter tout le détail
de ce pays presque vide ; mais j'ai la surprise de
voir marqués des lieux et figurer des maisons à des
endroits où je ne trouve rien ou presque ; ainsi, à
Rudnik, d'après la carte, je m'attendais à voir des
fermes, plusieurs maisons et plusieurs hans, un
petit village, enfin ; en réalité, il ne s'y trouve
qu'un pauvre hangar, où l'on peut acheter de l'eau,
du café et du foin.
Vers une heure, nous repartons ; nous descendons
lentement vers le fond de la plaine ; les broussailles
deviennent de plus en plus hautes ; une poussière
épaisse et d'une blancheur extrême s'élève de la
route, couvre tous ses à-côtés et, sous le soleil tor-
ride, rend le voyage pénible ; le pays paraît triste
et désolé ; les chevaux sont exténués et leurs pieds
heurtent à chaque pas ; on ne rencontre presque
plus de verdure ; en arrivant à une rivière qui me
paraît être l'Istok de la carte autrichienne, hommes
et bêtes font halte ; les chevaux vont et viennent
dans l'eau pour boire et se rafraîchir ; nous prenons
(47)
L'ALBANIE INCONNUE
un peu d'ombre derrière des buissons, en attendant
de franchir à gué la rivière qui coupe la piste ;
comme il y a peu d'eau, c'est besogne aisée, et nous
continuons la route.
Les premières « tours » apparaissent. La maison
du villageois albanais est caractéristique : au lieu
d'une cabane, c'est une forteresse ; un quadrilatère
de murs solides et épais, percés à peine d'une
fenêtre et de nombreuses meurtrières, une tour
carrée s'élevant à l'un des angles assez haut, du
sommet de laquelle on peut observer au loin : ainsi
apparaissent ces constructions originales d'un
pays de combats journaliers et d'attaques impré-
vues. Autour de la « tour », une fortification rudi-
mentaire entoure un terrain assez restreint ; celle-ci
n'est composée généralement que de buissons ou
de branchages serrés en muraille ; la vraie défense
est la « tour » elle-même. Une des premières que
nous rencontrons présente l'aspect d'un vrai petit
château, encadré d'arbres, avec, au premier plan,
un cimetière, c'est-à-dire des pierres taillées et
piquées droit en terre, au milieu de la broussaille ;
beaucoup sont tombées et gisent intactes ou bri-
sées ; nous rencontrons ainsi sur notre chemin,
bordant la piste et au pied des maisons, des champs
de pierres druidiques ; les indigènes passent et les
vieux musulmans y méditent sur la fatalité.
Les « tours » se font un peu moins rares ;
quelques paysans circulent, dont deux ou trois
(48)
^&- iH JEEP ^â ^B^ JÊÊk
^^\TJ^
- P
DE MITROVITZA A IPEK. UNE MAISON VILLAGEOISE
AI BANAISE.
DE MITROVITZA A IPEK. — ■ UNE HALTE.
'Albanie iiiconn
PI. 7, Page 48.
DE MITROVITZA A IPEK
armés ; au loin, une tache blanche se détache sur le
vert des montagnes que nous allons atteindre ;
c'est Ipek qui paraît cachée au pied de la chaîne,
dans le creux qu'y fait une gorge. Le soleil tombe ;
il est cinq heures environ ; en voyant une voiture
à l'européenne, les soldats d'une caserne située
hors la ville accourent pour nous apercevoir. Les
souvarys reforment leur rang. Nous entrons dans
Ipek la mystérieuse.
Cette entrée dans Ipek restera l'un de mes plus
curieux souvenirs de voyage. L'eau qui dévale des
montagnes traverse en ruisseau ou en rivière toutes
les rues et ruelles de la ville, et des canaux détachés
serpentent à travers les propriétés particulières.
Mais partout une chaussée reste à sec pour les pié-
tons ; à l'entrée de la ville, du côté de la route de
Mitrovitza, il en est autrement ; c'est le lit même
du torrent qu'emprunte la route, et le voyageur
a la surprise d'entrer par la rivière ; elle est heureu-
sement peu profonde en cette saison, et cette façon
d'arriver ne présente que de l'imprévu.
Mais le hasard fait que j'entre en même temps
que deux voitures du pays ; je n'y prends pas
autrement garde, si ce n'est pour les photographier,
ayant aperçu leurs ouvertures hermétiquement
fermées. Mais, à peine la rivière franchie, ma voi-
ture et mon escorte engagée dans l'étroite ruelle
(49)
L'ALBANIE INCONNUE
qui^sert^de bazar, je me vois en butte à une curio-
sité,"générale. Il est bientôt six heures ; le soleil va
se coucher, et le bon musulman prendre sa nourri-
ture ; il y a foule au bazar ; de tous ces magasins
hétéroclites, mille paires d'yeux me fixent ; des
vieillards, assis à terre, s'arrêtent de fumer pour
mieux voir ; Albanais et Serbes, marchands et ache-
teurs viennent sur le pas de la porte pour regarder ;
les enfants hurlent et, au milieu de cette foule, les
souvarys ont peine à faire place pour laisser passer
la voiture. De loin, j'entends les conversations les
plus animées; chacun dit son mot ; j'aperçois les
gestes ; à mon passage, on reste immobile et on me
dévisage curieusement.
Mon costume, ma voiture devaient attirer l'atten-
tion sur moi, mais pas au point où je la vis. Quelle
en était donc la cause? C'est un exemple typique des
bruits qui courent dans ces pays d'Orient et sur-
tout au bazar, grande « potinière » de ces petites
villes. Donc on avait vu passer deux voitures closes,
contenant des femmes, sans doute celles de quelque
riche marchand ; la mienne suivait ; le doute n'était
pas possible ; dans Ipek l'inviolée, dans la cité
albanaise par excellence, venait d'arriver un étran-
ger, qui allait s'y établir, comme consul, puisqu'il
amenait sa famille î
C'est sous ces fâcheux auspices que j'entre dans
la ville ; c'est d'une colère née du même motif
qu'est sorti l'assassinat du consul de Russie à
(50)
DE MITROVITZA A IPEK
Mitrovitza, il y a quelques années. Mais Djavid
Pacha est venu par là ; on me dit qu'il a détruit à
Ipek même, ce printemps, dix koulé ou châteaux forts
et une cinquantaine aux environs, la plupart appar-
tenant à des chefs de tribus, à des beys ; aussi un
changement notable s'est-il produit dans la région :
il y a seulement un an, le fait de prendre une pho-
tographie mettait à quelques pas d'ici un diplomate
français en sérieux danger ; aujourd'hui, je puis cir-
culer librement en ville sans être inquiété, quoiqu'il
soit toujours de prudence élémentaire d'être accom-
pagné. Il est vrai que le gouverneur d'Ipek est un
homme énergique, à la poigne rude, un des meneurs
du mouvement constitutionnel, venu ici parce
que Albanais, pour pacifier le pays.
Ismaïl Haky (ou Hakky) bey, mutessarifï et
commandant d'Ipek (tel est le nom porté en turc
sur sa carte de visite et telle est, d'après lui, la
transcription française), est un de ces officiers
d'état-major instruits des choses d'Occident, par-
lant parfaitement le français, connaissant les grandes
villes européennes, cultivé et intelligent, ardem-
ment nationaliste et musulman patriote, sinon re-
ligieux, qui ont fait la révolution. J'ai vécu deux
jours chez lui, déjeunant et dînant avec lui, assis-
tant à la réception des gens qui défilaient à son
bureau, couchant à la caserne qui lui sert de gou-
vernement, parcourant à cheval les ruelles et les
environs d'Ipek, et je comprends mieux, après ces
(51)
L'ALBANIE INCONNUE
heures de conversation prise dans le cours de la vie
pratique, ce qu'était le nouveau régime et ceux qui
l'ont établi. A l'école des nations qu'ils ont étudiées,
ils ont acquis le patriotisme turc ; ils sont outrés
de ce que l'étranger se permet de faire en Turquie,
« État souverain », et veulent que leur pays
devienne un État comme les autres ; par contre, ils
sont résolus à maintenir l'ordre et la tranquillité et
à ne pas tolérer chez eux de privilèges légaux ; s'ils
ont une secrète tendresse pour le musulman, c'est
par solidarité de race, ou mieux parce qu'ils le
sentent acquis à la patrie ottomane ; la religion
musulmane leur paraît le ciment le plus fort pour
consolider l'état nouveau, fondé sur le nationalisme ;
d'ailleurs, au point de vue religieux, ils sont très
tolérants, pas du tout fanatiques, et beaucoup sont
peu pratiquants (je l'ai vu de mes yeux en temps
de Ramadan) ; la religion n'est pour eux que le
plus puissant facteur de cohésion et de solidarité ;
dès lors, s'il se trouve un musulman séparatiste et
un chrétien loyaliste, ils pourront, par quelque fibre
secrète, éprouverun penchant caché pour le premier,
qu'ils regarderont comme un frère égaré, mais, dans
l'ordre politique, ils soutiendront le second, confor-
mément aux intérêts de l'empire.
C'est exactement ce qui se passait à Ipek. Ipek est
aujourd'hui la ville albanaise par excellence ; mais
ce fait est assez récent ; c'est une des premières
conquêtes de l'Albanais descendant de ses mon-
(52)
ENTREE D IPEK.
1
i
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^
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IPEK. LA FEMME ET LA MÈRE DU SERBE MIKAEL VASSILIEVITCI
L'Albanie inconnue.
l'i. 8, Page 52.
DE MITR0V1TZA A IPEK
tagnes et chassant devant lui le Serbe de la plaine ;
dans cette ville qui a peut-être de 5 000 à 10 000 âmes,
les Serbes ont conservé une colonie importante ; ils
sont petits commerçants, prêteurs, domestiques, etc.
sauf deux ou trois familles de commerçants notables,
ce sont tous de petites gens, la noblesse locale et la
richesse étant exclusivement albanaises ; or, jus-
qu'en 1908, la ville et les environs étant effective-
ment gouvernés par les beys albanais, les malheu-
reux Serbes étaient un peu à leur merci et crai-
gnaient chaque jour quelque nouvelle avanie ;
depuis 1908, ils respirent ; je rends visite à un des
notables de la colonie serbe, Michaël Vassilievitch,
et je le trouve avec sa femme et sa mère dans une
maisonnette que précède un jardin plein de beaux
raisins, où court un ruisseau d'eau vive. Il me dit
à quel point les Serbes d'Ipek sont heureux du
nouveau régime, après leur longue servitude. Ils
trouvent enfin à qui recourir et, si tout n'est pas
parfait, ils ne demandent qu'une chose, c'est que la
situation présente se continue le plus possible. Ils
n'espéraient pas alors la délivrance que, quelques
mois plus tard, l'armée serbe leur apportait com-
plète, en faisant ici même sa jonction avec l'armée
monténégrine.
Vassilievith me conduit à l'école serbe, qui n'est
pas très loin ; une trentaine ou quarantaine d'en-
fants y apprennent à lire et à écrire ; l'instituteur,
bien stylé, me remet une image sur laquelle est
(53)
L'ALBANIE INCONNUE
figurée une femme, que je suppose être la sagesse ;
elle porte d'une main une épée, de l'autre un
rameau d'olivier. Pauvres Serbes ! Ce n'est pas
l'épée qu'ils montrent à leur maître. Au-dessous des
caractères serbes, une main gauche d'enfant a ins-
crit : « Bon et heureux voyage, Ipek le 17 août 1909,
direction pour les secours des élèves pauvres. »
A cette attention, je ne puis répondre évidemment
que par l'obole désirée, dont ils me paraissent
d'ailleurs avoir grand besoin.
Je quitte bientôt ces hôtes aimables pour
rejoindre Ismaïl Hakky bey ; il fait seller des che-
vaux, et nous partons, accompagnés d'un officier
et de mon drogman, parcourir la ville et faire une
sortie aux environs ; je remarque que, dans la popu-
lation, presque personne ne salue le gouverneur ;
on lit sur les visages plutôt la crainte que tout autre
sentiment ; mais pas une incorrection n'est com-
mise, et partout on s'écarte docilement pour laisser
passer notre petite caravane. Il me semble sympto-
matique de la paçt du gouverneur d'accomplir ce
tour de ville aux heures où tous sont dans la rue,
en compagnie d'un étranger en costume européen,
à qui on paraît faire les honneurs du lieu ; il faut
une certaine audace pour affirmer si haut la nou-
velle politique du régime.
Nous continuons notre promenade assezloinhors de
la ville, et Hakky bey me propose de pousser jusqu'au
monastère serbe de Saint-Sava. Une demi-heure
(54)
DE MITROVITZA A IPEK
après, nous l'apercevons avec son enclos de murs
fortifiés, joliment situé à la porte d'un défilé mon-
tagneux, au milieu des arbres, des ruisselets et des
sources. Nous mettons pied à terre au couvent ;
le plus vieux des moines vient nous souhaiter la
bienvenue et nous fait offrir les politesses d'usage :
cigarettes, eau parfumée et café ; le lieu est d'une
fraîcheur exquise, et nous nous y reposons avec
volupté, presque sans rien dire ; une très vieille
chapelle est à côté de nous, avec des dalles antiques
où des noms et des dates gravés sont presque effa-
cés ; les moines me paraissent assez ignorants de
leur richesse et ne peuvent me donner que des ren-
seignements bien vagues ; d'ailleurs, cette architec-
ture byzantine aux voûtes et aux dômes surbaissés
produit une obscurité telle à l'intérieur qu'il est
presque impossible d'y rien voir. Je souhaiterais
demeurer ici et y passer la nuit ; mais Hakky bey
m'a invité à dormir sous son toit, et ce serait une
indélicatesse que de refuser.
Hélas ! quelle nuit! J'ai déjà dit ce que sont ces
palais de gouverneur ouverts à tout venant, où
tout les loqueteux de l'endroit élisent domicile sur
les marches des escaliers et sous l'entrée des portes.
Ici, c'est la caserne qui sert de demeure au gou-
verneur, à la fois chef militaire et civil ; au rez-de-
chaussée, des soldats logent en masse et dans une
promiscuité impossible à décrire ; au premier, une
série de bureaux est aménagée ; dans chacun d'eux,
(55)
V ALBANIE INCONNUE
deux ou trois divans courent le long des murs et
servent souvent de lit aux officiers ou employés qui
y travaillent ; on m'octroie une de ces chambres
et, par une attention délicate, on fait placer sur
un des divans une étoffe de 4 mètres de long en gaze
de soie rayée et colorée, tout à fait propre à faire
des tutu de danseuses. C'est un drap ; je m'enroule
dedans et pense dormir. Mais, à peine la lumière
éteinte, je m'aperçois de mon erreur ; c'est une
invasion sans merci ; j'allume la chandelle, et le
spectacle des murs est impossible à reproduire ;
pour me mettre à l'abri, si possible, je déménage
deux tables-bureaux, les mets côte à côte, étends ma
couverture sur eux, puis mon étoffe préalablement
secouée ; j'arrose le pied des tables de larges doses
de poudre insecticide et m'étends sur cette couchette
improvisée et peu confortable, espérant avoir mis
un mur entre l'ennemi et moi. Le franchit-il, ou se
laisse-t-il tomber, par Une astuce qu'on lui prête, du
haut du plafond, je l'ignore ; mais ce que je sais,-
c'est que je dois renoncer à la lutte et m'avouer
vaincu. Je n'ai qu'une ressource : m'habiller et sortir.
Jusqu'à dix heures, les matinées sont déli-
cieuses, quoique nous soyons en plein mois d'août ;
après avoir vu la veille les Serbes, je me propose de
consacrer ce jour à visiter les Albanais.
Ipek est, et était encore plus sous l'ancien régime,
la grande ville albanaise du Nord ; au pied des
montagnes qui abritent les tribus les plus farouches
(56)
DE MITROVITZA A IPEK
et les plus indépendantes, éloignée de toute voie
de communication naturelle, séparée de Mitrovitza
par une longue journée d'espaces incultes et de
broussailles favorables aux surprises, constituant un
centre populeux et une agglomération riche, elle est
le séjour des plus riches beys du Nord : c'est ici que
réside ou résidait une trentaine de familles nobles,
chefs héréditaires des grandes tribus de l'intérieur ;
à côté, en effet, de pauvre bey, paysan misérable,
habitant une hutte de terre battue, il en est d'autres
qui ont constitué de véritables fortunes. Celui qui
passe pour le plus riche de tous est un vieillard, dont
les Jeunes-Turcs ont fait un député et qui se nomme
Yachar Pacha ; on dit communément ici qu'il est
le seul Albanais d'Ipek favorable à la constitution,
entendez au nouveau régime, et je le crois sans peine,
au moins en ce qui concerne les riches Albanais.
L'influence des beys héréditaires s'étendait en effet
sans conteste sur tout le pays ; le gouverneur
n'était qu'un instrument entre leurs mains et, s'il
résistait, on le brisait aussitôt par une dépêche
envoyée à Gonstantinople : un vœu formulé par ses
fidèles Albanais était, pour l'ancien sultan, un
ordre qu'il accomplissait. C'est dans des circon-
stances de ce genre, raconte-t-on, que les Albanaisou
plutôt un de leurs beys mit à la porte sans ménage-
ment Djavid Pacha, qui, pris au débotté, au saut du
lit, fut conduit sur-le-champ, et sans autre forme
de procès, hors la ville. Si l'histoire est authentique,
(57)
V ALBANIE INCONNUE
Djavid Pacha a pris une belle revanche. Quoiqu'il
en soit, la lutte était engagée, à la veille de la con-
quête serbe, entre les Jeunes-Turcs, qui voulaient
diriger le pays par l'intermédiaire du mutessariff
et les beys,qui prétendaient maintenir leur autorité.
La première manche a appartenu au gouverneur ;
les beys ont courbé la tête ; la population d'Ipek et
des environs était en partie désarmée, terrorisée et
matée ; mais elle n'était pas soumise ; à l'heure favo-
rable, si la ville a été tenue en bride quelque temps
par un gouverneur énergique appuyé sur des troupes
fidèles, la campagne de nouveau s'est révoltée et
finalement, en août 1912, les Albanais, conduit par
leurs beys, ont dicté la loi à la Sublime Porte.
La tranquillité actuelle n'est donc qu'une façade ;
la fermentation est cachée, mais subsiste; les Jeunes-
Turcs ont pu faire nommer Yachar Pacha député
favorable au nouveau régime ; ils ont trouvé en lui
un homme influençable : on lui prête une fortune
d'un million de napoléons, gagnée, paraît-il, en par-
tie dans les adjudications publiques ; ils ont imposé
facilement sa candidature ; mais les sentiments
albanais ne sont pas changés pour cela.
La plus illustre famille d'Ipek est celle des
Mahmoud Begovic, d'une antique origine et d'une
grande richesse : on lui suppose des terres et des
biens d'une valeur atteignant peut-être 500 000 na-
poléons, comme on dit dans le pays. Le chef de cette
famille est actuellement Zenel bey, dont la demeure
(58)
DE MITROVITZA A IPEK
est à Ipek même ; c'était, jusqu'en ces derniers
temps, le véritable chef de la famille, c'est-à-dire
que ses rapports sont assez froids avec Hakky bey ;
cependant, pour l'instant, il ne rompt pas en visière
avec lui et lui a même récemment fait visite. Je me
rends à sa demeure, vrai château fort construit dans
la ville ; on me conduit au selamlik, au premier
étage ; deux ou trois petites fenêtres, qui étaient
hermétiquement fermées, sont ouvertes, et on me
fait asseoir sur le divan traditionnel qui court tout
autour de la pièce et encastre la cheminée ; d'ail-
leurs, comme d'habitude, aucun meuble dans la
pièce ; j'entends dans la maison un grand remue-
ménage ; ma visite imprévue dérange les habitudes
et surprend peut-être ; un jeune garçon de la
famille ou un serviteur m'apporte d'abord de l'eau
glacée parfumée de violette et d'ambre et quelques
confitures ; d'après l'usage, je prends une cuillerée
de confitures, délicieuses d'ailleurs, la porte à ma
bouche et avale ensuite un des verres d'eau ; un
instant après, un autre serviteur m'apporte du
café et des cigarettes ; Zenel bey, qui arrive, a
dépassé la cinquantaine, et ses cheveux sont presque
blancs ; mais il a conservé une singulière verdeur
de démarche ; son corps, grand et svelte, ses yeux
clairs et brillants, son allure et sa conversation
révèlent un chef aussi apte à l'action qu'à la pru-
dence; aujourd'hui il est tout à la prudence, et ce
n'est pas de lui que je puis tirer grandes lumières ;
(59)
V ALBANIE INCONNUE
toutefois, comme je lui pose la question d'une divi-
sion possible entre Albanais riches et pauvres, il
fait une réponse qui signifie à peu près ceci : autre-
fois, on ne payait pas la dîme ; aujourd'hui on veut
nous la faire verser, et, si on ne s'y soumet pas encore
de partout, du moins à Ipek et dans les environs, on
la perçoit déjà ; jadis, nous ne faisions pas de ser-
vice militaire, si ce n'est quand nous le voulions ou
en cas de danger ; aujourd'hui on veut que les tri-
bus donnent des soldats, ou, en place, 50 livres ;
devant ces exigences nouvelles, tous les Albanais
ont les mêmes intérêts.
Dans la cour de sa maison, en sortant, j'aperçois
un petit garçon de sept à huit ans, au regard curieux
et à la physionomie éveillée, qui guettait mon pas-
sage pour me regarder ; derrière lui, osant à peine
se montrer dans l' entre-bâillement d'une porte,
d'autres têtes d'hommes.
Je lui demande qui il est et quel est son
compagnon ; il répond avec beaucoup d'assurance
qu'il est le plus jeune fils de Zenel bey et que son
compagnon est un de ses parents ; il porte un
costume assez différent des costumes albanais
ordinaires : au lieu de la culotte blanche col-
lante avec grosse passementerie noire venant
enserrer la cheville et formant sous-pied, il a une
culotte bouffante marron avec de larges bandes
bleu clair ; au-dessus de la haute ceinture d'étoffe
retenant le pantalon, cachant d'ordinaire un rang
(60)
IPEK. UNE RUE D IPEK.
IPEK. LE MARCHE.
L'Albanie incom
l'I. '.), l'a-,- (il).
DE MITROVITZA A IPEK
de cartouches, il porte une sorte de gilet rayé, avec
revers de broderie d'or laissant apercevoir le haut
d'une chemise de flanelle ; la calotte blanche posée
sur le sommet de la tête, dégageant des cheveux
divisés par une raie que vient de faire sa mère, un
ruban passé autour du cou et soutenant quelque
amulette, complètent le costume, qui est vraiment
seyant. Les hommes remplacent, en général, le gilet
d'étoffe par un boléro brodé d'or ou en simple tissu
qui s'ouvre largement sur la chemise blanche. Mais
la toute petite calotte de feutre blanc est de rigueur
et constitue vraiment la coiffure nationale des Alba-
nais ; quelquefois, elle s'élargit et forme une demi-
sphère au lieu d'un cône ; mais c'est assez rare ;
pourtant, en traversant le marché d'Ipek, quelques
instants après, plusieurs personnes, et notamment
des enfants, portent des coiffures ayant cette forme.
Il faut avouer que, pour nos yeux d'Occidentaux,
elle termine une silhouette d'une façon un peu
imprévue ; mais on s'y habitue très vite, et l'on
finit même par la trouver beaucoup plus plaisante
que le fez rouge.
En sortant de chez Zenel bey, je vais rendre
visite à un autre notable albanais ; ils sont ici trois
ou quatre riches commerçants, Elias Aga, Djelo
Effendi, Jifco Effendi, qui ne sont point pacha, ni
bey, mais qui ont acquis dans des industries diverses
une grosse fortune. Le plus considérable de tous est
Elias Aga ; au lieu d'être un simple « effendi », un
(61)
V ALBANIE INCONNUE
« monsieur », c'est un « aga » ou propriétaire ; le
titre est intraduisible, mais est à égale distance de
« monsieur » et de « seigneur » ; celui-là a acquis sa
fortune dans les farines ; c'est lui qui moud dans
des moulins aménagés mécaniquement tout le blé
(il y en a peu) et le maïs du pays. Il est absent de son
domicile et loin d'Ipek en ce moment. Mais sans
doute flatté de la visite d'un étranger, son fils vient
me la rendre aussitôt, et, en guise de présent,
m'apporte un mouchoir de soie filée chez lui ; il me
fait mille compliments et souhaits de bienvenue, me
répète que lui, son père, sa famille sont très sen-
sibles à l'honneur que je leur ai fait ; il voudrait que
je retourne chez eux et vienne y prendre mon
repas le soir ; mais j'ai annoncé déjà mon arrivée
au couvent de Detchani, et je dois décliner son
invitation. Il part en ne tarissant pas de vœux et
de saluts, et c'est sous ces auspices, plus heureux
qu'à l'arrivée, que je quitte Ipek la mystérieuse.
RENSEIGNEMENTS PRATIQUES
Il faut partir de Mitrovitza en voiture à cinq heures du matin,
en s' arrêtant seulement deux heures en route, on n'arrive qu'à
cinq heures du soir ; la deuxième partie de la route est très pé-
nible à cause de la poussière dans une plaine broussailleuse.
A Ipek, on doit être recommandé à un habitant qui vous loge ;
le monastère de Saint-Sava, à une demi-heure d'Ipek, peut vous
accueillir. C'est une très jolie promenade, comme d'ailleurs tous
les environs d'Ipek. Il est bon d'avoir des lettres de recomman -
dation pour toutes les villes à partir d'Ipek.
(62)
CHAPITRE V
D'IPEK A PRIZREND
D'Ipek à Detchani ; le monastère de Detchani. — Diakovo ;
chez le kaimakan ; les catholiques albanais ; les beys de
Diakovo; le commerce. — Départ pour Prizrend : les
paysans sur la route.
îpN trois heures et demie de voiture, on gagne faci-
*~J lement le monastère de Detchani, parune route
qui peut porter ce nom ; on longe le pied des monta-
gnes à travers un pays moins désolé que celui qui
sépare Mitrovitza d'Ipek ; il est un peu cultivé pen-
dant les deux tiers du chemin et le reste du temps
envahi par les broussailles ; nous traversons deux ou
trois villages, assez importants : Lubenitz, Strtlza
(le Strelci de la carte autrichienne); dans le premier,
nous surprenons une assemblée d'une vingtaine'
d'Albanais, assis en cercle sur la terre de la place du
village ; il en est venu de tout le pays, et je n'ai
aucun doute qu'ils délibèrent sur la conduite à tenir
à l'égard du gouvernement après les récoltes ; à
notre passage, le plus grand silence se fait et, qui
sait? peut-être quelque hodja albanais tirera-t-il
un effet considérable sur l'assemblée du passage
d'un Européen vêtu à l'occidental. A Strltza, nous
(63)
VALBANIE INCONNUE
faisons halte sous de superbes arbres, à l'ombre
desquels coule une source glacée ; quelques paysans
albanais, portant un costume de toile blanche,
recouvert d'un boléro de tissu foncé, causent et
regardent ; le village est fortifié, et chacune des
maisons que nous apercevons est une petite forte-
resse ; ce sont toutes des « tours » ou « koulé », à
l'architecture caractéristique : la balle n'y pénètre
pas ; il faut l'obus pour les détruire, tant les murs
sont épais et les ouvertures minuscules.
Nous remontons par de mauvais chemins la
rivière de Detchani et, à la tombée de la nuit, nous
apercevons le monastère. La montagne, au lieu de se
continuer en droite ligne, s'incurve en un cirque
comme pour faciliter le passage de la petite rivière
qui sort de la chaîne ; les pentes, couvertes de forêts,
laissent entre elles un terre-plein d'un kilomètre à
peine enserré d'un demi-cercle de montagnes et
s'ouvrant en face sur la plaine de Diakovo. C'est le
plus antique des monastères serbes, dit-on, et un
des plus riches ; une double muraille et un fossé le
défendent contre les attaques ; on ne peut entrer et
sortir que par un pont-levis, protégé par un petit
fort ; ce monastère est une vraie forteresse serbe
en pays albanais ; à l'intérieur de l'enceinte, des bâ-
timents considérables servent d'habitations aux
moines, aux hôtes, aux nombreux serviteurs, fer-
miers et gardiens de troupeaux, qui constituent une
colonie serbe au complet ; le couvent possède des
(64)
",*—"-" *„ ■*■*,/.
D IPEK A DETCHANI. UNE HALTE A STRLTZA.
DETCHANI. LES ENVIRONS.
L'Albanie inconnue.
10, Page 64.
D'IPEK A PRIZREND
terres en grand nombre ; tout ce monde les cultive
et trouve, chaque soir, un refuge assuré dans l'en-
ceinte ; aux heures de crise, on les arme et, à l'abri
des murailles, ils peuvent résister à toutes les
attaques. Actuellement, ils possèdent même un poste
de soldats réguliers avec un officier, qu'a placé là
Hakky bey pour assurer la tranquillité dans le
pays.
Hakky bey a télégraphié mon arrivée et, depuis
plusieurs heures, on m'attend : sur le pont-levis,
je trouve l'archimandrite, l'officier, quelques moines
et un peuple de serviteurs ; l'archimandrite est un
vieillard cassé et bonace, au nez rouge bourgeon-
nant, à la grande barbe blanche, qui coule comme
un fleuve sur une vieille soutane noire ample, à la
manière d'une robe de chambre ; comme il est tard,
nous entrons à peine à la chapelle ; c'est un édifice
roman en pierre de deux couleurs, surmonté d'une
coupole byzantine ; on le répare en ce moment, et
tout le bâtiment vient d'être recrépi.
Le monastère est vaste et permet d'hospitaliser
des hôtes en grand nombre ; on me donne une cham-
bre très convenable avec un lit propre, une table,
des chaises, une toilette ; c'est un luxe pour ce pays ;
nous dînons simplement, mais assez bien ; le monas-
tère respire l'abondance. On dit communément qu'il
est soutenu par l'argent russe ; je remarque en tout
cas aux murs des gravures du tsar et de la tsarine
et des tsars antérieurs. Nous restons assez long-
(65)
VALBANIE INCONNUE
temps dans la petite salle à manger à boire et à
causer ; les moines nous font déguster de l'excel-
lente liqueur, qu'ils distillent et des vins qu'ils font.
Ils ont de beaux vignobles, qui produisent du vin
rouge un peu haut en couleur et en alcool, mais
généreux et de franc goût ; les légumes, les fruits,
tout vient en abondance ici. Quel pays de Cocagne,
si l'on y vivait en paix !
Six heures de voiture séparent le monastère de
Detchani de Diakovo ; la première partie de la
route est une plaine de broussailles et de poussière,
à travers laquelle nous ne rencontrons qu'un Alba-
nais à cheval, suivi de sa femme à pied ; avec les
plus grandes précautions je les photographie, car
l'Albanais pourrait voir en ce geste une insulte à son
honneur, sa femme étant avec lui.
Bientôt les arbres réapparaissent, et nous traver-
sons le village de Skivien, ou une mosquée entourée
de tombes dresse son minaret entre les peupliers.
Au détour de la route, on devine, dans le lointain,
les premières maisons de Diakovo ; aucune fortifi-
cation n'indique les limites de l'agglomération ; le
rayon de la ville est très étendu et les premiers
murs très éloignés du bazar et de la rivière, qui sont
les vrais centres de la ville. Le Prna (Krena sur les
cartes autrichiennes), qui traverse Diakovo, est
presque à sec; mais, au printemps, c'est un torrent
(66)
MONASTERE DE DETCITANI.
I •
II III».
DETCHANI. L ARCHIMANDRITE, UN OFFICIER TURC ET UN MOINE.
L'Albanie inconnue.
PL il, Page 60.
/
D'IPEK A PRIZREND
qui corrode ses rives escarpées et remplit son lit
profond. Par-dessus le fleuve a été jeté, il y a des
centaines d'années, un vieux pont de pierre, bâti
à la façon romaine, très large et très long, sans garde-
fou, aux arches basses, faisant un dos d'âne très
accentué. Il donne à la ville le plus curieux aspect ;
il est commandé, en quelque sorte, par un « koulé »
très élevé et puissant, dont les meurtrières sont
face au pont; sur les côtés, des murs à moitié tombés,
au loin le bazar et la grande mosquée achèvent le
paysage.
Le kaimakan a ses bureaux non loin du pont :
pauvres bureaux et pauvre homme ; c'est assuré-
ment un fonctionnaire de l'ancien régime laissé là
par le nouveau, ignorant et paresseux, se déchar-
geant du soin des affaires sur son secrétaire, un
Albanais jeune encore qui, — fait curieux, — écrit
bien le turc, mais ne le parle pas. Il nous offre des
cigarettes et des pastèques coupées ; comme la cha-
leur est torride, elles rafraîchissent la bouche agréa-
blement, et nous passons un moment à en savourer
les morceaux juteux et à nous reposer.
Le secrétaire du kaimakan s'offre à nous con-
duire à travers la ville ; elle paraît presque vide ;
au bazar, seuls quelques enfants viennent nous voir
passer ; dans le fond des magasins obscurs, on
devine des silhouettes d'Albanais, couchés ou assis,
qui fument ou dorment, accablés par la chaleur.
Un petit fait bien caractéristique se produit pen^
(67)
V ALBANIE INCONNUE
dant cette promenade ; jusqu'au bazar, le secrétaire
du kaimakan reste à ma gauche en causant slave,
puisqu'il ne parle pas turc, avec mon drogman ;
nous ne rencontrons personne, mais, un peu avant
d'atteindre le bazar, il s'excuse auprès de moi de
s'éloigner; il nous rejoindra, dit-il, à la sortie ;
comme je m'étonne, il explique qu'il craint d'en-
courir la haine de certains de ses compatriotes
anatiques, s'il paraît au bazar en compagnie d'Eu-
ropéens accompagnés de gendarmes turcs. L'action
exercée à Ipek par le régime jeune- turc, Djavid
Pacha et Ismaïl Hakky bey, ne s'est pas encore fait
sentir au même degré à Diakovo !
En passant dans une rue éloignée, le secrétaire
m'indique la cure catholique albanaise ; je demande
si le curé est visible ; une vieille femme ratatinée qui
lui sert de servante me répond qu'il dort, mais qu'il
faut entrer cependant ; il sera, dit-elle, très content
de me voir. J'entre donc avec le secrétaire, mon
drogman, trois de mes souvarys qui ne me quittent
pas, et bientôt descend le curé, réveillé à la hâte et
les yeux gonflés de sommeil. Malgré son nom à la
désinence serbe, — il s'appelle Glasnovic, — il est
Albanais et dessert avec un vicaire une grande
paroisse, qui comprend Diakovo et tous ses envi-
rons ; le vicaire me paraît un homme jeune, actif,
intelligent et assez instruit, et nous causons longue-
ment en attendant le déjeuner, car le brave curé me
retient de force pour partager avec lui un plat
(68)
D'IPEK A PRIZREND
d'oeufs, des légumes pimentés, du café et des alcools
du pays.
La paroisse catholique albanaise de Diakovo
dépend de l'archevêché d'Uskub, dont l'arche-
vêque réside aujourd'hui à Prizrend. Elle compte,
paraît-il, environ 1 200 catholiques, répartis en
quinze maisons dans la ville et 300 dans les envi-
rons.
Il existe chez les Albanais trois hiérarchies catho-
liques ; la première est celle des couvents, apparte-
nant aux Franciscains et qui sont subventionnés par
l'Autriche ; à Ipek, par exemple, il existe un petit
monastère de Franciscains, qui est, de fait, sous le
protectorat autrichien. La deuxième est celle des
paroisses rangées sous une hiérarchie épiscopale : le
métropolite albanais réside à Scutari d'Albanie
(Scudra ou Scodra) ; deux archevêques ont leur
siège l'un à Durazzo et l'autre à Uskub, ce dernier
ayant sa résidence de fait à Prizrend ; enfin trois
évêques demeurent à Pulatti, à Alessio (siège de
Kalmeti) et à Nenshati (siège de Sapa, vis-à-vis
Scutari). Sur ces évêques et sur ces paroisses qui
en dépendent, l'Autriche prétend au droit d'un
protecteur ; mais les simples prêtres vous disent
tous : nous ne sommes ni Autrichiens, ni Italiens,
seulement Albanais ; en fait, certains reçoivent des
secours tantôt d'Autriche, tantôt d'Italie, parfois
des deux côtés à la fois ; parfois aussi ils en ignorent
l'origine, connue des seules autorités hiérarchiques,
(69)
L'ALBANIE INCONNUE
qui reçoivent de l'Autriche des subventions régu-
lières (1).
Enfin, la troisième organisation catholique alba-
naise est la plus importante de toutes et aussi la
plus connue : c'est celle des Mirdites, la grande
tribu albanaise, dont le territoire s'étend au sud de
Scutari et qui tout entière est catholique ; on estime
à une dizaine de mille le nombre d'hommes quelle
peut armer, et à elle seule elle compte peut-être plus
de catholiques que chacune des autres régions de
l'Albanie ; elle est divisée en seize paroisses, placée
sous l'autorité de l'abbé mitre d'Orosch, que je
visiterai plus tard à Scutari et qui me recevra à
Orosch. Celui-ci dépendait autrefois du métropolite
albanais de Scutari ; mais, en 1888, l'abbé, en reve-
nant d'exil, se fît accorder par Rome une juridiction
autonome, et aujourd'hui il n'est plus suffragant de
Scutari ; il dépend directement du Vatican et a rang
d'archevêque.
Les catholiques de Diakovo s'entendaient assez
bien avec le gouvernement jeune-turc ; ils sont prêts,
me dit le curé, à payer la dîme et à accomplir le ser-
vice militaire, même en temps de paix, sur quoi
le secrétaire lui réplique : « Vous êtes, en somme,
(1) D'après les renseignements recueillis ici, on évalue à
30 0001e nombre des fidèles dépendant de la métropolie de
Scutari, à 13 000 ceux rattachés à l'archevêché de Durazzo,
à 16 000 ceux ressortissant à Uskub-Prizrend ; en outre les
catholiques dépendant d'Orosch seraient 16 000 ; il est très
difficile de vérifier ces chiffres, qui d'après l'abbé des
Mirdites devraient être plus que doublés.
(70)
Ai
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DE DETCHANI A DIAKOVO. RENCONTRE D'UN ALBANAIS
DANS LA BROUSSAILLE.
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DIAKOVO. LE CURÉ CATHOLIQUE ALBANAIS.
I, 'Albanie inconnue
PI. 12, Page 70.
D'IPEK A PR1ZREND
Jeunes-Albanais. — C'est cela, répond l'autre, et il
n'en existe pas encore beaucoup. » Les relations avec
les Albanais musulmans sont ici excellentes ; il
n'en a pas toujours été ainsi, surtout à la fin du
règne d'Abdul-Hamid, et mes interlocuteurs attri-
buent ces divisions à l'action de l'Autriche et de
l'Italie dans le pays. Quant aux rapports avec les
Serbes, il est inutile d'en parler : à Diakovo, sur les
3 000 maisons de la ville, on compte à peine une
douzaine de maisons de pauvres serbes et pas une
aux environs.
Le pays est donc purement albanais et, comme à
Ipek, dominé par quelques familles de puissants et
riches beys : la plus vieille est celle de Riza bey, que
l'ancien régime avait exilé pour raison person-
nelle et que le nouveau régime a habilement rappelé ;
il a fait du fils de celui-ci, qui était officier, le député
de Diakovo ; un autre bey est aussi officier à Uskub,
c'est Bayram Tzura ; les autres, comme Ahmed
bey, comme Djlaledin bey, — le plus riche peut-
être, ses terres valant bien un million et demi de
piastres, — habitent à Diakovo. Tous ont leur
fortune en terres, aucun en moulins ou en usines,
comme à Ipek ou à Mitrovitza, et cela seul indique
que nous sommes ici en pays de grande propriété,
— la petite propriété ayant d'ailleurs sa part.
Cette propriété est assez cultivée, et Diakovo est
un centre important du commerce de céréales. Il est
aujourd'hui dirigé tout entier du côté de Salonique
(71)
V ALBANIE INCONNUE
par route et voie ferrée, et les commerçants de Dia
kovo s'inquiètent de le détourner vers l'Adriatique
et Scutari, en s'entendant avec les commerçants de
Scodra. C'est, me dit-on, un grand commerçant de
Diakovo, Ghaquir Ispay, et un autre de Scudra,
Petro Daragaty, qui s'en occupent, et Murtesam
Abdulraluman, le secrétaire du kaimakan,
m'affirme s'entéiesser à ces projets par ordre du
Gouvernement ; leur idée serait de constituer une
société, dont les commerçants des deux villes seraient
les actionnaires et qui exécuteraient les travaux
nécessaires : ces travaux se résument en deux
points : rendre leDrin navigable depuis Spach et dra-
guer la Boyana. On sait que le Drin se jette dans le
lac de Scutari et que celui-ci est réuni à la mer par
la Boyana ; or, la Boyana est ensablée et le Drin
n'est pas navigable par suite d'une cataracte de
7 mètres placée au coude du fleuve, au-dessus de
Spach; d'après les gens de Diakovo, si l'on régulari-
sait le lit en cet endroit, — travail qu'ils avouent
d'ailleurs difficile, — on pourrait remonter jusqu'à
Spach en bateau et de là passer assez facilement à
Diakovo par la piste dont on se sert aujourd'hui et
qu'on transformerait en route.
Le projet est-il exécutable, est-il sérieux? Je serais
embarrassé d'avoir une opinion ; d'ailleurs, autant
que j'ai pu le savoir, les commerçants de Diakovo
n'en savent guère plus long que moi, car ils n'ont pas
encore envoyé surles lieux un ingénieur ou un techni-
(72)
DIAKOVO. PONT SUR LE PRNA.
DE DIAKOVO A PRIZREND. LE PONT SUR LE EVENIK.
L'Albanie inconnut
PI. 13, Page
D'IPEK A PRIZREND
cien. Quoi qu'il en soit, même germée prématuré-
ment dans des cerveaux imaginatifs, l'idée est assez
ingénieuse et montre chez les Albanais un souci
d'aménagement économique de leur pays par leur
propre force et dans leur intérêt de race.
Vers trois heures du soir, je quitte Diakovo, et
ma voiture court sur une vaste plaine poussiéreuse
qui s'étend jusqu'au pont sur l'Evenik (ou Erenik),
que nous traversons. C'est un pont d'un kilomètre
peut-être, terrible à passer ; les pierres sont si peu
taillées qu'on marche sur des pointes de cailloux ;
mes souvarys préfèrent passer à gué, mais avec
grande précaution, car, dans le lointain, nous avons
entendu des coups de feu et aperçu un groupe
d'Albanais assis à l'ombre de leurs chevaux et sem-
blant se concerter ; je fais armer les fusils, mais
inutilement : nous continuons notre route sans
encombre.
Mon voiturier s'est trompé dans son horaire ; il
faut six heures de marche forcée pour atteindre
Prizrend, et quand nous y arrivons, la nuit tombe
déjà. C'est jour de grand marché et, pendant les
deux dernières heures de mon voyage, je croise sur
la route au moins trois ou quatre cents paysans,
presque tous Albanais, hommes et enfants surtout,
dont un bon quart sont armés. Le désarmement est
donc bien loin d'être complet, même dans la plaine,
comme on me l'affirmait ; fusil sur l'épaule, cartou-
chières autour du corps, pistolet et poignard passé
(73)
L'ALBANIE INCONNUE
dans la large ceinture qui les entoure de l'estomac
aux cuisses, ils marchent d'un pas élastique et
rapide ; la plupart vont à pied ; quelques montures
les suivent chargées de provisions et d'achats de
toute sorte ; tous me regardent, mais avec une
curiosité atténuée. Prizrend, où j'arrive, connaît
de longue date les étrangers et compte même en per-
manence deux consulats. La nuit est complète,
quand ma voiture s'arrête devant le consulat de
Russie, au terme de la première partie de mon
voyage.
RENSEIGNEMENTS PRATIQUES
Une voiture met trois heures et demie à franchir la distance de
Ipek à Detchani. L'étranger présenté est très bien reçu à Det-
chani ; le couvent est riche, bien tenu et l'hospitalité s'en res-
sent. Il faut s'y arrêter un jour.
Diakovo est à trois heures et demie de voiture de Detchani ;
la ville ne présente aucune ressource ; il vaut mieux ne pas y
demeurer et repartir si l'on peut le jour même pour Prizrend.
CHAPITRE VI
PRIZREND
Vue d'ensemble de Prizrend ; industries locales. — Prépa-
ratifs d'un voyage pour l'intérieur. — Une visite au cheik
Adem ; la vie d'un saint et d'un solitaire.
Prizrend est, après Uskub, la plus importante
agglomération du vilayet de Kossovo ; pour bien
voir l'amas de maisons resserrées au pied de la mon-
tagne, les ruelles si étroites que d'un peu haut tous
les murs semblent se toucher, les lourdes mosquées
coiffées d'un dôme de pierre blanche brillante au
soleil, les minarets à la silhouette élancée, qui
jalonnent la ville de leur aiguille claire, les cyprès
parsemés entre les maisons, qui donnent au tableau
leur note sombre, pour d'un regard embrasser ce
panorama et apercevoir les pauvres masures qui
escaladent les flancs de la montagne et s'accrochent
comme elles peuvent au sol pierreux et mouvant,
il faut monter à la citadelle qui couronne la ville
de ses murs en ruine et de ses créneaux déchiquetés.
Gomme partout, la caserne y est placée, qui tient
la cité sous l'obéissance de ses fusils prêts à partir.
Sur le sentier raboteux qui y conduit, le panorama
se déroule et s'étend peu à peu sous mes yeux, et la
(75)
L'ALBANIE INCONNUE
ville paraît nichée sous la protection du mont qui
la domine.
Les villes albanaises aiment d'ordinaire la ver-
dure et l'eau ; mais l'eau de la Bistrica de Prizrend
descend sur une brusque pente des gorges de la mon-
tagne et creuse la ville plus qu'elle ne la sillonne,
pour aller s'étaler dans la plaine et par un coude
brusque se jeter dans le Drin, qui l'a captée. La
verdure n'a pas de place ici ; elle est refoulée aux
pourtours de la ville dans la campagne plate ; Priz-
rend, grand centre d'échange entre les plaines
d'Uskub et de Diakovo, d'une part, et les tribus
montagnardes du Nord de l'Albanie, d'autre part,
est le lieu d'un important marché commercial en
même temps que le siège d'une petite industrie
locale très prospère ; le marché et le bazar sont le
vrai cœur de la ville ; un important poste de police
en occupe le centre et a fort à faire parfois pour
apaiser les contestations entre gens de l'intérieur
et gens de la ville ou de la plaine ; trois ou quatre
rues sont bordées de boutiques, où s'exercent les
petits métiers les plus divers : ici, on travaille
l'argent en filigrane et l'incruste d'or ; là, on
façonne les peaux et prépare les cuirs ; là-bas, on
tisse des tissus de toile etdesoie ; ailleurs, on fabrique
couteaux et poignards ; mille petits métiers occu-
pent une population industrielle et commerçante.
Le consul de Russie, avec une extrême obligeance,
non seulement m'offre l'hospitalité, mais s'emploie
(76)
PRIZREND
activement à préparer mon voyage dans l'intérieur ;
ce n'est pas chose facile, et il nous est, par exemple,
à peu près impossible d'obtenir des renseignements
exacts sur la route à suivre pour les deux premières
journées seulement, ne poussant pas mon ambi-
tion au delà ; jusqu'à Kukus, que les uns appellent
Kuks, la plupart Kuksa, tout le monde sait ici que
la route suit le Drin, et l'on peut m'indiquer approxi-
mativement le temps nécessaire, sept à huit heures
de cheval ; mais, au delà, le chemin n'est pas connu.
Le consul de Russie fait appeler ses cawas et leur
demande de le renseigner ; les indications rappor-
tées sont très incertaines ; nous allons alors ensem-
ble rendre visite au consul d'Autriche-Hongrie, un
jeune homme blond et petit, qui doit connaître le
pays, puisqu'il a été reçu à coups de fusil par les
gens de Kuksa, où je vais ; sans faire allusion à ce
fâcheux incident, je lui demande s'il connaît la
route, les étapes possibles, les difficultés; il l'ignore,
mais il fait venir un de ses cawas albanais, qui est
allé jusqu'à Bissac, où il a des amis ; par malheur, il
ne peut donner que des notions très vagues sur le
chemin. Nous nous rendons ensuite chez le mutes-
sariff, Fuzi bey, pour organiser le voyage définitive-
ment. Très aimablement, il demande d'abord à ses
officiers de rechercher des gendarmes connaissant
le pays ; mais, parmi les gendarmes turcs ou alba-
nais présents, aucun n'est allé aussi loin : entre
Kuksa sur le Drin et Orosch, l'intérieur est inconnu.
(77)
V ALBANIE INCONNUE
Nous décidons alors de nous en tenir au plan sui-
vant : le mutessariff me fournira une escorte offi-
cielle de souvarys et de gendarmes à pied ; au pont
sur la Liuma, un peu avant d'arriver à Kuksa, je
ferai halte et enverrai en avant un gendarme alba-
nais, parent de gens de ce village ; je le chargerai
d'un message, et il négociera mon passage avec le
bey de Kuksa ; ensuite, d'accord avec ce dernier, je
recruterai une escorte d'hommes de la tribu et, avec
ces deux escortes, je traverserai le pays de Liuma.
En même temps, le mutessariff télégraphiera au vali
ou gouverneur général de Scutari, afin de lui faire
connaître mon départ de Prizrend et pour que
celui-ci envoie à ma rencontre, jusqu'à Orosch, un
officier et des hommes.
Alors se pose la « question du chapeau » : le jour
de mon départ, le consul de France d'Uskub me fit
tenir un mot d'urgence, de la part du gouverneur
général du vilayet : « Le vali que j'ai vu hier soir,
y est-il dit, m'a prié de vous demander comme une
faveur de revêtir pour votre voyage de Mitrovitza
jusqu'à Scutari la calotte rouge ou fez. Il est per-
suadé que dans ces conditions tous les incidents
seraient évités. Votre drogman, par suite, aurait à
adopter la même coiffure. Il vous appartient de
donner à ce désir de notre gouverneur général la
suite qu'il comporte. » Sur le moment, je pris la
résolution d'obéir à ce désir, quelque répulsion que
j'en ressentisse. Mais, à Mitrovitza, Djavid Pacha
(78)
PRIZREND
me détourna de cette pensée. Je soumets donc la
question au mutessarifî de Prizrend et au consul;
finalement, je décide de garder ma coiffure d'Euro-
péen, et je crois agir ainsi avec prudence. Escorté de
gendarmes, avec mon costume, ma tournure, l'im-
possibilité de m'exprimer en albanais, je ne puis
songer à tromper le plus naïf enfant ; arborer un
fez, c'est vouloir me faire prendre soit pour un Turc,
soit pour un chrétien qui se dissimule ; ni l'un ni
l'autre ne sont tellement bien vus que je doive
chercher à leur ressembler ; reste, il est vrai, une
considération : quelque obscur fanatique peut res-
sentir une commotion d'horreur en apercevant un
chapeau, au lieu d'un fez ; mais, en ce cas, c'est à
mon escorte à me protéger. De toute manière, il est
donc plus sage d'aller hardiment, de déclarer ouver-
tement la nationalité « franque » et de demander
le passage et le soutien.
Reste la question du transport. Il va sans dire
que la plus minuscule voiture ne peut pénétrer dans
l'intérieur ; les routes sont moins que des sentiers, à
peine des pistes, où l'homme grimpe comme une
chèvre, aux flancs des montagnes et au hasard des
rochers. Il faut faire choix de chevaux pour un tra-
jet de six, peut-être sept jours ; de Prizrend à Scu-
tari, en effet, le chemin direct, en suivant le Drin,
prend de deux à trois jours, mais notre route des
écoliers dessine un crochet très ample vers le Sud.
Çawas et drogmanfs'en mêlent; on visite les mar-
(79)
L'ALBANIE INCONNUE
chands de chevaux et les voituriers ; finalement,
le « védi », — tel est le nom de l'homme, — consent
à m'accompagner et à me louer trois chevaux, à
raison de 6 livres turques ; l'un d'eux, qui m'est
destiné, devra être sellé à l'européenne d'une selle
espagnole qu'on me montre. La clause est impor-
tante, car les selles du pays sont des engins de tor-
ture : elles sont plus propres à porter des charges
qu'à recevoir des hommes ; elles sont constituées
de traverses de bois dont la réunion permet d'en-
fourcher la bête ; les gendarmes jettent sur celles-
ci une couverture ou un manteau et cheminent
ainsi. L'une des bêtes me servira de bête de somme
pour mes valises, provisions et paquets divers : le
védi sera spécialement chargé de sa conduite et
de la garde de mon cheval aux passages dangereux,
quand je mettrai pied à terre. Mon conducteur est
un type d'Albanais dégénéré : le front bombé, les
joues caves, le nez busqué, les yeux rentrés ; sa
calottes blanche est plantée très en arrière sur des
cheveux roux, et il fera tout le voyage avec une che-
mise de flanelle aux manches trop courtes, sur-
montée d'un boléro d'étoffes rapiécées ; une grande
ceinture rouge est passée autour du corps, dans
laquelle il enfouit armes, provisions, foulard et ar-
gent ; des sandales en lambeaux complètent le cos-
tume ; tuberculeux, semble-t-il, et alcoolique, il ne
suit guère la loi du Prophète : il cache une bouteille
d'alcool, de raki, dans une poche de son pantalon,
(80)
PRIZREND. VUE DE LA VILLE.
&.
■£ ,-A;' A-
PRIZREND. — LES MAISONS GRIMPANT VERS LA CASERNE.
L Albanie in<
PI. 14, Page 80.
PR1ZREND
et en secret il en avale des gorgées ; tantôt bavard,
tantôt silencieux, il ne m'inspire qu'une confiance
limitée ; mais il n'y a à redouter ni une astuce, qu'il
ne possède pas, ni une intelligence, qui est absente.
Avant de quitter Prizrend, je fais visite au saint
de la région, le cheik Adem (c'est-à-dire Adam),
chez qui je suis amené par son ami le consul de
Russie.
Le cheik habite une petite maison retirée, loin de
la ville, entourée d'un jardin, soigneusement abrité
de murs élevés ; quand on pénètre dans cet enclos,
les yeux sont de suite charmés ; rien n'est ordonné,
et tout est délicieusement assemblé ; ce sont des
fleurs rares jetées comme par la nature à travers la
verdure des herbes et des arbres ; leurs tiges hautes
mêlent à la moindre brise leurs coroles aux cou-
leurs éclatantes et variées ; des ruisselets d'eau vive
courent rapides à travers le jardin et l'éclairent de
leur sillon lumineux ; une chatte blanche, d'une
fourrure immaculée, glisse entre les fleurs ; dans un
angle, une tourelle de vignes aux feuilles épaisses
met un coin d'ombre, et des grappes énormes pen-
dent, si lourdes qu'elles semblent prêtes à tomber ;
des acacias assurent une ombre propice au repos,
et sous leur abri des chaises rustiques sont dispo-
sées. Quand nous pénétrons, le cheik Adem s'em-
ploie à quelque besogne de jardinage ; à notre
(81)
6
L'ALBANIE INCONNUE
vue, il accourt ; c'est un homme d'une cinquantaine
d'années ; une grande barbe grisonnante et légère
s'étale sur sa poitrine ; un nez et des sourcils arqués
creusent les yeux et mettent en relief des traits fins
et une peau claire ; le front, qui paraît élevé, est
caché sous une coiffure de laine blanche haute
comme un turban ; ses oreilles sont percées de
boucles noires qui adhèrent ; son vêtement l'entoure
de clartés : une longue chemise de flanelle blanche
et fine est resserrée à la taille par une ceinture bro-
dée d'or ; la chemise tombe sur des chaussettes de
laine blanche, et le pied repose sur de simples san-
dales ; sur le vêtement de dessus, il jette une houp-
pelande de laine blanche épaisse qu'il laisse ouverte,
sur la poitrine ; l'expression fine et intelligente de ce
visage méditatif, la politesse raffinée des manières,
la voix pure et chantante dont le son frôle comme
une caresse, le langage choisi et fleuri et l'usage
d'une langue poétique aux vocables harmonieux,
l'aspect enfin, du personnage, dont la silhouette et
la blancheur saisissent, tout fait comprendre sans
peine l'attrait qu'il exerce sur les hommes cultivés,
musulmans ou chrétiens, la vénération extrême qu'il
inspire à tout le peuple d'alentour et l'autorité qu'il
a prise sur ces âmes naïves.
Avec des gestes affables, il me fait asseoir à l'om-
bre des acacias, sur l'herbe coupée, tout près du
ruisseau dont l'eau court en abandonnant un peu de
fraîcheur. Puis il va toucher les fruits de ses arbres,
(82)
PRIZREND
en détache quelques-uns et place sur l'herbe des
poires et des raisins dorés, qu'il a plongés quelques
secondes dans l'eau glacée de la source ; il m'offre
des cigarettes et me dit de suite : « L'Albanie, c'est
la France d'il y a mille ans ; aux jeunes nations,
comme aux jeunes enfants, il faut tout enseigner
par symbole et par conte. — Voulez-vous alors, lui
répliquai-je, me dire un de ces contes, qui enchantent
vos auditeurs d'Orient ? — L'homme, me répond-il,
devient l'esclave du bienfait qu'il a reçu ; un pau-
vre mendiant demandait un jour l'aumône à un
bey, dont la maison opulente étalait la fortune ; le
riche, au lieu de rejeter la prière du pauvre, voulut
l'enrichir d'un bienfait, car son cœur était compa-
tissant ; le mendiant, devant tant de bonté, remer-
cie le riche et en son âme jure de se reconnaître»
dût-il y consacrer sa vie. Or, les années passent et
le sort des humains tourne au gré du destin, que nul
ne peut prévoir. Un jour, le bey est mêlé à une mau-
vaise affaire, et il passe en jugement ; le tribunal
des hommes le condamne, et il doit mourir. La ru-
meur publique apporte jusqu'au pauvre la nouvelle
de l'extrémité où est réduit le riche ; il va et il
aperçoit les préparatifs déjà terminés ; dans quelques
instants, l'heure va sonner ; mais il a juré, jadis, de
ne pas oublier celui qui fit le bien pour lui. Aussi
arrive-t-il en hâte et se précipitant au bazar, dans
la foule, au lieu de l'exécution, il crie : «Le Sultan
est mort, mort est le Sultan ! » Aussitôt, tous vont au
(83)
L'ALBANIE INCONNUE
palais, tout autre événement est oublié et le pau-
vre, pendant ce temps, va vers le riche et lui dit :
« Va-t'en, tu es libre, je dois prendre ta place. »
Ainsi est fait, et, quand on revient, après avoir
connu que la nouvelle était inventée, on trouve le
pauvre enchaîné, qui se livre. La foule s'étonne et
l'amène vers le Sultan. Celui-ci l'interroge d'un
ton sévère et lui demande d'expliquer pourquoi il a
délivré un condamné et répandu des nouvelles fausses
pour se livrer ensuite. Le pauvre alors raconte son
histoire et termine par ces mots, qui font monter
la pitié au cœur du Sultan et décider de sa grâce :
« L'homme est l'esclave du bienfait qu'il a reçu. *
Parles allées étroites du jardin fleuri, nous nous
promenons, et le cheik Adem relève d'un doigt léger
les tiges de ses fleurs pour me faire admirer leur
coloris et leur délicatesse. Dans un angle du jardin
est cachée, sous les lauriers-roses, la maison du saint;
c'est une maison basse, à un seul étage, dont les
deux ou trois chambres s'ouvrent sur une large
galerie ouverte ; le dessus de la galerie n'est pas
couvert ; un cadre de bois y court, et une vigne
aux branches touffues y remplace les panneaux
absents ; c'est un berceau de verdure, qui s'appuie
au mur de la petite maison.
Un peu plus loin, des ruches sont disposées entre
des gerbes de fleurs ; là-bas, de grands lis d'une pro-
digieuse hauteur font admirer leur corolle impec-
cable à côté des roses répandent un parfum,
(84)
PRIZREND. LE CHEIK ADEM DANS SON JARDIN.
PRIZREND. — LE POSTE DE POLICE DANS LE MARCHÉ.
L'Albanie inconnue.
PI. 15, Page 84.
PRIZREND
délicat ; et, comme je lui en vante la beauté, il va,
sans rien répondre, les cueille et me les tend, en
disant: «Elles ont eu le bonheur de vous plaire, voici
des roses de France. »
Comme nous prenons congé, j'aperçois, dans un
endroit retiré, un carré de terre surélevée, une sorte
de monticule quadrangulaire ; à une extrémité, une
pierre droite est piquée en terre ; sur cette pierre
brute, des signes dorés et des inscriptions en turc.
Je m'avance et d'un regard je m'informe. Un sou-
rire triste, un léger silence, et puis : « C'est la tombe
de ma mère », me répond-il.
En remontant vers Prizrend, je ne puis m'empê-
cher d'interroger mon compagnon sur cette figure
étrange ; on ne sait ni qui il est, ni d'où il vient. Il a
pris le nom du premier homme et vit dans ses
fleurs et ses pensées depuis longtemps, sans jamais
quitter sa maison et son jardin. Révéré au loin, on
vient de toute part lui demander conseil, avis,
bénédiction. Toujours obligeant, accueillant et
affable, il reçoit même les femmes avec prévenance
et courtoisie, — chose étrange en ce pays qui les
regarde comme les esclaves de l'homme ; quand
la femme du consul de Russie vient lui rendre visite,
il ne manque jamais de s'incliner avec respect, ne
lui permet pas de partir sans lui offrir une fleur et
laisse transparaître quelque chose de la galanterie
française ; il a certainement voyagé beaucoup, lut
les auteurs littéraires et vu bien des événements.
(86)
L'ALBANIE INCONNUE
Mais, ermite volontaire, il ne veut rien dire du passé,
et, sage solitaire, il se confie aux mains divines pour
suivre la destinée promise aux enfants fidèles du
prophète Mahomet.
RENSEIGNEMENTS PRATIQUES
Prizrend est à cinq heures de voiture de Diakovo ; il possède
de nombreux hans, inhabitables selon la coutume ; c'est ici que
l'on préparera le détail du voyage à l'intérieur ; on loue des che-
vaux jusqu'à Scutari, au prix d'environ 12 medjidié par bête ;
on prend le conducteur avec soi, pour qu'il garde la responsa-
bilité des animaux et les ramène ; il suffit de le nourrir ; on
achète des provisions, des conserves, des pastèques, etc. ; un
ou plusieurs animaux est sellé à cet effet.
On peut visiter aux environs un petit couvent de Bechtachi
albanais et la demeure du cheik Adem. Une journée entière au
minimum est nécessaire, et il faudrait, pour visiter la ville, voir
les environs et faire ses préparatifs pour pouvoir rester quatre
ou cinq jours.
dflfc
DEUXIÈME PARTIE
LES ALBANAIS DES MONTAGNES
DU NORD
(de prizrend a sgutari)
CHAPITRE VII
DANS LA VALLÉE DU DRIN
ET AU PAYS DE LIUMA
Au Drin : la vallée du Drin ; le pont sur la Liuma. — Une
tribu de Liuma ; Kuksa et son chef Soul-élès bey ; la bessa ;
l'organisation des tribus. — Un grand repas albanais a
l'hôte de passage ; la nuit dans le koulé.
Prizrend est la dernière étape avant la mon-
tagne ; c'est de là que l'on part pour pénétrer
dans le long couloir du Drin qui conduit à Scutari ;
cette voie était jadis très fréquentée, et, avant la
construction des chemins de fer pendant le dernier
quart du xixe siècle, les échanges d'Orient en Occi-
dent passaient par cette route ; mais il n'en reste
plus que le vestige ; les courants commerciaux se
sont déplacés, la politique d'isolement de l'Albanie
et l'esprit d'indépendance et de rivalité des Albanais
ont fait le reste ; ce qui subsiste est une piste
(87)
V ALBANIE INCONNUE
pénible et dangereuse que suivent seuls les hommes
de l'intérieur.
Dès six heures du matin, l'escorte, le conducteur
et ses chevaux, mon drogman et les cawas du
consulat de Russie sont sur pied ; on charge les
bagages et des provisions pour plusieurs jours,
et notre petite caravane descend de Prizrend vers la
plaine, où nous devons rejoindre le Drin en deux
heures ; notre première étape serait, d'après les
renseignements recueillis, de six heures et nous con-
duirait à Kuksa.
La piste carrossable longe des champs de maïs assez
bien venus et traverse un affluent du Drin ; bientôt
au maïs succèdent des champs de pierres éboulées, et
la route s'incurve pour toucher au Drin, en face du
petit village albanais de Ghalkin (1), situé sur l'autre
rive, un peu au-dessus du fleuve; de loin, son aspect
est assez misérable, et ses quelques maisons sont
dominées par la « tour » d'un bey, qui n'est plus
qu'une ruine. Nous rejoignons le Drin à l'endroit où
il entre dans la vallée, d'abord ouverte et large, puis
de plus en plus étroite et encaissée ; il coule dans un
lit assez profond et a une allure rapide, recueillantsur
sa rive gauche une quantité de petits ruisseaux que
nous passons presque sans nous en apercevoir ;
la route a cessé d'être carrossable et fait place à une
piste muletière qui suit le cours du fleuve et ne
(1) La carte autrichienne orthographie Salcin et Salceti.
(88)
DANS LA VALLÉE DU DRIN
présente aucune difficulté ; la végétation se dénude
de plus en plus, surtout sur la rive sud, que nous
suivons ; c'est un paysage de broussailles et de
cailloux assez triste ; de nombreuses sources jail-
lissent cependant presque au ras de la piste, pour se
perdre aussitôt dans le Drin ; çà et là, un gros
arbre isolé met un point d'ombre dans le tableau.
Mes souvarys, qui n'ont encore rien mangé, trom-
pent leur faim en chantant, depuis une heure, sur
un rythme funèbre, une mélopée lente et triste
comme un Dies irse ; nos petits chevaux hauts
comme des ânes, au pied sûr comme des mulets,
marchent au pas dans les cailloux qu'ils font
rouler sous leurs pieds ; nous ne rencontrons aucune
des maisons marquées sur la carte et, du han
ancien, il ne reste qu'une hutte de feuillage, à
peine utile à servir d'abri quelques instants en cas
d'orage.
Vers onze heures enfin, à la grande joie des
souvarys, le han (1) montre ses planches mal
jointes et sa clôture de piquets et de branches. Un
vieil Albanais offre pour tout service une cruche
d'eau fraîche, un peu de foin et de litière, et la masure
pour abriter hommes et bêtes. Mes gendarmes pré-
tendent faire en ce lieu une longue sieste ; c'est,
m 'affirment-ils, la tradition de tout voyageur ;
mais il est tôt, le soleil menace de devenir torride
(1) Novi Han, sur la carte autrichienne.
(89)
V ALBANIE INCONNUE
à partir d'une heure, et j'ai peu confiance dans les
indications qu'on m'a données. Aussi je ne leur
accorde qu'une demi-heure ; à l'ombre d'un arbre,
je fais étendre ma couverture et j'assiste au repas
de l'escorte. Dîner frugal, s'il en fut : des sacs atta-
chés derrière leur selle de bois, chaque souvary tire
un pain et un fromage de lait caillé déjà très sec ;
il le mange avec des piments divers qu'il a toujours
dans ses provisions et, pour finir, il croque à même
des concombres; la-dessus, l'Albanais du han va
chercher de l'eau fraîche à la source, et la cruche
passe de bouche en bouche. Le dîner est fini. Nous
nous remettons en selle ; mais, malgré l'air de la
vallée qui rend supportable la température, il fait si
chaud qu'avant de partir chacun veut boire le coup
de rétrier ; la même eau fraîche passe dans la même
cruche, qui est à nouveau vidée. Une double pias-
trine contente pleinement l'Albanais, et il nous
souhaite bonne route.
Un peu moins de deux heures plus tard, nous
atteignons la rivière de Liuma, que traverse un vieux
pont de pierre sans parapet ; l'arche unique forme
un arc si marqué et une montée si rude, les pierres
du pont sont si inégales et laissent entre elles tant de
trous que tout le monde descend de cheval pour tirer
la bête par la bride. C'est là, après avoir traversé le
pont, que nous faisons halte à l'ombre de gros arbres
et que je déjeune avec mon drogman.
La piste jusqu'en ce point, que nous avons mis
(90)
DANS LA VALLÉE DU DRIN
environ six heures à atteindre, — six heures de che-
val au pas, — est très pratiquable, et rien ne serait
plus simple que d'y faire passer une route ou un
chemin de fer, si c'est cette ligne que doit suivre la
voie ferrée dite Danube-Adriatique ; mais le chemin
n'offrira aucune ressource ; avant d'entrer dans la
vallée, deux ou trois villages montrent un certain
nombre de maisons, mais, pendant les trois dernières
heures, c'est un désert, une mer de rocher, avec
une végétation d'arbustes maigres et de broussailles ;
le Drin qui, à l'entrée de la vallée, coulait rapide et
avec quelques mètres d'eau dans un lit resserré est
presque à sec en plusieurs points, où le lit s'étend et
où les eaux errent parmi les cailloux. En ce temps
de basses eaux, on suit sans difficulté le sentier du
bas qui côtoie le Drin; il paraît qu'au temps des
hautes eaux il est parfois coupé par l'inondation ;
on doit prendre alors un sentier qui passe par la
montagne et aboutit de même au pont de Liuma.
Tandis que nous faisons halte, j'envoie un de mes
souvarys, qui est parent du chef albanais à qui je
demande l'hospitalité, en mission auprès de celui-ci.
Il doit lui expliquer mes intentions et le prier
d'accepter ma visite sous son toit.
Le village de Kuksa est situé à une demi-heure
environ du pont. Au bout d'une grande heure, mon
souvary revient, accompagné du frère de Soul-élès
bey, — c'est le nom du chef de ce village, — et de
deux hommes de la tribu. Ils viennent à la limite du
(91)
L'ALBANIE INCONNUE
territoire de celle-ci pour me faire accueil, m'appor-
ter les souhaits de leur chef et me faire savoir qu'il
m'accorde l'hospitalité. Aussitôt nous suivons en file
indienne l'étroit sentier aménagé dans la broussaille
qui conduit du pont de la Liuma au village de Kuksa.
Kuksa est placé dans une situation merveilleuse :
sur un petit plateau élevé d'une centaine de mètres
au-dessus du Drin, il paraît une île ou une forteresse
dont les fossés seraient le Drin au nord, à l'ouest et
au sud le Drin noir, qui sort en cet endroit des mon-
tagnes, se jette non loin de là dans le Drin blanc et
fait, au pied de Kuksa, un immense crochet dont
la partie interne paraît un lac desséché plein de
flaques d'eau qui miroitent au soleil ; vers l'est,
la Liuma d'où nous venons fermerait le quatrième
côté ; de ce monticule on domine les trois vallées,
celle du Drin à l'est et à l'ouest et celle du Drin
noir au sud, qui étale ses eaux en venant mourir
près de Kuksa ; trois hautes montagnes servent de
fond de tableau : au nord, les monts des Hasi, dont
les cimes lointaines forment une ligne continue ; au
sud-ouest, le Maja Runs et les collines avoisinantes
peu élevées, qui séparent le pays des Mirdites de
celui de Liuma ; au sud-ouest, enfin, la pyramide
du Djalic, qui dresse à plus de 2 500 mètres sa crête
rocheuse, domine tout le pays et est comme le cœur
du territoire Liumiote.
(92)
DE- PRIZREND A KUKSA. L'ARRÊT A LA HUTTE D'UN ALRANAIS
L'Albanie inconnue
PI. 16, Page 92
DANS LA VALLÉE DU DRIN
A la porte de son koulé, sur le terre-plein, autour
duquel sont construites une douzaine de pauvres
masures qui forment tout le village, Soul-élès bey
m'attend, entouré de ses gens. Je sais, d'après les
renseignements qu'on m'a donnés et qui me sont
confirmés ici, que le bey n'est qu'un chef de village,
paysan parmi des paysans, chef et égal de ceux-ci
tout à la fois; ce n'est pas le bey, grand propriétaire,
à qui tout le village appartient et qui le peuple de
ses fermiers ; chaque famille a sa cabane, ses trou-
peaux et ses terres ; mais Soul-élès est cependant le
chef d'une famille ancienne, à qui revient tradition-
nellement et héréditairement le commandement de
cette tribu ; il est assez riche en terres, sa famille
est nombreuse, sa parenté étendue et son influence
reconnue ; comme bey de Kuksa, situé à un vé-
ritable point stratégique, à un confluent de fleuves
et de pistes, commandant les plus importantes voies
de communication naturelle de la région, Soul-élès
joue un rôle dans le pays, et son appui n'est pas
négligeable.
Il est là, un peu en avant d'une dizaine de
beaux gaillards, les plus vieux aussi droits et aussi
solides que les plus jeunes ; le costume de plusieurs
d'entre eux est différent de celui que portent les
Albanais des villes de la plaine : le pantalon collant,
de flanelle ou de laine, bordé de noir, devient bouf-
fant, en toile blanche, arrêté à la cheville par des
jambières ; la chemise de laine est remplacée par
(93)
V ALBANIE INCONNUE
un large vêtement de toile qui tombe jusqu'aux
genoux ; tous portent par-dessus ce vêtement un
gilet ou boléro en étoffe plus ou moins grossière, mais
plus ou moins brodée ; celui du chef est presque
luxueux, et un sautoir d'argent est jeté autour du
cou ; la coiffe blanche, ronde comme celle d'un enfant
de cœur, ou plate comme un bonnet de voyage, reste
l'invariable complément de cet habillement, ainsi
que des sandales en peau brute et une large ceinture
où chacun enfouit cartouches, armes, tabac, montre
et même provisions ; ajoutez à ce costume le fusil sur
l'épaule, et vous vous figurerez l'aspect que présente
le bey et ses hommes, quand j'arrive devant eux.
A peine les paroles de bienvenue échangées, Soul-
élès bey me fait entrer chez lui ; dès l'instant où j'ai
franchi le seuil, la bessa promise est en quelque sorte
consacrée ; je suis l'hôte, je suis sacré, et tous les
hommes de la tribu doivent en toutes circonstances me
rendre les devoirs de l'hospitalité et me donner le
secours de leurs armes; j'entre donc aussitôt dans le
koulé ; c'est un carré de quatre murs de pierres épaisses
aux fondements profonds dans le sol;le rez-de-chaussée
est un simple abri extérieur pour mettre du bois ou
des instruments et ne communique pas avec le pre-
mier ; on accède à cet étage par un escalier de bois
qui est presque une échelle extérieure au bâtiment,
que d'un simple coup de main on peut rej eter. L'étage
n'est formé que d'une grande pièce carrée divisée
en deux : d'un côté, l'on met les provisions, de l'autre
(94)
DANS LA VALLÉE DU DRIN
on reçoit les hôtes et l'on passe la nuit ; pour tout
meuble, on n'aperçoit que des tapis étendus de
chaque côté d'une haute cheminée à bois ; l'air et la
lumière entrent par une petite porte surbaissée, où
est retenu l'escalier, et par deux fenêtres, qui sont
plutôt des meurtrières très élevées au-dessus du sol.
Entre les tapis, les briques du plancher apparaissent
et conduisent à l'âtre, où aussitôt on réveille la cendre
et prépare le café. J'entre et je dois, selon l'usage,
retirer mes bottines ; personne ne pénètre avec des
chaussures dans cette pièce, dont les tapis servent
de lits et de sièges à la maison albanaise. Ghacun
les quitte donc soigneusement et, après les avoir
placées dans un angle de la pièce, avec les armes,
s'étend sur les tapis ; le cafedji, domestique spécia-
lement préposé au soin du café, prépare celui-ci et
m'en offre; entre temps, on est allé cueillir des poires
et l'on m'en apporte qui sont petites, mais mûres
et juteuses à souhait.
Mes hôtes sont assis à la turque ; moi, que cette
pose fatigue et que ma première étape de sept
heures de cheval a rompu, je m'étends, les valises
derrière moi, comme un dossier, et une longue
conversation s'engage. Je fais expliquer par mon
drogman d'où je viens, où je vais, quels sont mes
projets et ce que je leur demanderai : je voudrais
traverser le pays de Liuma pour rejoindre la Mir-
ditie par le Sud; ce chemin n'a encore jamais été
parcouru par un Européen, et je serais curieux
(95)
L'ALBANIE INCONNUE
de le reconnaître. Entre eux ils délibèrent longue-
ment : le bey, son frère et le plus âgé de la tribu,
qui semblent former le conseil du village, discutent
sur les chemins à prendre ; la tribu entretient de
mauvais rapports avec d'autres tribus voisines de
Liumiotes, et il faut éviter le territoire de celles-ci
pour ne passer qu'à travers des tribus amies et
rejoindre une tribu Mirdite, qui, sur la recomman-
dation de Soul-élès, m'accordera sa bessa ; la dis-
cussion se prolonge ; je les vois un peu soucieux
et inquiets ; à la fin, le bey me dit que l'on me fera
prendre le chemin de la montagne, qui est plus sûr
en ce moment que celui de la vallée ; il me donnera
une escorte d'hommes de sa tribu qui m'accom-
pagneront jusqu'à la limite de leur territoire et là
me remettront aux mains d'une tribu amie, à qui
la leur a rendu service.
Je les interroge alors sur la situation de l'Albanie ;
le bey venait justement de recevoir de Prizrend la
nouvelle que le mutessariff réclamait le paiement
de la dîme ; je lui demande ses intentions, il me
réplique: « Nous ne l'avons jamais payée, pourquoi
commencerions-nous aujourd'hui ; on ne nous
donne rien, nous ne demandons rien, nous n'avons
besoin de rien, nous n'avons besoin de personne ;
pourquoi nous adresser des réclamations de ce
genre ? » Et, de fait, il est impossible de leur indiquer
un service quelconque que l'État leur rend.
Depuis des décades et sans doute des siècles, le
(96)
DANS LA VALLÉE DU DRIN
pouvoir central n'existe pas pour eux ; ils ne
reconnaissent pas le Gouvernement turc, mais
seulement l'autorité religieuse du Sultan en
matière de foi mulsumane. Hors cela, ces tribus
sont entièrement indépendantes ; elles sont grou-
pées traditionnellement en confédérations : Liuma,
Mirditia, Hasi, Malaisia, etc., sont les noms que
l'on donne à celles-ci ; mais, dans les montagnes
du nord, chaque confédération ne reconnaît pas
une autorité souveraine ; c'est une agglomération
de tribus dont le territoire est depuis longtemps
déterminé et qui chacune se gouverne elle-même
librement ; dans les cas de dangers graves, les Chefs
de chaque tribu se réunissent et prennent des déci-
sions en commun ; ce sont généralement des expé-
ditions guerrières qui sont ainsi décidées, soit
contre l'autorité turque, soit contre le chrétien,
soit pour répondre à un appel de guerre sainte
adressé par le Sultan, soit même contre d'autres
tribus. Dans leurs rapports, toutefois, elles obéis-
sent à une loi commune ; c'est une sorte de code tra-
ditionnel comme la loi des Francs-Saliens ou celle
des Wisigoths dans l'ancienne Gaule ; c'est ici la
loi dite de Ducagin. Entre ces tribus, des rivalité*
naissent à tout propos ; des vendetta s'ensuivent, et
le sang doit être payé par le sang ; aussi rien n'est
plus incertain que la possibilité de passer d'une tribu
à une autre : aujourd'hui amies, demain. en lutte,
elles n'ont entre elles que des rapports intermittents
(97)
L'ALBANIE INCONNUE
et variables. C'est ainsi qu'en ce moment la tribu de
Kuksa, où je suis, est en bons rapports avec des
tribus voisines de la Confédération mirdite, alors
qu'elle prétend avoir sujet de se plaindre d'autres
tribus du pays de Liuma, dont elle-même fait
partie.
Entre chefs de tribu ou beys voisins, les relations
sont fréquentes et touchent presque toujours soit
à des difficultés intérieures, des troupeaux égarés,
des récoltes volées, etc., soit à des nouvelles exté-
rieures ; récemment, par exemple, les tribus de
Liuma apprirent que le consul d'Autriche-Hongrie
de Prizrend et un voyageur hongrois pénétraient
dans leur pays, sans s'être mis en rapport avec
elles ; accompagnés d'une escorte de dix-huit gen-
darmes, ils voulaient parcourir la région et faire,
notamment, l'ascension du Djalitch, que je vois en
face de moi ; aussitôt la tribu où je passe et celles
des alentours se concertèrent, et voici ce que mes hôtes
me racontent : la veille du jour où l'attaque se pro-
duisit, des délégués des tribus du pays avertirent
le consul et son compagnon qu'ils ne pouvaient
parcourir ainsi la région sans l'assentiment des
beys qui y commandent ; ils les priaient de re-
tourner sur leurs pas, sinon ils devraient s'opposer
à leur passage même par la force ; les voyageurs ne
voulurent rien entendre et avec leur escorte conti-
nuèrent leur route ; le lendemain, ils gravirent les
hautes montagnes de Liuma, mais l'attente ne fut
(98)
DANS LA VALLÉE DU DRIN
pas longue ; une centaine des nôtres s'étaient réunis,
et, à l'approche de la caravane, une salve de coups
de feu retentit. On chercha aussitôt à parlementer,
et les excursionnistes partirent plus vite qu'ils
n'étaient venus, après avoir revêtu, selon le récit vrai
ou faux qu'on me fait, les vêtements des gendarmes
qui les escortaient.
La conversation roule ensuite sur leurs relations
avec le Monténégro, sur les difficultés de l'heure
présente et sur la Constitution. Ils ne savent trop
ce que c'est que la Constitution. «On a raconté, leur
dis-je, que vous aviez réclamé la Constitution ; en
êtes-vous satisfaits ? — Nous ne savons pas ce que
c'est que la Constitution ; nous en avons entendu
parler ; mais nous ne la connaissons pas ; ce que
nous voulons, c'est le chériat. — Mais, croyez-vous
que la Constitution est conforme ou contraire au
chériat ? — Nous ne savons pas ; nous ne voulons
que le chériat, le chériat comme autrefois. »
Le chériat, c'est la loi musulmane, et pour eux,
vouloir le chériat, signifie reconnaître l'autorité
religieuse du Sultan et, pour le surplus, rester indé-
pendants. Je leur demande s'ils regrettent le Sultan
Hamid ; sans me répondre directement, ils disent :
« Nous étions autrefois tranquilles, nous ne deman-
dions ni ne donnions rien ; aujourd'hui, il n'en est
plus de même ; on commence à nous adresser des
réclamations ; les Hasi se sont mis en guerre ce
printemps à cause de cela ; nous n'avons pas
(99)
V ALBANIE INCONNUE
voulu les suivre, parce qu'on ne nous avait encore
rien demandé, et que nous pensions que rien ne
serait changé ; nous voyons aujourd'hui notre
erreur ; mais nous avons toujours été libres, et nous
voulons le rester. »
Le plus curieux, c'est que toute cette conver-
sation se tient en présence de mes souvarys, et l'un
d'eux est parent du bey, peut-être même frère ; il
écoute et, sans rien dire, semble partager entiè-
rement l'avis du chef. A cela rien d'étonnant. L'Al-
banais, qui veut être libre chez lui, loue volontiers
ses services et obéit alors aveuglément au chef qu'il
s'est donné ; aussi longtemps qu'il consent à se
louer, il servira son maître, le défendra et fera le
coup de feu, comme celui-ci ordonnera ; cela ne
l'empêchera d'ailleurs pas de redevenir ensuite
aussi bon Albanais que les gens de la tribu à la-
quelle il appartient et où il retournera quand il
aura gagné un petit pécule. Le pays est très pauvre
en terre arable et fait vivre difficilement ses habi-
tants ; aussi, ceux-ci sentent-ils le besoin d'émigrer
temporairement ou définitivement pour gagner leur
vie ou quelquefois seulement pour acheter de belles
armes, dont ils ont la fierté, de la poudre en abon-
dance ou des cartouches préparées, des fusils mo-
dernes ou des pistolets pour placer à l'arson de leur
cheval. Ils connaissent d'ailleurs parfaitement les
armes les plus modernes et, s'ils n'en sont pas
pourvus abondamment, en possèdent cependant et
(100)
KUKSA. — LES ENVOYES DE SOUL-ELES-BE Y
KUKSA. LA TRIBU DE SOUL-ELÈS-BEY.
I/Albanie inconnue.
PI. 17, Page 100.
DANS LA VALLÉE DU DRIN
en désirent plus encore. Le plus vieux demande à
mon drogman' : « Est-ce que le Franque a des
fusils ? » Sur la réponse négative, il ajoute : « Dites-
lui donc que, quand il rentrera dans son pays, il
nous causerait une grande joie s'il nous envoyait
un « Mânnlicher » ; ce serait le plus beau présent
qu'il pourrait nous faire. »
Comme le soleil va bientôt se coucher, on m'in-
vite à sortir pour prendre le frais sur l'herbe en
face du koulé. Les maisons du village nous abritent
du soleil, qui dore les monts de Liuma ; nous nous
asseyons en cercle, et la conversation reprend. Les
hommes de la tribu rentrent les uns après les autres,
après avoir fini les travaux des champs ; ils sont
maintenant une vingtaine réunis ; de petites lu-
mières brillent dans les cabanes d'à côté ; j'entends
le bruit des ustensiles et le travail de la cuisine ou
de la ferme ; ce sont les femmes qui préparent le
grand repas du soir que le chef va offrir à l'hôte de
passage ; les femmes sont invisibles; à peine de
temps à autre une ombre voilée sort d'une des
petites maisons basses, va en hâte chercher quel-
que objet et rentre.
Je demande aux vieux de la tribu s'ils ont voyagé
et quels pays ils ont vus ; mais aucun d'eux n'a
quitté le pays de Liuma ; aucun n'est allé à Scutari
ou au Monténégro ; aucun n'est même allé à El-
Bassan, qu'on peut regarder comme le centre de
l'Albanie ; ils n'ont rien vu que leurs montagnes
(101)
L'ALBANIE INCONNUE
familières et leurs voisins ordinaires ; cependant
ils ont des relations avec ces pays. C'est ainsi que
le chef, après s'être concerté avec les vieillards et
mis en confiance, s'informe auprès de mon drogman,
pour savoir si je dois aller plus tard au Monté-
négro et, sur une réponse affirmative, il lui remet
une lettre destinée à un ami qui y habite, pour
apprendre à celui-ci les nouvelles importantes du
pays, — sans doute l'attitude du Gouvernement
turc. Les messages ne parviennent, en effet, que
par la voie des courriers et porteurs volontaires,
qui, selon les occasions, se les transmettent jusqu'à
la plaine ou jusqu'à la côte ; à l'intérieur ni poste,
ni télégraphe n'existe, et les nouvelles se colportent
de bouche en bouche ou par communication person
nelle.
Comme la nuit approche, mes hôtes veulent
donner en mon honneur une preuve de leur adresse,
et ils décident de me montrer leur habileté au tir ;
un oiseau est posé à 200 mètres ; un vieux qui doit
passer pour le tireur le plus sûr prend son fusil, le
bourre, vise longuement et tire ; l'oiseau manqué
s'enfuit à tire-d'aile. Aussitôt c'est comme une
rumeur ; je les sens tous honteux de la maladresse,
blessés de l'insuccès ; je devine un amour-propre
intense et chatouilleux qu'exalte le moindre incident ;
la tribu ne peut rester sur cet échec. La nuit va
venir ; il faut se hâter ; deux jeunes gens et le
chef bourrent leur fusil ; on attend qu'un but
(102)
DANS LA VALLÉE DU DRIN
se présente ; là-bas, très loin, on me montre un
oiseau qui vient de se brancher ; je l'aperçois à
peine, un coup retentit ; il tombe ; de l'autre côté,
des oiseaux passent; deux coups éclatent, ils portent ;
les visages se rassérènent ; l'honneur de la tribu
est sauf.
Le crépuscule tombe ; le soleil n'éclaire plus que
le sommet des monts de Liuma ; les autres chaînes
sont entrées dans l'ombre ; la lune argenté les
flaques d'eau de la vallée du Drin noir ; les trou-
peaux rentrent ; voici les dernières chèvres qu'on
ramène à l'étable ; tous les hommes sont de retour ;
il fait nuit ; c'est l'heure du repas.
Tout le village est en branle-bas ; à la lueur des
chandelles, les hommes étendus sur les tapis ou
assis à la turc mangent les mets dans la salle du
koulé qui sert de selamlik ; les femmes vont et
viennent en bas dans l'obscurité, font les derniers
apprêts à la lueur d'une lanterne, arrangeant les
plats, les passant à de jeunes garçons qui les montent.
Près du foyer, étendu sur les tapis, j'ai étalé mes
serviettes et pris mon service de table ; on me sert
les plats, puis on les pose sur une immense table
circulaire, haute de 25 centimètres, autour de
laquelle chacun est rangé, assis sur lui-même. Deux
des jeunes garçons de la tribu apportent un plat de
cuivre et une aiguière ; ils versent de l'eau sur les
mains de chacun, qui se les passe sur les lèvres et
s'essuie ensuite avec son foulard; le cafedji s'ins-
(103)
V ALBANIE INCONNUE
talle devant l'âtre, de sa bouche active les tisons
qui flambent et fait bouillir l'eau pour le café ; pour
tout ustensile de table, on reçoit une cuiller de
bois, car on n'use ici ni de la fourchette, ni du
couteau, ni d'assiette, ni de serviette. Un grand
plat d'étain d'un mètre de diamètre, que deux
serviteurs ont peine à porter, commence le dîner :
c'est une soupe, la plus estimée du pays, que les
femmes du village passent pour faire à la perfec-
tion : je cherche à analyser ses éléments, j'en trouve
quelques-uns, on m'indique les autres; ce sont : du
lait caillé, du riz et des rognons de mouton mélangés,
le tout bouilli dans l'huile et relevé avec des piments
et du vinaigre. Le goût est assez étrange et ne me
rappelle rien de connu. Quand j'ai mangé à loisir,
chacun de sa cuiller de bois se sert à même le plat
commun et, cinq minutes après, celui-ci est enlevé
à vide.
On apporte ensuite, dans un plat plus grand
encore, un amoncellement de viandes. Mon drogman
me dit à l'oreille qu'à mon arrivée on a tué un
mouton ; le voici, on l'a fait bouillir tout entier,
puis on l'a découpé au petit bonheur, et ses mor-
ceaux sont là, en échafaudage, surmontés du
crâne de la bête ; l'hospitalité veut qu'un des
hommes prenne ce crâne, le brise avec une pierre
et m'offre la cervelle comme le morceau le plus
délicat de l'animal ; cette formalité accomplie,
chacun met de côté sa cuiller de bois et, de ses
(104)
DANS LA VAELÊE DU DRIN
deux mains comme fourchette, de ses dents comme
couteau, taille, tire, coupe, déchiquette, mange et
avale autant qu'il reste sur le plat quelque morceau.
Pendant vingt minutes, on perçoit seulement le
bruit des mâchoires ; au bout de ce temps, la bête
a disparu, chacun s'arrête, visiblement satisfait
d'un repas royal servi seulement dans les occasions
notables. Mes hôtes recommencent à parler et
commentent les appréciations de chacun ; la qua-
lité de la bête, la cuisson, les piments sont un sujet
de conversation aussi longtemps qu'on n'a pas
apporté la suite obligatoire de ces débauches
carnées, Yurgurte (1), le fromage de lait caillé et
aigrelet d'origine bulgare, qui est, pour l'estomac,
comme le contrepoison de ces festins excessifs ;
les cuillers de bois, sont plongées par deux fois dans
le récipient d'étain et le fromage qualifié d'ex-
cellent.
Enfin le dessert apparaît : ce ne sont pas des
fruits ; on les mange hors repas ; c'est un grand
gâteau de pâte, cuit au four, fait de farine de maïs
et d'huile, lourd et épais à souhait.
Le repas est fini ; les deux jeunes garçons repas-
sent le plat de cuivre et l'aiguière ; c'est alors
qu'entre en fonction le cafedji. Assis ou agenouillé,
le nez à la cheminée, tisonnant sans cesse les bûches,
mettant ou enlevant du petit bois ou de la cendre,
(1) Prononcez : iougourte.
(105)
V ALBANIE INCONNUE
soufflant pour faire briller la flamme, quand le feu
meurt, il fait vingt, trente ou quarante fois les
mêmes opérations. Autant de tasses de café, autant
de fois il recommence et, comme chaque tasse a la
contenance de trois à quatre cuillers à café, chacun
en peut boire facilement quatorze ou quinze dans sa
soirée. Donc, le voici en votre présence, préparant
votre café ; le bois ne fume plus, le feu est vif ; une
longue cuiller d'étain, se terminant par un récipient
de la grandeur de votre tasse, est placé sur le feu
de bois ; l'eau boue ; dans une minuscule cafetière
turque de dimension à peine plus grande, le cafedji
met la dose de poudre de café qu'il convient et un
peu de sucre ; sur ce mélange, il verse l'eau chaude ;
il laisse bouillir une seconde et verse le tout dans
votre tasse. Puis il passe à une autre.
J'avoue que c'est la seule chose du repas agréable
à déguster sans arrière-pensée ; celle-là est même
délicieuse et, sans doute, Albanais et Turcs ont-ils
raison, quand ils disent qu'on ne sait pas en Occi-
dent ce que c'est que faire du café.
Les tasses de café se succèdent ; la fumée des
cigarettes emplit la pièce ; la nuit est depuis long-
temps complète, et peu à peu la conversation tombe ;
chacun tour à tour s'enroule dans ses couvertures
ou ses vêtements et s'endort ; le chef a envoyé un
des hommes faire la ronde de nuit ; le silence n'est
plus troublé que par les derniers pétillements du
feu ; celui-ci meurt peu à peu ; la chandelle dans un
(106)
DANS LA VALLÉE DU DRIN
coin est presque à sa fin, et c'est à peine si l'étroite
meurtrière laisse filtrer un rayon de lune, qui se
réfléchit à la pierre brute du koulé.
RENSEIGNEMENTS PRATIQUES
De Prizrend à Kuksa, les chevaux vont presque tout le temps
au pas, sauf au départ ; il faut compter sept à huit heures de
route. Si le bey de Kuksa a accordé la bessa, le mieux est de
partir très tôt de Prizrend pour arriver vers onze heures au pont
sur la Liuma et de là d'envoyer un messager au bey, pour qu'il
envoie des gens à votre rencontre. Le chemin est facile. Kuksa
mérite un arrêt prolongé ; le cadeau à faire à la tribu peut être
calculé au minimum, à raison d'un napoléon par jour et par
personne (1).
(1) En ce qui concerne l'orthographe des noms de lieu,
je les écris selon le son de la prononciation des gens de
l'endroit; j'ai fait exception pour Kuksa et Liuma; ils se
prononcent Kouksa et Liouma ; mais on avait coutume en
Turquie de les transcrire comme je le fais; il serait plus
rationnel cependant de les transcrire aussi à la française.
CHAPITRE VIII
DU PAYS DE LIUMA AU PAYS
DES MIRDITES
A travers le pays Liuma ; l'escorte albanaise ; le pont des
Vizirs ; l'ascension des montagnes; à la frontière de Mir-
ditie. - — De la frontière mirdite à Orosch ; l'hospitalité
mirdite ; chez le bey de Bissac ; l'église de Bissac. — De
Bissac à Orosch ; un passage difficile ; la mort de mon
cheval.
r^EPT heures de cheval environ séparent Kuksa
■3 de la frontière des Mirdites. C'est le pays de
Liuma que nous traversons, en longeant du nord au
sud sa frontière ouest et en escaladant la chaîne qui
sépare les deux territoires.
Au petit jour, la caravane se prépare ; trois jeunes
Albanais du village ont été désignés par le chef pour
me servir d'escorte pendant le trajet en pays Liuma
et demander pour moi au nom du bey la bessa chez
les tribus mirdites ; les Albanais à pied, habillés
de blanc, chaussés de leurs sandales de peau, le
fusil armé, partent en avant pour assurer le chemin
et donner le mot de passe, s'il y a lieu ; par moment,
je les vois se disperser comme des éclaireurs qui
précéderaient un gros de troupes ; ils ont aperçu des
compatriotes, et l'un d'eux va de leur côté indiquer
(108)
_
DE KUKSA A OROSCH. LE FAMEUX PONT DES VIZIRS
SUR LE DRIN.
HE KUKSA A OROSCII. MON ESCORTE TURQUE ET MON
ESCORTE ALBANAISE AU PONT DES VIZIRS.
18, Page
DE LIUMA AU PAYS DES MIRDITES
que je voyage comme hôte du bey ; c'est mon
laisser-passer ; derrière eux, mon drogman, mon
conducteur, mes chevaux, et moi-même voyageons
de conserve ; enfin l'escorte des souvarys ferme la
marche.
Au moment de partir, quand nous sommes déjà
à cheval, Soul-élès bey s'approche de moi et me
présente sur un plat d'étain la petite tasse de café
traditionnelle ; c'est à l'hôte qui part la façon de
souhaiter bon voyage ; l'hôte remercie, boit le café
et, en déposant la tasse, met en même temps sur le
plateau un peu d'or, en disant : « J'offre ceci pour
la prospérité de la maison et du village. » Soul-élès
bey me répond tranquillement : « Ils en ont bien
besoin. »
Au pied du village, nous traversons le Drin et
suivons sa vallée, comme à l'arrivée, mais sur la
rive nord ; au bout d'une heure et demie de brous-
sailles, de cailloux et de poussière, nous atteignons
le fameux pont des Vizirs. Il est célèbre dans toute
la Turquie, comme un des ponts les plus grandioses
et les plus fameux que jamais les sultans construi-
sirent ; il montre une activité dans la conduite des
travaux publics que la Sublime Porte a en ce siècle
et dans le précédent singulièrement oubliée ; tous
les travaux d'art que j'ai aperçus, que rend néces-
saires l'usage des voies de communication, sont tous
des œuvres anciennes, qui, visiblement, ne sont plus
entretenues depuis de nombreuses années et qui
(109)
V ALBANIE INCONNUE
peu à peu se détériorent, tombent en ruines et
témoignent de l'incurie actuelle.
Le pont des Vizirs est célèbre par la grandeur du
travail ; il l'est aussi par l'utilité qu'il présente ;
toutes les pistes, en effet, qui relient Scutari et
l'Adriatique à Prizrend et au delà passent par le
pont ; jusqu'au pont en amont, des deux côtés du
fleuve, soit au bas de la vallée, soit par la montagne,
plusieurs sentiers conduisent aux mêmes destina-
tions ; à partir du pont des Vizirs, la rive nord est
si abrupte qu'aucun chemin n'y est pratiqué. Le
pont sert aussi de limite aux deux vilayets de Kos-
sovo et de Scutari, dont la frontière venant du
Monténégro suit longtemps le Drin, puis le coupe
au pont des Vizirs pour descendre droit vers le sud,
épouser à peu près la frontière de la Liuma et de la
Mirditia et s'incurver vers l'ouest à la hauteur de
Bissac, où se trouve le point de jonction des trois
vilayets de Monastir, de Kossovo et de Scutari.
Par l'aspect, la grandeur et la solidité, le travail
fait penser à ces aqueducs romains dont les ruines
étonnent encore les constructeurs d'aujourd'hui ; il
se compose de cinq grandes arches, celle du milieu
étant de colossale hauteur et les deux dernières
construites sur les rives jusqu'à la montagne, de
façon qu'aux plus hautes eaux les deux entrées
soient assurées ; un amas de pierre dans le lit du
Drin et sur les rives montrent la désagrégation
causée par l'œuvre du temps ; le parapet de pierre
(110)
DE LIUMA AU PAYS DES MI RDI TES
est déjà en grande partie emporté ; la chaussée
bosselée fait alterner d'innombrables trous et des
cailloux pointus qui rendent la marche des plus
difficiles ; l'arc des arches est si prononcé que celui
qui monte la première ne peut voir celui qui est au
bas de la seconde ou de la troisième : le dos d'âne
que fait le pont le lui cache complètement ; on
peut estimer à 600 mètres peut-être sa longueur
totale ; mais c'est moins la longueur qui donne à
ce pont un aspect si caractéristique et si surprenant,
que la prodigieuse hauteur où pointe, comme une
sorte de voûte ogivale l'arche médiane. Ce débris
du passé mérite vraiment sa renommée, d'autant
plus grande que l'accès en est presque interdit.
C'est au pont des Vizirs que nous quittons la
piste ordinairement suivie par les Albanais qui se
rendent de Prizrend à Scutari ; nous abandonnons
la vallée pour piquer droit vers le Sud et franchir
l'épais bourrelet montagneux qui nous sépare de
l'Adriatique. Après un instant d'arrêt de l'autre
côté du pont, nous commençons l'ascension ; une
côte assez rude est suivie d'un sous-bois presque
plat, où le chemin se perd ; sans nos guides albanais,
nous ne saurions où nous diriger ; la promenade
est charmante dans la fraîcheur du matin, et le sol
tendre formé d'une terre unie est élastique sous le
pas du cheval ; mais bientôt apparaissent de fortes
pentes, la forêt cesse, le sol change ; la terre meuble
et grasse disparaît ; ce ne sont plus que rochers
an)
V ALBANIE INCONNUE
énormes, éboulis de pierres dont les éclats coupants
rendent la marche à pied très pénible ; nos petits
chevaux, au pied sûr comme des mulets et habitués
à la montagne, avancent lentement, en tâtant le
terrain à chaque instant ; les cailloux roulent sous
leur marche, la montée se fait par à-coups, et tous
les deux ou trois pas le cheval doit franchir une
sorte de petit seuil ; le paysage est désolé ; entre
les rochers quelques broussailles grillées sont la
seule végétation ; nous montons ainsi de 200 mètres,
altitude du pont des Vizirs, à 1 000 mètres envi-
ron ; pendant quatre heures, la piste tantôt esca-
lade les sommets, pour redescendre de l'autre côté,
tantôt passe à flanc de coteau au hasard des pos-
sibilités ; le pied des chevaux qui l'ont déjà foulée
est le seul constructeur du chemin, et celui-ci
passe avec hardiesse le long de précipices rocheux
sur des cailloux roulants où le pied n'a aucune
sécurité ; les Albanais souples et agiles s'accro-
chent aux roches autant avec les mains qu'avec
leurs pieds gantés de sandales de peau ~* celles-ci
sont visiblement la chaussure appropriée à ce pays,
où l'homme doit grimper et dévaller comme une
chèvre ; à certains passages vraiment difficiles, pour
traverser des éboulis rocheux, aux pentes, très
accentuées, qui se prolongent au-dessous de nous
de 500 ou 600 mètres, j'abandonne mon cheval à
mon conducteur, et je passe à pied* accompagné
d'un Albanais. Les chevaux, abandonnés à eux-
(112)
DE LIUMA AU PAYS DES MIRDITES
mêmes suivent avec fidélité le premier d'entre eux,
et toute la file descend cahin-caha en choisissant
avec lenteur les passages les moins glissants.
Nous atteignons enfin la plus haute montagne
de notre route, que les gens du pays appellent
Kumla-tepé (1) et dont l'altitude est de 1 425 mètres,
d'après la carte autrichienne : nous la contour-
nons assez près du sommet ; c'est la frontière entre
Liuma et Mirditia. Celle-ci se trouvait autrefois en
un point situé plus au nord et appelé Kalimage (2) ;
elle a été ensuite reportée ici, au pied du versant
sud ; c'est dans un creux de la montagne que nous
devons trouver le premier établissement mirdite.
Près du sommet, je fais halte quelques instants
pour contempler le cirque des montagnes ; la vue
est d'une rare beauté ; on se trouve au centre d'un
amphithéâtre de chaînes, dont les plus élevées sont
les plus lointaines, et l'œil peut voir vers l'est et le
nord-est jusqu'à neuf plis montagneux successifs.
Au nord et au nord-est, le massif albanique et
monténégrin semble un immense chaos tourmenté
et sans fin ; c'est le fond du tableau dont le premier
plan est formé par les collines que je viens de tra-
verser : elles montrent leur dos pelé et leur surface
rocheuse ; on n'y aperçoit ni une maison ni utt
troupeau, ni un champ cultivé, ni une source, ni
un être vivant ; c'est la nature inanimée ; immédia-
(1) Cafa Kumuls, sur la carte autrichienne.
(2) Kalimnas, sur la carte autrichienne.
(113)
L'ALBANIE INCONNUE
tement à l'est, le Drin noir trace son lit profond, où
Ton aperçoit au loin le sillage clair de l'eau qui
scintille au soleil, et le dessin sombre des forêts
qui tapissent le fond de la vallée. Au pied même
du mont, les eaux qui y prennent leur source se
divisent : le Kumla au nord court vers le grand
Drin ; au sud le Fani serpente à travers la Mirditie
pour se jeter dans l'Adriatique. Vers le sud-ouest,
une mer de collines semble couvrir la Mirditie : ces
collines basses sont tantôt rocheuses, tantôt boisées,
et, par-dessus leur étendue, l'œil découvre un grand
vide couvert de brume : c'est l'Adriatique : de là,
l'Italie est à un jour de mer, et ici c'est l'inconnu,
le pays interdit.
En suivant cette piste mouvementée, semée de
mauvais pas, on se rend compte de l'immense diffi-
culté que tout envahisseur rencontrerait pour sou-
mettre ce pays ; deux tireurs habiles, — et l'a-
dresse des Albanais est proverbiale, — suffiraient
pour arrêter n'importe quelle troupe à l'un des
passages difficiles, où le pied trouve à peine où se
poser ; et je compare mes souvarys, dont une
partie, cependant, est d'origine albanaise, mais
qui sont affublés de leur uniforme, chargés d'un
dolmen lourd et incommode et alourdis par des
chaussures épaisses, avec ces Albanais alertes dans
leur costume léger et avec leurs sandales souples :
ils sautent de pierre en pierre au flanc des précipices
avec l'agilité et la sûreté de pied d'un chamois ; je
(114)
DE L1UMA AU PAYS DES MIRDITES
les vois parfois descendre ou monter presque à pic ;
ils courent en s'agrippant des pieds et des mains,
le fusil en bandoulière et, s'il le fallait, ils seraient
en quelques minutes au sommet de la montagne,
prêts à viser, après être grimpés par des chemins
où tout autre se serait rompu le cou.
Nous descendons assez rapidement sur l'autre
pente de la montagne ; les bois réapparaissent ;
plusieurs sources jaillissent ; au-dessus de nous,
nous apercevons, pour la première fois, des trou-
peaux ; aussi nos Albanais se détachent rapidement
en avant, et ils nous précèdent dans un petit groupe
de maisons dont nous devinons les toits entre les
arbres au fond d'un ravin. Quelques instants après,
nous y arrivons à notre tour ; nous venons de
quitter le pays de Liuma, et c'est le premier hameau
mirdite isolé dans la forêt que nous atteignons.
Dans un bois de hêtres magnifiques, au creux d'un
ravin où ruisselle un torrent dont nous avons aperçu
la source à quelques centaines de mètres au-dessus,
trois ou quatre bâtiments sont construits ; on a
défriché un carré de 50 mètres ; tout autour une
maison, une cuisine, des remises, une scierie ont
été élevées ; c'est là que vit, à cinq heures de cheval
de toute habitation, un riche Albanais mirdite avec
sa famille ; il exploite les bois du pays et, pour les
préparer, a installé ici même une scierie. J'arrive au
(115)
L'ALBANIE INCONNUE
moment où maîtres et serviteurs vont prendre tous
ensemble le repas de midi ; ils sont là une douzaine
de personnes, le chef de famille, sa femme, plusieurs
enfants, des domestiques et des servantes. Le cos-
tume des hommes, la présence des femmes décèlent
immédiatement la tribu mirdite. Tous catholiques
et ardents catholiques, les mirdites ne se distinguent
des Albanais musulmans des montagnes du nord ni
par le caractère, ni par le type physique, ni par le
courage, l'adresse et le goût des armes, ni par
l'esprit d'indépendance et la lutte opiniâtre pour
défendre leur autonomie contre le Turc. Mais, parce
que catholiques, ils reconnaissent à leurs femmes
une situation toute différente de celle que leur
accordent les musulmans. Plus de haremlik dis-
tinct du selamlik, plus de vie séparée entre hommes
et femmes, plus de visages voilés et de costumes
cachant dans leurs replis noirs ou blancs le corps
féminin. Je vois ici cinq ou six femmes en vête-
ments de paysannes : leur mise diffère assez peu de
celle de nos femmes de la campagne ; une jupe
d'étoffe ou de grosse toile tombe courte sur les che-
villes ; une ceinture assez large entoure la taille, à
l'instar de celle que portent les hommes ; sur la tête,
un fichu enroulé sert de coiffe, enserrant les cheveux,
la nuque et les oreilles et s'attachant autour du
cou.
Le vêtement des hommes se distingue de celui
des autres Albanais par la veste et la coiffure ; dans
(116)
_
DE KUKSA A OROSCII. DANS LE LARGE LIT DE CAILLOUX
d'une RIVIÈRE DESSÉCHÉE.
DE KUKSA A OROSCH. — UN PASSAGE DE MONTAGNE;
MON CHEVAL ET MON GUIDE.
L'Albanie inconnue:
l'I. 19, Page 11«.
DE LIUMA AU PAYS DES MIRD1TES
toute la Mirditie, la petite veste d'étoffe de couleur
ou de tissu brodé est remplacée par un boléro noir
brodé souvent de fourrure noire ; sans doute, il y a
quelques exceptions à la campagne ; mais ce vête-
ment est un véritable costume national mirdite,
que tout homme porte, au moins quand il revêt
un vêtement de fête. La tradition dit que les Mir-
dites ont adopté cette habitude depuis la mort de
leur héros Scanderberg, pour porter désormais
éternellement son deuil.
Quant à la coiffure, la coiffe blanche n'est pas
abandonnée; mais à la campagne elle est souvent
remplacée par un foulard blanc ou de couleur qui
enserre la tête et se noue dans le cou, comme le
portent les femmes mirdites.
A mon arrivée, l'Albanais, averti par mon escorte
de Kuksa, me souhaite la bienvenue et s'engage à
me faire accompagner jusqu'à Bissak, où nous
devons coucher ce soir. Les Liumiotes pourront
ainsi regagner leur village, sans quitter le pays de
Liuma, selon leur désir et l'habitude commune
ils déjeuneront ici avec nous et repartiront aussi-
tôt, ayant accompli leur mission et m'ayant trans-
mis à la tribu voisine.
Les femmes apprêtent le déjeuner, et nous nous
installons à l'ombre des grands hêtres ; mes cou-
vertures sont étendues sur l'herbe près du torrent,
à côté de troncs d'arbres qui serviront de tables
naturelles. Chaque femme va surveiller à tour de
(117)
V ALBANIE INCONNUE
rôle les plats et les apporte. On sert d'abord le
café de bienvenue et, comme nous ne sommes plus
en pays musulman, on offre en même temps des
alcools distillés dans la maison et faits, semble-t-il,
avec du vin ; un immense plat sort du four, couvert
d'une croûte dorée ; ce sont des œufs relevés avec du
fromage et préparés comme une sorte de gâteau ;
du beurre parfumé accompagne ce plat disposé
pour une vingtaine de convives ; du fromage frais
ou de l'ugurte, selon les goûts, termine le repas ; je
remarque que mes hôtes boivent volontiers un
mélange d'eau fraîche et d'alcool, qui sert ainsi de
vin concentré. Du gros pain noir de maïs est servi
abondamment et forme avec les œufs un mélange
assez agréable ; avec les autres mets, son goût spé-
cial et sa pâte grossière font regretter le pain de
froment ou de seigle ; mais il est dans toute l'Alba-
nie et dans une grande partie de la Turquie d'usage
courant.
Notre halte se prolonge de midi jusqu'à deux
heures. Nous partons alors chacun de notre côté,
les Liumiotes retournant à Kuksa, et nous accom-
pagnés de l'Albanais et d'un serviteur, continuant
notre route au sud vers Bissac.
La piste traverse une région assez verdoyante, qui
contraste avec la première partie de la route ; elle
descend à travers des herbages et des bois de sapins
et de hêtres, en franchissant un grand nombre de
petits ruisseaux, qui vont se jeter dans le Fani, dont
(118)
DE LIUMA AU PAYS DES MIRDITES
nous suivons à peu près le cours ; ce n'est encore
qu'un torrent, mais ses eaux sont déjà assez abon-
dantes ; par endroits, elles sont captées adroitement
dans des rigoles de bois ou dans des canaux tracés
en terre et servant à un moulin ou à une scierie ;
d'heure en heure, nous apercevons une ou deux
maisons, des champs cultivés et des troupeaux de
bœufs et de moutons, ainsi que quelques chèvres ;
ceux-ci sont conduits assez loin dans la montagne
par des pâtres, dontnous voyons de-ci,de-là, les huttes
primitives ; autour des fermes, des poules s'affolent
de notre arrivée, tandis que des chiens aboient et
que des femmes viennent offrir une cruche d'eau
fraîche.
Le pays semble tout à fait tranquille ; quand
nous passons à côté des maisons, des femmes regar-
dent notre caravane avec un peu d'étonnement,
mais sans la moindre crainte ; sur la piste, nous
croisons plusieurs fois les femmes seules qui vont à
leur travail ou en viennent, car elles participent
autant que les hommes aux travaux des champs ;
nous rencontrons une vieille femme menue et rata-
tinée, portant sur le dos un énorme chargement
de bois, qui la fait plier à moitié ; elle marche en
sens inverse de nous et arrive à un passage d'une
trentaine de mètres, si étroit, que les deux pieds ne
peuvent qu'à grand'peine tenir l'un à côté de l'au-
tre ; la terre humide glisse et le torrent coule à pic
à 20 mètres au-dessous ; elle nous laisse passer les
(119)
L'ALBANIE INCONNUE
premiers ; je traverse le mauvais pas après avoir
mis pied à terre et en donnant la main à un Alba-
nais ; je la regarde ensuite ; sans la moindre hési-
tation, de son pas lent et tranquille, elle passe comme
quelqu'un qui accomplit une besogne coutumière
à laquelle il ne pense point.
Le soleil va se coucher et nous continuons tou-
jours à descendre, sans avoir encore atteint le fond
de la vallée où le torrent devient rivière et où le
village de Bissak doit se trouver, presqu'à
1 000 mètres plus bas que le sommet de Kumla-
tefé ; enfin, après un coude brusque, la piste, jus-
qu'alors à flanc de coteau, arrive dans la vallée ;
quelques maisons apparaissent ; mais ce n'est pas
Bissac ; à notre grand désappointement, nos guides
albanais nous préviennent qu'il y a encore une
bonne distance de chemin à parcourir ; nous pou-
vons apprécier l'exactitude des informations qu'on
nous a données : six à sept heures, nous a-t-on dit,
séparent Kuksa de Bissak ; voilà déjà treize heures
que nous sommes en route, dont onze à cheval;
la nuit va tomber, et ne sommes-nous pas au bout
de nos peines.
Enfin, au bout d'une heure de marche, voici
Bissak ; c'est un village de quelques fermes misé-
rables groupées près du lit de la rivière ; les autres
maisons sont disséminées dans les hauteurs, etnous
apercevons trois ou quatre taches blanches assez
lointaines qui s'estompent dans la brume du soir ;
(120)
DE LIUMA AU PAYS DES MIRDITES
la maison du bey et celle du curé sont encore fort
loin d'ici, et ce n'est qu'à l'une des deux que nous
pouvons demander l'hospitalité ; vingt minutes
plus loin, un koulé d'assez mince importance est
bâti au bas de la montagne, légèrement au-dessus
du fond plat et caillouteux de la vallée, que le Fani
doit couvrir tout entière dans ses périodes de
crues. Nos Albanais entrent et nous font monter au
selamlik ; mais ils reviennent très penauds ; il n'y a
personne qu'un domestique ; le bey est loin dans le
pays ; nous nous concertons ; les uns voudraient
que nous poussions jusqu'à la cure ; mais elle est
fort éloignée, et je me rends compte que le nom de
Bissac s'applique à une collectivité de fermes qui
s'étendent sur trois heures de route ; la nuit est
presque complète, la lune n'éclaire pas le chemin, et
je redoute quelque casse-cou dans le genre de ceux
que nous venons de traverser. Aussi je décide de
passer la nuit sur place. Dans la cour de la ferme,
nous attachons les chevaux ; les Albanais et un sou-
vary vont chercher quelques plantes de maïs pour
les leur donner ; un autre souvary, aidé du domes-
tique de la maison, allume un grand feu de bois au
milieu de la cour et apporte le café ; mon drogman
cherche des fougères, des mousses et des feuilles ;
nous en faisons un lit et étendons par-dessus des
sacs de la grange ; le feu tisonné nous sert de chan-
delle et en rond autour de lui, assis sur le sol, nous
nous mettons à dîner : des œufs cuits, des sardines
(121)
V ALBANIE INCONNUE
conservées, de petites poires dont un Albanais nous
à fait cadeau, du pain de maïs, de l'eau mélangée
de raki et du café composent notre menu ; mes
souvarys, qui ont un appétit extrême et sont peu
rassasiés par ce festin Spartiate, fument longue-
ment pour tromper leur faim ; buvant du café,
roulant d'incessantes cigarettes, et chantant, ils
oublient que le temps passe ; mais le brasier meurt ;
dans la nuit, on ne voit plus qu'un feu pâle voilé de
cendres et, par instants, les cigarettes qui scintillent
comme un vers luisant ; une dernière tasse de café,
et chacun s'allonge pour dormir ; je place une valise
sous ma tête, m'enroule dans ma couverture
m'étends sur le lit de fougères, et rarement nuit
d'Albanie fut plus tranquille et moins troublée
par les hôtes habituels des maisons de ce pays.
A peine l'aube se devine-t-elle qu'après une toi-
lette plus que sommaire nous nous remettons en
selle pour gagner dans la journée Orosch. C'est
dimanche; le curé de Bissac est certainement chez
lui et nous allons lui rendre visite ; l'église et le
presbytère sont à 100 mètres au-dessus de la vallée,
qui s'élargit en cet endroit et forme une sorte de
cirque ; la maison que nous venons de quitter est
à une de ses extrémités et la cure à l'autre ; aux
flancs des montagnes, des koulé et des fermes iso-
lés sont épars en petit nombre d'ailleurs, et dis-
tants les uns des autres de 1 ou 2 kilomètres ; la
cloche de l'église est le signe de ralliement et, sur
(122)
DE LIUMA AU PAYS DES MIRDITES
le terre-plein qui la précède, se tiennent toutes les
réunions de la tribu.
Pour y parvenir, nous traversons le lit de cail-
loux de la rivière ; le Fani couvre le fond de la val-
lée en temps de crue ; mais, en cette saison, quelques
filets d'eau seulement coulent de-ci, de-là, pour se
réunir en une petite rivière au resserrement prochain
des rochers.
Le curé est pris d'un extrême étonnement en
voyant déboucher devant son presbytère notre
petite caravane ; c'est un homme de quarante à
quarante-cinq ans, et il nous explique qu'il est seul
à la tête de cette paroisse depuis une quinzaine
d'années ; depuis ce temps, il n'a pas une seule fois
quitté son pays et n'a vu ni un étranger, ni un Turc,
ni un gendarme régulier ; aussi est-il curieux de
savoir qui je suis, d'où je viens, comment je m'y
suis pris pour conduire jusqu'ici mes souvarys ; il
me dit en riant : « Eh ! s'ils n'étaient pas avec vous,
on ne les aurait pas laissés passer jusqu'à Bissac. »
Son accueil devient tout à fait chaleureux quand
il connaît ma nationalité « franque » et ma reli-
gion «chrétienne», et il me reproche vivement de
n'être pas venu jusqu'à sa cure lui demander l'hos-
pitalité ; il nous retient le plus qu'il peut, nous
offre du café, des boissons aromatisées et alcoo-
liques fabriquées par sa vieille servante et par une
jeune servante qui tient emmailloté son petit enfant
de quelques mois. Il insiste pour que je photogra-
(123)
L'ALBANIE INCONNUE
phie sa maison, ses gens et les quelques Albanais
les plus proches qui, à notre arrivée, sont accourus
deux ou trois d'entre eux vont nous guider jusqu'à
Orosch, pour relayer les Albanais de Kumla-tepé,
qui sont déjà à six ou sept heures de chez eux.
Ceux-ci, d'ailleurs, se réjouissent d'avoir profité de
notre passage pour faire une petite visite, qui ne se
renouvelle pas très souvent, au curé de leur paroisse ;
après la messe, ils regagneront leur ravin solitaire.
Nous nous attardons à causer, et il est presque
huit heures quand nous repartons. Bissac et Orosch
sont situées à peu près à la même altitude, 500 mètres
environ, mais la piste qui relie ces deux paroisses
escalade une chaîne haute d'un millier de mètres,
et ce sont les mêmes alternatives de fond vert et
boisé et de hauteurs escarpées et rocheuses ; ce sont
les mêmes passages à flanc de montagne, où le pied
des hommes et des chevaux a fini par laisser son
empreinte ; ce sont les mêmes mauvais pas, où
l'on doit franchir les éboulements de roches abruptes
en cherchant les pierres qui surplombent et en pas-
sant de l'une à l'autre. A l'un de ces passages, peu
éloigné de Bissac, j'abandonne, selon ma coutume,
et malgré les conseils de mes gendarmes et de mon
conducteur, ma monture pour traverser à pied
l'endroit dangereux, en me faisant guider par un
des Albanais ; le vedi, chargé du soin de mon che-
val, au lieu de le prendre par la guide, le laisse aller
à sa guise, confiant dans la sûreté de son pied ; ces
(124)
DE KUKSA A onosCH. - LA PREMIÈRE FAMIUE d'alBANA!.
MIRDITE DANS LA FORÊT.
L'Albanie inconnue
PI. 20, Page 124.
DE LIUMA AU PAYS DES MIRDITES
chevaux d'Albanie sont, il est vrai, d'une race petite
et forte, très habituée à la montagne, escaladant
les pentes avec rapidité et peu apte à un trot ou à
un galop prolongé. Ils tiennent bien plus du mulet
que du cheval d'Occident; l'animal que j'ai choisi
à Prizrend est de taille très petite, mais plus fine
qu'à l'ordinaire ; il marche d'un pas tranquille et
régulier, sans saute-vive ni à-coups, mais c'est un
fantaisiste dans le choix de sa route ; au lieu de
suivre la file des animaux, il semble mettre une sorte
de point d'honneur à trouver un chemin pour lui
seul ; ce souci de se différencier de ses congénères
va lui coûter, hélas ! fort cher ; la paroi contre
laquelle nous passons est presque droite ; le ravin
est à pic à 100 mètres plus bas ; de grosses pierres
pointent hors de la muraille rocheuse ; à une cer-
taine hauteur, une suite de pierres ainsi placées sur
30 mètres de longueur permet le passage jusqu'à
un sentier moins escarpé ; les Albanais s'engagent
au bon endroit et me guident ; derrière nous, les
souvarys arrivent à cheval, suivis des bagages ;
mon cheval passe le dernier derrière son conducteur ;
sa fantaisie le conduit à ne pas suivre la file ; il
saute un peu plus bas sur des rochers qui saillissent,
puis sur d'autres ; mais, 3 mètres plus loin, il n'y a
plus aucune roche qui lui permette de continuer sa
route ; le dominant d'une dizaine de mètres, nous
nous arrêtons tous pour regarder la bête ; que va-
t-elle faire? Déjà les Albanais pensent descendre pour
(125)
V ALBANIE INCONNUE
essayer de la faire tourner sur place ; mais la manœu-
vre n'est pas commode, et ils se concertent quelques
secondes ; mais déjà le pauvre cheval a perdu son
sang-froid : arrivé à la dernière pierre et ne rencon-
trant que le vide, il s'apprête, d'un saut, à en gagner
une autre plusieurs mètres plus haut ; nous le voyons
pris d'une agitation fébrile, qu'augmentent les
cris du conducteur désireux de l'arrêter ; il n'écoute
rien, tourne à moitié sur lui-même et bondit ; ses
sabots raclent le rocher et glissent ; la tête heurte la
pierre et le corps de l'animal descend de plus en plus
vite, lorsque, tout à coup, dans un brusque ressaut
de la bête, la selle s'accroche 30 mètres plus bas ;
les pieds ballants s'agitent, et d'un élan désespéré
reprennent leur aplomb sur deux rochers à portée ;
mais le même drame recommence ; un nouveau
saut, une nouvelle tombée 20 mètres plus bas ;
la tête est pleine de sang, qui lui aveugle les yeux ;
d'un bond prodigieux, elle saute encore, mais nous
ne voyons pas sur quoi ; c'est le dernier sursaut de
l'animal, qui va s'abîmer dans le fond du ravin avec
un bruit d'avalanche.
Je vois alors un des Albanais de Bissac accomplir
le plus extraordinaire tour de force ; après avoir dit
quelques mots à ses compagnons et leur avoir laissé
son fusil et quelques objets, il resserre les cordons
de ses sandales de cuir, assure sa coiffe blanche et
sa ceinture et de pierre en pierre descend devant
nous avec une rapidité inouïe : on le croirait voir
(126)
DE LIUMA AU PAYS DES MIRDITES
sauter de marche en marche les degrés d'un esca-
lier oblique ; en quelques minutes, il est en bas,
examine la bête, enlève la selle, la couverture et
quelques vêtements que j'ai laissés sur mon cheval
et revient vers nous avec ce harnachement ; il
s'agrippe des pieds et des mains et, avec une agilité
étonnante, remonte de pierre en pierre ; souple
comme un chat, il saute sur une roche, par un réta-
blissement en atteint une autre et, en cinq minutes,
escalade la paroi qui, d'en haut, semble inacces-
sible ; le voici à nos côtés avec sa charge.
Le pauvre cheval n'est pas mort sur le coup ;
mais les Albanais pensent qu'il n'y a rien à faire
qu'à le laisser sur place ; quand ils m'auront accom-
pagné jusqu'à Orosch, ils repasseront ici au retour
et chercheront à l'emporter jusqu'à Bissac, s'il est
possible.
Je continue la route sur la bête d'un des souvarys,
qui s'installe comme il peut sur les bagages et, vers
midi, notre caravane, après avoir franchi la chaîne,
atteint le fond d'un vallon herbeux, où, dans une
hutte de feuillage, deux Albanais, envoyés d'Orosch,
attendent mon arrivée. Ils comptaient que nous
serions partis de Bissac vers cinq heures et arrive-
rions ainsi à neuf heures au plus tard à la frontière
de la paroisse, où ils étaient postés, et à dix heures à
l'église même. Un d'eux part en hâte pour annoncer
notre venue et, guidés par l'autre, nous descendons
vers Orosch.
(127)
L'ALBANIE INCONNUE
RENSEIGNEMENTS PRATIQUES
De Ruksa à Orosch, la distance est de seize à vingt heures de
cheval selon les pistes ; la piste de la vallée suit le Drin noir ; la
piste de la montagne traverse le pont des Vizirs et escalade le
Kumla-tepé ; ce dernier chemin est le plus beau et le plus pénible.
On divisera la route à son gré ; partout des forêts et des sources
permettent le campement ; les maisons sont extrêmement rares
et pauvres, pendant les douze premières heures du chemin. Le
chemin est rude et souvent très dangereux ; il vaut mieux quitter
son cheval et se faire tenir par les Albanais au passage des pré-
cipices.
CHAPITRE IX
OROSGH ET LES MIRDITES
La situation (TOrosch ; l'organisation des Mirdites. — Le
prince des Mirdites ; Mirdites et Jeunes-Turcs. — Le pou-
voir religieux ; l'abbé mitre d'Orosch et l'organisation de
l'Albanie.
Orosch est un des principaux centres de la grande
tribu catholique des Albanais mirdites. Sur
une pente entourée d'un cirque de montagnes,
des fermes s'étagent depuis la vallée jusqu'à un
redressement brusque de la colline ; à l'un de ces
paliers, une grande maison blanche précédée d'une
terrasse est le koulé du prince des Mirdites, jadis
exilé par les Vieux-Turcs et ensuite rappelé, mais
surveillé, par les Jeunes-Turcs ; à 500 mètres plus
haut, sur un éperon rocheux qui s'avance dans
la direction de l'Adriatique et tombe à pic dans
la vallée, l'abbé mitre d'Orosch a fait élever
son palais d'été ; de l'autre côté des fermes et
séparée d'elles par un ravin, l'église de la paroisse
et d'importants bâtiments qui servent d'écoles, de
presbytère et de lieu de réunion, ont été construits
sur un petit plateau à mi-hauteur de la montagne.
C'est de celle-ci que je descends pour atteindre
(129)
L'ALBANIE INCONNUE
l'église à travers une forêt de sapins où des sentiers
bien aménagés révèlent, pour la première fois depuis
Prizrend, une organisation véritable. Le capitaine
d'Orosch, le vicaire et de nombreux serviteurs et
Albanais guettent notre arrivée. Sur une grande
pelouse, devant l'église, ils sont réunis et, dès que
le premier de nos chevaux profile sa silhouette dans
le lointain, la fête de l'accueil commence ; de tous
les fusils chargés à poudre, les coups partent et se
répercutent dans la montagne par un écho formi-
dable ; au loin, d'autres décharges répondent comme
un son qui se propage ; les chevaux se cabrent, les
détonations redoublent, et notre caravane se met
de la partie ; Albanais et souvarys sont en joie, car
la poudre parle. Devant le grand portail, le capitaine
d'Orosch nous souhaite la bienvenue ; à côté de lui,
un officier turc me dit que, par ordre du gouver-
neur général de Scutari, il est venu à ma rencontre
avec une escorte. Un jeune vicaire me fait part de
l'absence du curé et, aux lieu et place de celui-ci,
sera mon hôte au presbytère ; il est déjà plus d'une
heure, le soleil est torride, et nous entrons avec un
plaisir infini dans une vaste salle à manger fraîche,
où l'on nous sert à l'européenne un déjeuner parfai-
tement apprêté. Les influences occidentales ont
filtré jusqu'ici, et l'abbé mitre d'Orosch a rapporté
de son exil des goûts qui ont présidé à cette installa-
tion. Ma chambre est presque luxueuse, et je rêve
un instant que peut-être une salle de bain est voi-
(130
O ROSC H ET LES MI RDI TES
sine ; mais on m'informe qu'un tel faste n'est étalé
qu'au palais d'été, vide et fermé en l'absence de
l'abbé.
Les journées que je passe à Orosch sont vraiment
des journées de repos complet et de bien-être ;
avec le vicaire, le capitaine, l'officier et quelques
serviteurs, nous faisons aux environs des prome-
nades à cheval qui nous font connaître le pays et
les gens.
Un après-midi, nous poussons jusqu'au koulé
du capitaine d'Orosch, vraie forteresse, jadis
détruite par le canon turc et depuis lors recons-
truite ; à côté de la maison actuelle, d'énormes
blocs gisent encore comme pour rappeler la lutte
d'antan. Devant la nouvelle construction, une ter-
rasse domine la vallée et communique facilement
par signaux avec l'église d'Orosch, située à une heure
d'ici.
Marko Djoni, qu'on nomme communément le
capitaine d'Orosch, est le chef du village ; c'est un
des membres de la grande famille des Djenak, dont
est issu le prince des Mirdites. Ses riches domaines
couvrent une partie de ce pays ; mais, toutefois,
l'intérieur de son habitation est aussi simple que
les maisons albanaises que j'ai déjà visitées ;
il se distingue de tous par son costume, car il a
adopté le vêtement européen, sauf le chapeau ;
n'était le fez qu'il porte, on le pourrait prendre
pour un paysan occidental visiblement riche,
(131)
V ALBANIE INCONNUE
commandant à un monde de cultivateurs. C'est
un homme d'une quarantaine d'années, de haute
taille et de belle prestance, qui seul de tous les
Albanais d'ici ne circule avec d'autres armes
qu'une canne, qu'il utilise comme signe de com-
mandement.
En parcourant le pays, on peut se rendre compte
que ces tribus sont dans un état d'organisation plus
avancé que les autres tribus du nord, et la civilisation
toute proche se fait sentir à plus d'un signe.
Sur tout le territoire de la Mirditie, l'ordre est
assuré, et partout sont reconnues deux autorités,
qui, dans les autres tribus de l'Albanie du Nord,
n'existent pas. Ces deux autorités sont l'une civile,
représentée par le prince et les chefs de famille
héréditaires placés sous ses ordres, l'autre reli-
gieuse, qui repose dans les mains de l'abbé mitre
d'Orosch et des curés de paroisses.
Le prince est le chef de l'illustre famille des
Djenak, dont le berceau est à Orosch et dont les
origines, d'après la tradition, remontent jusqu'au
chef Leca Ducagin, qui, au xve siècle, commandait
le nord de l'Albanie et légua son nom à la loi cou-
tumière, que les tribus continuent à reconnaître
comme leur règle commune. Pernk Pacha a vécu
longtemps en exil à l'étranger et en Asie Mineure,
où Abdul-Hamid le relégua, par crainte de son
influence. Durant ses heures de solitude forcée,
il cultiva son esprit, et c'est aujourd'hui un con-
(132)
DE KUKSA A OROSCH. LE CURE DE BISSAG ET Î.ES GEN!
DU PRESBYTÈRE.
1
OROSCH. L EGLISE, LE CAPITAINE, LE VICAIRE ET LES
SERVITEURS.
L'Albanie inconnue.
PI. 21, Page 132
O ROSC H ET LES MI RDI TES
naisseur accompli de la langue et de la littérature
françaises ; de son contact avec les choses d'Eu-
rope, il a conservé une largeur d'esprit que d'aucuns
qualifieraient de scepticisme, mais qu'il concilie par-
faitement avec une piété expressive, qui l'a jeté
aux genoux du Pape, quand il fut à Rome. De
haute taille, un peu fort, mais alerte, ayant dépassé
la quarantaine, mais portant beau, la figure ovale
et grasse, les cheveux et la moustache bruns, la peau
fine et claire, les yeux foncés très mobiles et bril-
lants, il est d'un aspect où domine la prestance ;
son accueil est plus qu'aimable, cordial et presque
familier; sa conversation est animée et, causeur
plein de verve, il saute d'un sujet à l'autre, fertile
en anecdotes de toute nature et infatigable parte-
naire ; ce n'est que mouvement et vie, expression
d'une nature forte et riche en sensations ; je le
vois encore après table, dont il apprécie les attraits,
accoudé sur le bras d'un canapé, les jambes allon-
gées, fumant et buvant avec un évident plaisir,
intarissable en propos et en récits qu'il anime d'un
geste toujours en action ; c'est le plus charmant des
hôtes et le plus vivant des conteurs de souvenirs.
C'est peut-être un homme d'affaire avisé et un
adroit diplomate ; mais il donne bien plutôt
l'impression d'un homme bout en train dans le
privé ; dans la vie publique plein d'autorité, de
véhémence et de prestige.
Son palais de Scutari, très simple du dehors, est
(133)
V ALBANIE INCONNUE
garni de riches tentures d'Orient, de tapis d'Asie-
Mineure, de meubles incrustés et d'armes rares.
C'est là qu'il demeure presque toujours; les Jeunes-
Turcs l'ont rappelé d'exil, sous la pression de la
population, mais n'étaient pas disposés à le laisser
parcourir à sa guise le pays et en devenir le véritable
gouverneur. C'est cependant ce que réclament
sans trêve les Mirdites ; quand la révolution éclata
et que la Constitution fut proclamée, les tribus du
vilayet de Scutari crurent que c'était leur auto-
nomie assurée et vinrent remercier le vali ; les Mir-
dites s'abstinrent seuls et dirent au gouverneur
général : « Notre prince n'est pas de retour; quand il
sera parmi nous, nous viendrons vous apporter
nos remerciements. » Ce n'est qu'à l'arrivée de Prenk
Pacha que toutes les tribus mirdites envoyèrent
leurs délégués à une réunion considérable tenue à
Spali ou Spach (Saint-Paul). On y fêta le prince plus
que la Constitution, et celui-ci y fit entendre une
parole de pacification : il demanda l'union de
toutes les tribus et la cessation du brigandage.
Sa parole fut entendue : la paix et l'ordre régnent
en Mirditie ; la population est satisfaite de la venue
du prince, mais demande qu'il gouverne effective-
ment et officiellement le pays ; le Sultan suzerain et
Prenk Pacha chef des Mirdites, telles étaient ses
exigences. Mais le pouvoir, plein de méfiance, lais-
sait ou même faisait intervenir le prince, quand il
croyait y avoir intérêt, mais ne se résolvait pas à le
(134)
O ROSC H ET LES MI RDI TES
reconnaître comme gouverneur héréditaire de la
Mirditie. Les Mirdites n'avaient aucun désir de
séparatisme; mais leur autonomie leur est plus
chère que tout et, sous la suzeraineté turque, ils
prétendaient se gouverner eux-mêmes selon leurs
coutumes.
D'après leurs traditions, le pouvoir civil est
exercé par le prince assisté de chefs de bannières et
de vieillards ; les chefs de bannières sont au nombre
de cinq et sont â la fois chefs de guerre et chefs de
villages en temps de paix ; ils sont désignés par
l'hérédité, depuis les temps reculés où leurs ancêtres
se désignèrent eux-mêmes par leur valeur sur les
champs de bataille; leur nom signifie exactement:
porte-drapeau, baïrak-dar, et montre l'origine
guerrière de leurs pouvoirs. A côté d'eux, un con-
seil de vingt vieillards, plec, décide des ques-
tions d'administration, et c'est également l'hérédité
qui détermine les familles dont les plus âgés forment
le Conseil. Ainsi le pouvoir civil traditionnel chez
les Mirdites est un pouvoir héréditaire en tous ses
éléments, et nulle part la population ne semble
éprouver le moindre goût de changement et le désir
d'élire ses chefs.
Lorsque les Turcs, dérogeant à ces coutumes
locales, cherchaient à imposer à la population des
chefs de leur choix, il se produisait à peu près tou-
jours des incidents analogues à ceux qui se sont
passés à Chako et dont tout le monde a parlé. Dans
135)
L'ALBANIE INCONNUE
ce village, les Turcs ont prétendu placer comme
chef un de leurs partisans ; celui-ci n'a pas tardé
à être tué et, pour réprimer cet acte, le vali dut
envoyer tout un bataillon pour brûler les maisons
et revenir ensuite à Scutari sans autre succès.
En temps de paix, les décisions sont prises par
le prince entouré des chefs de bannières et des
vieillards, et jamais il ne doit se passer des délibé-
rations de cette sorte de sénat. En temps de guerre,
les vieillards ne se réunissent plus, et seuls les chefs
de bannières conservent leur double rôle de con-
seillers obligatoires du prince et de chef de guerre.
Ces hommes sont à la fois administrateurs, juges,
collecteurs d'impôt, mais, dans la vie courante
vivent sur un pied de complète égalité avec les
autres Albanais : on peut dire de chacun d'eux qu'il
est primus Mer pares et, malgré cela, leurs déci-
sions font loi pour la tribu ou le village.
Ce sont eux qui prélèvent la dîme : en Mirditie,
les Albanais consentent dans certains cas à la
payer ; la souveraineté turque n'est donc pas com-
plètement inexistante, mais, en fait, cependant, fort
limitée ; théoriquement, l'impôt est de 2 piastres et
demie par maison ; mais, comme me le disent ceux que
j'interroge, «on la paie ou on ne la paie pas, et,
quand les chefs de bannières la prélèvent, tantôt ils
la versent au gouvernement et tantôt la gardent
pour le pays ; des vali nous réclament la dîme,
d'autres se taisent ». Ce signe de domination reste
(136)
T\
OROSCII. ■ LE « K.OULE» DU CAPITAINE D OROSCII.
D OROSCII A SCUTARI. LE PONT DE VAUMAT.
L'Albanie inconnue.
IM. 22, l'âge 13o.
OROSCH ET LES MIRDITES
donc parfois dans le domaine de la théorie ; à cer-
tains moments, selon les relations des tribus et du
pouvoir et selon la pression qu'exerce celui-ci,
l'impôt est levé et apporté à Scutari.
A mon passage, Jeunes-Turcs et Mirdites s'obser-
vaient ; entre eux, ne régnait pas encore l'hostilité,
mais la défiance ; c'était l'armistice, en attendant
la guerre.
A côté de l'autorité civile, les Mirdites recon-
naissent une autorité religieuse, dont la hiérarchie
leur est spéciale : l'abbé mitre d'Orosch a pouvoir
d'archevêque et n'est plus suffragant du siège de
Scutari ; il dépend directement de Rome et a sous
ses ordres toutes les paroisses des Mirdites. C'est
depuis son retour d'exil en 1888 que cette transfor-
mation s'est accomplie : Monseigneur Primo Dochi,
abbé de Saint- Alexandre des Mirdites (1), comme
portent ses cartes, demeure le plus souvent dans sa
maison d'hiver de Scutari ; celle-ci est loin d'offrir
au visiteur l'aspect opulent des salons du prince, et
peu de figures sont plus dissemblables que celles
de ces deux hommes. L'abbé mitre est plein d'onc-
tion et de savoir-faire ; il cause avec prudence, et sa
cordialité est toute diplomatique ; son adresse
s'étend au delà de la conquête des pouvoirs archi-
épiscopaux ; sa physionomie, que l'on n'oublie
pas, révèle la nature de l'homme : dans une tête
(1) C'est le nom de l'ancienne abbaye bénédictine d'Orosch.
(137)
V ALBANIE INCONNUE
ronde, au front dénudé et aux joues grasses, on ne
voit que deux yeux vifs et toujours en action qui se
cachent en vain derrière de lourdes lunettes, et sur
qui s'abaissent par instants des paupières épaisses,
comme pour éteindre le feu trop vif du regard ;
celui-ci se pose sur l'interlocuteur, le tâte, le scrute,
puis se clôt ; cet homme donne l'apparence d'un
rude jouteur et d'un négociateur retors, également
apte à débattre une affaire et à user de moyens
énergiques.
D'origine hongroise, — son nom s'écrivait jadis :
Doczi, — il est un des principaux soutiens de l'in-
fluence autrichienne, qui se traduit par de larges
subventions pour ses cures et ses écoles catholiques;
s'il est particulièrement lié avec le Ballplatz,
ses relations ne sont pas moins excellentes avec le
Vatican, et l'autorité turque a pour son influence
une considération marquée.
Il est très réservé sur la situation actuelle et reste
sur l'expectative ; ostensiblement favorable au
pouvoir turc, quand celui-ci paraissait fort, et à la
pacification des esprits, il exprime cependant ses
regrets de certains procédés du Gouvernement
ottoman, qui rendaient difficile, dit-il, la confiance
mutuelle. La critique principale qu'il adresse à la
politique jeune-turque est de tendre à Y « osmanli-
sation » de l'Albanie. Celle-ci est, d'après lui,
comme une Suisse composée de quatre ou cinq can-
tons fédérés : au nord, l'un d'eux a pour centre
(138)
OROSCH ET LES MIRDITES
Diakovo et se compose surtout de musulmans,
vivant en bonne intelligence avec les catholiques.
Au nord-ouest, un autre canton comprend la Mir-
ditie, Scutari et ses environs : on peut le délimiter
par le fleuve Mat ou Mati au sud; à l'est, par les
montagnes de Selita et de Luria et, après un coude
brusque, par celles du Fani et celles de Beriscsa ; au
delà du coude du Drin, par le pays de NeKaiou Nikay
et celui de Chala ou Sala ; au nord, enfin, par la fron-
tière monténégrine ; cette région ne compte aucun
orthodoxe, et les catholiques sont très nombreux ;
la Mirditie même est habitée exclusivement par eux.
Le centre de l'Albanie pourrait constituer un ou
deux cantons avec Dibra, Monastir, El-Bassan,
Kroia, Durazzo, Bérat et Valona ; les musulmans
y sont en majorité, mais les orthodoxes y sont déjà
très nombreux ; enfin, le sud autour de Janina est
tout entier orthodoxe ; Monseigneur Dochi évalue
à 200 000 le nombre des Albanais catholiques ; à
600 000 celui des orthodoxes et à 1 200 000 celui
des musulmans ; au total, la nation albanaise
pourrait être évaluée, d'après lui, à 2 000 000
d'âmes environ.
A son avis, cette nation devrait être gouvernée
selon ses propres lois et traditions, par des hommes
de la race, et constituer une fédération de quatre ou
cinq cantons autonomes. Au lieu de cela, les Turcs,
autant qu'ils le pouvaient, ont poursuivi une assi-
milation politique et même, d'après Monseigneur
(139)
V ALBANIE INCONNUE
Dochi, religieuse ; un tel esprit continuant à inspirer
la conduite des affaires politiques et venant à
s'affirmer par des manifestations plus énergiques,
il ne pouvait, à son sens, en résulter que des
catastrophes, dont les conséquences étaient à pré-
voir.
RENSEIGNEMENTS PRATIQUES
Orosch mérite un long séjour ; c'est le centre d'observation le
plus intéressant en Mirditie. La cure d' Orosch est très ac-
cueillante, si on est bien recommandé. De grandes promenades
à cheval peuvent être faites de partout aux environs et sont
remarquablement belles. L'hospitalité est excellente.
D' Orosch à Scutari, seize heures de cheval sont nécessaires ;
le chemin est très beau et assez facile. On peut loger en route à
la cure de Castagnetti ; le campement est partout commode.
CHAPITRE X
SCUTARI ET SES ENVIRONS
D'Orosch à Scutari : les forêts ; les rivières ; les villages ; la
plaine de Scutari. — -Scutari d'Albanie : les races et les cos-
tumes ; sur le lac. — Les voies d'accès à Scutari par le
lac et Antivari ; par le lac et Cettigné.
Seize heures de cheval environ séparent Orosch
de Scutari, où nous nous rendons. Le contraste
est aussi grand que possible entre la première et la
seconde partie du chemin. Pendant dix à douze
heures, la piste franchit tour à tour les plis mon-
tagneux qui séparent Orosch de la plaine de Scu-
tari ; les montagnes albanaises se dégradent ici
en collines qui ne dépassent guère de 600 à
700 mètres de hauteur et qui sont presque toutes
allongées à peu près du nord au sud ; la route la
plus directe se dirige de l'est à l'ouest et franchit
d'abord des chaînes de collines pour redescendre
dans les vallées ; puis, près de Kalivaci, on atteint
un petit affluent du Drin, dont on descend le cours,
en remontant vers le Nord, jusqu'à la plaine de
Scutari. Toute cette partie de la Mirditie est cou-
verte de bois ou de forêts ; les cimes proches et
surtout les sommets les plus éloignés sont seuls
(141)
V ALBANIE INCONNUE
dénudés ou cachés sous une végétation de brous-
sailles et d'arbustes rabougris ; partout ailleurs,
ce sont des arbres superbes, de toute essence,
sapins, chênes, hêtres, châtaigniers, frênes ; des
arbres de haute futaie couvrent d'ailleurs une
grande partie des plaines ou des vallées entre le
Drin et l'Arzeu, et les essences qui y dominent sont
le frêne et le chêne-rouvre ; de-ci, de-là, on aperçoit
aussi quelques beaux noyers, et des plants superbes
de bruyère complètent la série des produits fores-
tiers exploitables.
N'étaient les voies de communication qui sont
à peu près inexistantes, le chemin d'Orosch à la
plaine de Scutari serait des plus agréable.
La contrée est arrosée grâce au grand nombre
de rivières qui la sillonnent ; la plus importante de
toutes, que les indigènes appellent le Foua Made (1),
va se jeter dans le Fani et le Mati ; son volume
d'eau est assez considérable pour qu'on ait dû y
construire un pont indispensable aux hautes eaux ;
mais le pont de Vaumat n'est qu'une méchante
passerelle de bois brut soutenue par quelques solives,
où l'on n'avance qu'avec précaution ; on se demande
s'il ne va pas céder sous les pas des chevaux, et on
doit faire passer ceux-ci à la file et à pas lents ;
quand les eaux ne sont pas trop hautes, comme
c'est notre cas, la rivière est traversée à gué beau-
(1) Fani Maz de la carte autrichienne.
(142)
SCUTARI ET SES ENVIRONS
coup plus commodément ; l'eau ne monte guère que
jusqu'au poitrail des chevaux.
On coupe habituellement le trajet jusqu'à
Scutari en deux étapes, et l'on s'arrête pour camper
ou loger chez l'habitant vers la huitième heure aux
environs de Kalivaci ou Castagnetti ; notre petite
caravane, fort nombreuse, composée du vicaire
d'Orosch et de quelques Albanais, de l'officier et
de l'escorte turque, de mon drogman et de mon
conducteur, avait été annoncée à l'avance au curé
de ce village. Le brave homme, qui paraît fort diffé-
rent du vicaire d'Orosch et d'esprit assez inculte, a
fait tuer à notre intention quelques volatiles de son
poulailler, et nous passons à son presbytère un
après-midi et une nuit. Les maisons dont il assure
le service spirituel sont extrêmement dispersées
et près de la cure ne se trouvent que l'église et
les bâtiments de l'école ; on aperçoit au loin les
fermes au revers des collines, sur le flanc des
vallées aux quatre coins de l'horizon, disséminées
sur plusieurs kilomètres. C'est ici le centre de
ralliement; la cloche de l'église ou la flamme des
feux y appellent, quand il y a lieu, les hommes de
la paroisse.
Le lendemain matin, notre caravane se disloque :
le vicaire d'Orosch avec une partie des Albanais
continuent leur route de leur côté ; ce jeune prêtre
a été pour moi un compagnon discret et agréable
pendant ces quelques jours, et je le remercie de son
143)
V ALBANIE INCONNUE
intelligente hospitalité ; c'est un homme d'esprit
délié et délicat, possédant une certaine culture et
connaissant les choses d'Occident; il ne parle pas
français, mais, ainsi que le domestique qu'il m'avait
attaché, il connaît l'allemand ; l'usage de cette
langue s'explique, sans nul doute, par l'influence
autrichienne ; d'autres prêtres de la région, comme,
par exemple, le curé de Kalivaci, connaissent seu-
lement quelques mots d'italien, qui est pratiqué
dans tous les ports de la côte voisine.
Avec des Albanais, serviteurs du prince, et le
reste de ma caravane, nous partons dès l'aube,
pour gagner, s'il est possible, Scutari avant midi.
Au bout de quelques heures, nous débouchons dans
le delta du Drin : en face de nous, une colline isolée
marque l'emplacement de Scutari ; on ne distingue
de la ville qu'une masse verte comme une oasis
dans le désert de la plaine ; celle-ci, que limitent
à l'est et au nord-est les montagnes d'Albanie, est
constituée par un amas de rochers et de cailloux
incultes ; la marche est difficile et même au soleil
elle devient pénible ; les eaux du Drin, du Kiri, de
la Boyana et du Drinasa y tracent un I majuscule
aux limites variables ; aux hautes eaux, la plaine est
envahie ; le fond devient un véritable lac, qui se
transforme bientôt en marécage ; à la fin de l'été,
comme maintenant, nous traversons à sec plusieurs
lits secondaires qui reçoivent au printemps le trop-
plein du lit principal ; cependant, même en cette
(144)
D OROSCH A SCUTARI. LE GUE AU PONT DE VAUMAT.
SCUTARI. LA FORTERESSE VUE DE LA TERRE.
L'Albanie inconnue.
Pi. 23, Page 144,
SC U TARI ET SES ENVIRONS
saison, le Drinasa qui relie le Drin au lac de Scutari
et à la Boyana, surtout après son confluent avec
le Kiri, est un fleuve dont le volume d'eau est consi-
dérable et dont la masse, roulant avec force, cor-
rode ses rives sablonneuses ; le rempart de ses
eaux et de celles du Kiri sont même pour Scutari,
du côté de la terre, une défense aussi précieuse
que celle de sa vieille citadelle.
Elles entourent à peu près complètement la ville ;
celle-ci occupe un quadrilatère dont la face est
bordée par le Kiri aux mille bras et aux nombreuses
îles, la face ouest par le lac ou plutôt par les vastes
marécages, qui séparent plus qu'ils ne relient le lac
à la cité, la face sud par les collines que domine la
citadelle et par les cours du Kiri, du Drinasa et de
la Boyana, qui mêlent leurs eaux au pied des rem-
parts ; seule, la face nord est ouverte, mais c'est
un long couloir entre le Kiri et les marécages du lac,
qui s'ouvre sur une plaine d'alluvion où la défense
est facile.
Si les eaux sont la protection de la ville, elles en
sont aussi la menace ; c'est le moment des plus
basses eaux, et cependant elles sont encore abon-
dantes et rapides ; quand on vient de l'intérieur, on
arrive à un groupe de maisons de paysans et de hans
qui porte le nom de Baktchelik ; c'est l'entrée du
pont qui traverse le Drinasa et conduit au village
à demi ruiné de Tabaki et un peu plus loin à la ville ;
la rivière est large et coule presque avec fracas ;
(145)
10
L'ALBANIE INCONNUE
le vieux pont est en bois, fort mal entretenu, et l'on
se demande si ses arches ne vont pas être entraî-
nées d'un instant à l'autre ; aux hautes eaux, le
spectacle doit être moins rassurant encore ; le pont
a, d'ailleurs, été emporté, et les eaux n'ont pas fait
que ce dommage ; en inondant la plaine, elles se
sont déversées dans la partie la plus proche de
Scutari ; le bazar a été envahi par le Kiri et le Dri-
nasa et ses baraques de bois jetées à terre, voire
même entraînées.
Pour arriver jusqu'au pont, les routes venant de
l'intérieur ne sont tracées que lorsqu'on touche déjà
à Scutari ; la plaine, jusqu'alors tout en cailloux et
en sable, devient habitée : quelques villages, de-ci,
de-là, et des champs cultivés par endroit coupent la
monotonie du trajet.
Nous sommes dans la Zadrina, c'est-à-dire dans
la plaine de la rive gauche du Drin et de la Boyana ;
ses habitants se distinguent des Albanais de Scu-
tari, qui sont commerçants, et des montagnards
de la Malissia au nord ou de la Mirditie au sud, en
ce qu'ils sont principalement des cultivateurs et
des éleveurs de bétail. Nous croisons un assez grand
nombre de ces paysans, qui vont aux travaux des
champs ; leurs outils sont rudimentaires ; le blé,
le maïs se coupent à la faucille ; la paille ainsi per-
due est brûlée sur place et sert d'engrais ; comme
dans toute la Turquie, un cheval tournant autour
d'un piquet bat de ses pieds les épis jonchés sur le
(146)
SCUTARI ET SES ENVIRONS
sol et en extrait les grains ; quant aux instruments
aratoires, le seul utilisé est une charrue archaïque
de bois : un tronc d'arbre à deux branches, dont
l'une est tenue par l'homme, l'autre tirée par l'ani-
mal, est taillé en soc qui ouvre la terre.
Gomme dans toute l'Albanie, la culture princi-
pale est celle du maïs ; mais ses récoltes me pa-
raissent au moins cette année beaucoup moins belles
que celles de la plaine de Diakovo. Du blé, du tabac,
de l'orge, du seigle, des pommes de terre complètent
les productions du sol. J'aperçois aussi, par endroits,
quelques pieds de vignes, mais en fort mauvais
état ; on me dit que les inondations et les maladies
ont détruit des plants jadis fort réputés.
Dans presque toutes les fermes que nous traver-
sons, les animaux sont nombreux : ce sont des che-
vaux, toujours ces petits chevaux du pays au pied
sûr et résistants à la fatigue, des troupeaux de
vaches que l'on utilise pour le lait et non pour la
viande, les porcs, les moutons et les poules, qui
sont, avec le maïs, le lait et le fromage, la base de
l'alimentation de ces paysans.
Ceux-ci circulent assez nombreux ; c'est le grand
moment des travaux des champs ; des montagnards
en petites caravanes se dirigent vers Scutari ou en
partent, se pressant vers le pont de Baktchelik, où
nous arrivons.
Les bâtiments des vieilles casernes, les remparts
et les tours d'autrefois profilent devant nous leur
(147)
L'ALBANIE INCONNUE
lourde silhouette sur le plateau tabulaire de la col-
line de Scutari ; ils semblent la terminaison natu-
relle de ce cône pierreux et blanchâtre ; comme
toujours, la citadelle à l'écart domine la ville et la
surveille. Sur les fleuves, deux ponts seulement
sont construits : l'un, au sud, celui que nous tra-
versons, conduit à l'intérieur; l'autre, à l'ouest,
mène à la région située entre le lac et la Boyana ;
les deux ponts ont été placés de manière que les
feux de la citadelle plongent directement sur eux
et que les routes conduisant des ponts à la ville
longent le pied de la colline. Ainsi est assurée la
domination turque sur Scutari et sur ses voies
d'accès.
Scutari d'Albanie est souvent décrit dans les
livres de voyages et excite l'intérêt des touristes ;
c'est le point ultime de leur route, celui où ils
frôlent l'inconnu, les montagnes de l'intérieur, dont
les habitants descendent parfois jusqu'au marché
de la ville. Mais pour qui vient de la montagne,
Scutari n'est que la porte vers l'Europe ; c'est la cité
où l'on retrouve un vali, des consuls, des banques,
des hôtels et des voitures, où l'on entend parler
français, allemand, surtout italien, où l'on croise
des Occidentaux et des touristes et où l'on
s'embarque pour le Monténégro et les pays de chré-
tienté ; n'était son lac aux eaux claires et l'amusant
(148)
TV^
SCUTARI. LE PORT, LA DOUANE ET LA FORTERESSE.
LAC DE SCUTARI. — SKJA SUR LE LAC ET LE MALI KRAJS.
L'Albanie inconnue.
Pi. 24, Page 148.
SCUTARI ET SES ENVIRONS
défilé d'une foule disparate, cette ville serait à peu
près sans intérêt ; des maisons banales, des mos-
quées sans beauté, un bazar animé, mais où l'on
vend des marchandises importées, des rues mal
tenues et cependant sans pittoresque, ni eaux
vives, ni beaux jardins, ni arbres vénérables, rien
de ce qui fait l'attrait et la beauté d'autres villes
d'Albanie ne se rencontre ici ; l'agglomération est
éloignée du lac, dont les eaux ne lui prêtent pas
leur vie et ne reflètent pas vers elle leur lumière.
Scutari d'Albanie, dont le nom chante aux oreilles,
est une déception.
L'œil du flâneur peut, cependant, s'y amuser
du contraste des costumes et du coloris des vête-
ments : voici l'Albanais au pantalon collant de
flanelle blanche soutachée de noir et à la petite
veste d'étoffe voyante ou brodée d'or ; à côté,
c'est un paysan au large pantalon de toile et à la
blouse blanche, coupée d'une ceinture rouge ; non
loin de lui, passe un Mirdite reconnaissable à sa
petite veste noire ; ici, c'est un Européen en veston
et voici un fonctionnaire turc habillé à l'occiden-
tale, mais portant le fez ; quelques rares Monténé-
grins donnent une note nouvelle : sur un pantalon
bouffant de couleur bleue ou autre, une courte veste
à parements brodés met ses tons rouges, roses et
jaunes ; elle se relie au pantalon par une ceinture de
couleur vive et s'ouvre sur une chemise blanche ou
claire ; la veste est sans manches et forme un sim-
(149)
V ALBANIE INCONNUE
pie boléro : le fez rouge ou la calotte blanche à fond
plat, conique ou arrondi, est remplacé par une calotte
toujours plate, généralement noire, à fond rouge,
portant, autour de la tête, des broderies et souvent,
sur le fond, les initiales or ou noires de leur roi
Nicolas.
Aux heures de marché et dans les rues du bazar,
on coudoie d'autres types ; le bazar relie la cita-
delle et la ville et se compose de boutiques misé-
rables, sans étage ou à un seul étage, dont les toits
ou les abris se rejoignent presque par-dessus la
ruelle : le marchand accroupi vend une marchandise
importée et grossière aux Albanais pauvres de la
ville et de l'intérieur ; voici un montagnard au cos-
tume rapiécé et à la barbe hirsute, dont le vêtement
bariolé paraît dater de loin ; un mouchoir de cou-
leur enserre la tête et remplace la coiffe blanche ;
des musulmans à la figure basanée et coiffés de tur-
bans traînent leur misère, qui sue de tous leurs
pores ; on me dit que ce sont des immigrés de la
Turquie d'Asie ; puis, passent des soldats turcs de
tout aspect, de toute taille, de tout langage ; la
ville en regorge, car on vient de finir une petite
expédition à Ghako pour châtier un village qui avait
tué un émissaire du gouvernement ; ils ont l'aspect
solide, dur à la fatigue, tenace, mais lourd, épais, et
certains ont une figure presque bestiale ; les gen-
darmes portent toujours leur uniforme bleu foncé
et n'ont pas revêtu le vêtement kaki de la gen-
(150)
SCUTARI ET SES ENVIRONS
darmerie réformée de Macédoine ; les instructeurs
européens n'ont pas passé par ici : l'élément le plus
martial, avec les Albanais, est celui des officiers
turcs ; ceux-ci sont généralement corrects, bien pris
dans un uniforme sombre et donnent l'impression de
militaires endurants et disciplinés.
Pour apercevoir d'autres costumes et d'autres
coloris, il faut quitter le bazar et suivre la route
poussiéreuse qui mène du quartier commerçant à
la ville ; une rue principale mal entretenue, avec
quelques trottoirs et quelques cafés, conduit à des
hôtels ou des hans, aux habitations des consuls
et aux demeures des riches indigènes ; ces dernières
sont généralement des villas closes de murs, où le
jardin est réservé aux femmes ; celles-ci sortent
du haremlick vers le soir, et leur silhouette toute
noire longe les murs et se cache souvent sous des om-
brelles noires ; les musulmanes de condition modeste
s'habillent aussi de blanc : de grossières étoffes les
drapent, formant pantalons ; des voiles blancs plus
légers leur cachent le visage.
Le costume des Albanaises chrétiennes s'étale à
la sortie des messes le dimanche matin à la cathé-
drale ou à l'église des Jésuites : les unes portent un
vêtement assez semblable, comme disposition, à
celui des hommes : un pantalon bouffant est retenu
par une ceinture sur laquelle descend une petite
veste sans manches ; mais elles entourent le panta-
lon d'une sorte de jupe serrée et coupée à mi-jambe,
(151)
L'ALBANIE INCONNUE
qui entrave leur marche ; les couleurs les plus
diverses bariolent ce costume, à la vérité assez peu
seyant ; les chrétiennes de condition inférieure ou
de la campagne revêtent un habillement à peu près
analogue, mais la jupe devient une sorte de tablier ;
le pantalon, très bouffant, et la veste sont faits en
lainage grossier et épais, généralement à fond som-
bre et à raies éclatantes, ou qui l'ont été.
On devine ce que peut être l'aspect des rues et
des places : cette foule grouille, ces couleurs cha-
toient au soleil ; ces tons se heurtent ; ces silhouettes
passent ; ces hommes défilent, si étrangers de race,
si différents de physionomie ; c'est . l'amusement
du voyageur.
Un autre aspect de Scutari peut aussi enchanter
le coloriste : c'est son lac. Mais, à vrai dire, c'est si
peu Scutari ; la ville et le lac sont séparés par un
kilomètre de marécages ; pour y parvenir, une
mauvaise chaussée traverse un petit torrent, côtoie
un cimetière, passe au bazar et arrive enfin aux bâti-
ments de la marine et de la douane, à côté du pont ;
là, une barque remonte la Boyana quelques cen-
taines de mètres et gagne le lac ; quand la chaleur
tombe, que le soleil baisse à l'horizon, la société de
Scutari vient goûter la fraîcheur de la promenade ;
des rameurs albanais tout blancs conduisent de
larges barques ou londra, d'abord à la perche, puis
à la rame ; dans la tiédeur du couchant, les femmes
de Scutari se laissent glisser sur l'eau abritées par
(152)
LAC DE SCUTARI. BARQUE A FOND PLAT ET COSTUMES
MONTÉNÉGRINS.
LAC DE SCUTARI. AU LARGE DE VIR-BAZAR.
L'Albanie inconnu*
PI. 25, Page 162.
SCUTARI ET SES ENVIRONS
leurs ombrelles blanches ou noires ; le vent parfois
assez violent qui règne sur le lac pendant la jour-
née tombe, et le soleil bientôt disparaît derrière les
montagnes de .la rive occidentale ; cette côte de
Scutari à Vir-Bazar, à l'autre extrémité du lac, est
abrupte et dénudée ; les montagnes présentent
des éboulements descendant jusqu'à la rive et des
à-pics fréquents ; aussi, d'un bout à l'autre, n'aper-
çoit-on que deux ou trois villages non loin de Scu-
tari, dont le principal, Skja, semble disparaître sous
la masse du Mali Krajs, dont les pentes entièrement
dénudées projettent leurs cailloutis jusqu'au bord
de l'eau ; peu après, passe la ligne frontière ; on
devine ensuite quelques maisons de-ci, de-là ; c'est la
région monténégrine entre le lac et la côte d'Anti-
vari à Dulcigno ; cette partie du Monténégro a été
cédée par la Turquie en 1878 et contient encore un
certain nombre d'Albanais, dont les villages sont
cachés aux replis intérieurs des montagnes.
La rive orientale du lac offre un contraste frap-
pant avec la rive occidentale ; elle est si plate et si
marécageuse que l'on distingue mal du large où
finit l'eau et où commence la terre ; à vrai dire, le
bas-fond, dont une partie est remplie d'eau, s'étend
sans rides jusqu'aux montagnes de la Malicia, dont
les hauteurs dressent à 2 000 mètres et plus leurs
sommets neigeux, et dont le massif tourmenté était
un des suprêmes refuges des Albanais contre les
atteintes des Turcs. Du lac en promenade, on cher-
(153)
L'ALBANIE INCONNUE
che avec des jumelles à apercevoir les troupes régu-
lières qui sont en expédition dans ces régions pour
punir les gens de Ghako et leurs amis ; mais cette
forteresse naturelle semble inexpugnable, et, lors-
qu'on songe qu'elle s'adosse au massif monténé-
grin, sans que les Turcs puissent empêcher le pas-
sage de l'une à l'autre, on comprend mieux encore
ce qu'était la force de résistance des Albanais. La
plus grande partie de la côte orientale était turque,
la frontière traversant le lac suivant une ligne
nord-sud, et il fallait parvenir jusqu'au petit port de
Plavniça pour se trouver en territoire monténégrin.
Le lac n'est pas seulement pour Scutari une
parure et un lieu de promenade, c'est la plus impor-
tante de ses voies d'accès.
Pour parvenir de Scutari et de l'Albanie du Nord
à l'Adriatique, on a le choix entre trois routes.
Deux d'entre elles, les plus fréquentées et les plus
commodes, empruntent dans toute sa longueur le
lac. On sait que celui-ci a une quarantaine de kilo-
mètres sur 12 de large ; les petits bateaux de la
compagnie d'Antivari effectuent la traversée en
quatre heures environ. Le service assez médiocre est
rendu difficile par l'absence complète de port ; les
eaux sont si peu profondes que le bateau doit res-
ter au large ; de grandes barques à fond plat, les
londra, amènent de Scutari les passagers et les mar-
(154)
SCUTARI ET SES ENVIRONS
chandises, qu'il faut ainsi transborder. A Vir-Bazar
il en est de même : le Danitza, sur lequel je fais
cette traversée, est, paraît-il, un des meilleurs
navires assurant ce service ; en vue de Vir-Bazar,
il stoppe à 2 kilomètres de la rive ; le petit golfe,
près duquel est construite la ville, s'étend devant
nos yeux dominé par l'ancienne citadelle et entouré
d'un cirque de montagnes entièrement pelées ;
nous devinons une barcasse qui se dirige de la
terre au navire ; en plein lac un vieux bateau est
amarré et sert de ponton : le Daniiza y accoste et
débarque gens et marchandises ; plusieurs barques
arrivent ; des officiers monténégrins aux uniformes
éclatants et des gens du pays rallient le Danitza,
qui va continuer sa route vers la rivière de Rieka.
Une barcasse très large et très plate emmène les
passagers qui débarquent à Vir-Bazar ; elle est si
chargée que tous restent debout, et les bateliers
la manœuvrent à la perche ; il n'y a pas plus
de lm.50 d'eau et moins encore quand on approche
de la rive. Il en est d'ailleurs de même sur la
rive occidentale. Certains services de bateaux, au
lieu d'être directs de Scutari à Vir-Bazar, font
escale à Plavniça ; c'est un petit village bâti près de
l'embouchure de la rivière du même nom, qui n'a
d'autre importance que d'être sur le lac la tête de
ligne de la route qui conduit à Podgoriça. Le navire
s'arrête aussi à quelques centaines de mètres de la
rive très basse et marécageuse.
(155)
L'ALBANIE INCONNUE
A Vir-Bazar, on peut choisir la route d'Antivari
ou celle de Gettigné et de Gattaro ; la première est
sans aucun doute la route commerciale ; mais la
seconde est très fréquentée par les voyageurs :
ceux-ci, qui vont souvent à Trieste ou à Fiume, ou
en viennent, empruntent les paquebots du Lloyd
autrichien ; ils s'arrêtent au dernier port de com-
merce autrichien sur l'Adriatique, Gattaro, au lieu
de pousser jusqu'à Antivari ; au contraire, les per-
sonnes venant d'Italie utilisent les services de la
Puglia, et la ligne directe Bari- Antivari les mène
à la ligne ferrée italienne Antivari- Vir-Bazar.
D'ailleurs, le simple aspect du petit train à voie
étroite qui court de Vir-Bazar à Antivari montre
que les voyageurs y sont plus rares que les mar-
chandises : le parcours, d'une trentaine de kilo-
mètres, est suivi chaque jour par un seul train dans
chaque sens ; ce train grimpe et redescend la chaîne
de montagnes côtières à la vitesse réduite de 10 kilo-
mètres à l'heure et se compose de marchandises,
un seul vagon étant réservé aux voyageurs des
différentes classes. La ligne a été ouverte, il y a
deux ans, par la Compagnie d'Antivari, société
italienne, qui possède également le service des
bateaux du lac. De Vir-Bazar à l'Adriatique, la dis-
tance est d'une dizaine de kilomètres, et on peut y
parvenir assez facilement en franchissant des hau-
teurs de 700 mètres environ ; mais le Monténégro
cherche à s'émanciper économiquement de l'Au-
(156)
LAC DE SCUTARI. LE BATEAU, « LE DANITZA
i^-H
LAC DE SCUTARI. EMBARQUEMENT EN PLEIN LAC.
l.'Alliaïui- inconnue.
PL 2b, Page 156.
SCUTARI ET SES ENVIRONS
triche, et il a confié ses intérêts aux Italiens ; il a voulu
que sa ligne aboutisse sur l'Adriatique en terri-
toire monténégrin et, dès lors, celle-ci a dû s'inflé-
chir vers le sud, suivre la frontière austro-monténé-
grine, franchir un seuil de 1 160 mètres d'altitude
et gagner la côte à Pristan, au golfe d'Antivari, le
premier port après la frontière. C'est ainsi que cette
ligne escalade par des méandres infinis la barrière
rocheuse à l'endroit le plus élevé de la région et
épouse les contours de la route antérieure à la voie
ferrée. Le voyage gagne en pittoresque autant qu'en
longueur : le pays proche est aride, sans villages,
et malgré les oliviers et les pins, presque dénudé ;
mais la vision des cirques rocheux de montagnes
que couronnent parfois les ruines de forts ou de
koulé, l'aspect du massif énorme, cahotique et blan-
châtre, de l'Albanie et du Monténégro surmontant
à pic la surface éclairée du lac, le panorama grandiose
de la baie et de la mer Adriatique, dont les eaux,
d'un bleu profond, baignent une côte tortueuse ou les
notes vertes et sombres alternent avec les notes
blanches, composent, pour le passant, un spectacle
de grandeur et de clarté intense.
Antivari est déjà et deviendra de plus en plus
un centre italien, placé à la limite de la frontière
autrichienne, comme pour barrer une expansion
future. C'est une baie naturelle protégée contre les
vents du sud, mais dont la côte un peu marécageuse
était inhabitée ; la ville d'Antivari est à 7 ou 8 kilo-
(157)
L'ALBANIE INCONNUE
mètres de là, au flanc de la montagne. Les Italiens
ont obtenu la concession du port ; la Compagnie
d'Antivari y construit des môles, des bassins et des
quais ; aucun n'est terminé, et le navire ne peut
encore aborder ; mais la construction d'un des
môles paraît assez avancée (1) ; la Compagnie a
bâti de toutes pièces la ville de Pristan au port
même ; les bâtiments administratifs, les habita-
tions des ouvriers, dont beaucoup sont italiens, le
consulat italien, à côté, d'ailleurs, du consulat
autrichien, le siège de la Compagnie d'Antivari et
la succursale de la Sociéia commerciale d'Orienté,
forment, avec quelques maisons particulières et un
hôtel qui se décore du nom de Grand Hôtel, les prin-
cipaux éléments de la cité nouvelle. C'est une ville
en formation, un port d'avenir, la voie commer-
ciale vers le Monténégro et Scutari, aussi longtemps
que d'autres voies n'auront pas été aménagées. C'est
le centre d'expansion économique et d'influence
italienne sur la côte albanaise et monténégrine (2).
(1) Depuis 1909, les travaux ont continué, et aujourd'hui
les navires accostent à quai au grand môle extérieur.
(2) La Compagnie d'Antivari, qui a construit la ligne et
le port et qui a la concession de la navigation du lac et de la
régie monténégrine, est une société d'action économico-
politique soutenue par la Banque commerciale italienne
et le Gouvernement royal ; comme Société, elle est peu
prospère ; la ligne de 43 kilomètres, large de 75 centimètres,
avec des pentes de 4 p. 100, n'est pas une brillante affaire;
le port d'Antivari pourra prendre de l'essor ; il possède une
jetée naturelle ; la pointe du golfe le met à l'abri des vents
du sud ; une jetée artificielle, que l'on construit, la protégera
(158)
SCUTARI ET SES ENVIRONS
La seconde voie d'accès de Scutari vers l'Occident
est, depuis la construction de ce port et de ce chemin
de fer, réservée aux voyageurs. Le bateau, après
l'escale au large de Vir-Bazar, continue sa route
vers le nord et pénètre dans le golfe de Rieka, en
laissant, à sa droite, la petite île toute plate de
Lessender (1), dont l'ancienne citadelle turque a été
transformée en fabrique de poudre, et la montagne
de Vrania : celle-ci est célèbre au Monténégro ;
c'est une pyramide presque parfaite, qui s'élève
du lac à plus de 300 mètres d'altitude et qui porte
l'illustre monastère monténégrin du même nom.
Du côté de la terre, la Moraça, qui se jette en cet
endroit, a poussé ses eaux au sud et au nord de la
montagne ; de la sorte, celle-ci forme aujourd'hui
une île dont les rives épousent les pentes du mont.
Du golfe, le bateau passe, sans que le paysage se
modifie beaucoup, à la rivière de Rieka ; le courant
assez fort de celle-ci n'empêche pas que de nom-
breuses barques n'en remontent les eaux ; malgré
l'été et la sécheresse, le chenal est à plein bord ;
à chaque coude, la rive montagneuse, érodée par le
fleuve, fait contraste avec la rive d'alluvions, qui
des vents du nord-est ; c'est une baie en eau profonde
qu'aucun torrent ne vient ensabler, à la différence de Dul-
cigno, l'autre port monténégrin, qui n'est qu'une simple
crique ensablée et sans protection. La Compagnie d'Antivari,
qui n'est qu'au capital de 4 millions de k., ne demanderait
pas mieux que de se faire racheter par une compagnie
puissante.
(1) Ou Lessandra.
(159)
L'ALBANIE INCONNUE
doit être inondée aux hautes eaux. A Rieka, le
bateau accoste au débarcadère, et le service auto-
mobile ou une voiture particulière escalade la route
de montagne qui conduit à Gettigné ; il faut presque
trois heures pour franchir les 15 kilomètres qui
séparent les deux villes, mais cette dernière est
située à 650 mètres au-dessus de la première.
Aucune leçon de chose n'est comparable à celle
qui ressort d'une excursion ainsi faite de Scutari
à Cettigné. Voici deux peuples, l'un albanais, l'autre
monténégrin, qui sont voisins autant par leurs
mœurs, leur esprit d'indépendance, leur goût des
armes, leurs aptitudes physiques que par leur
habitat géographique et leurs montagnes sembla-
bles. L'un est aussi peu riche que l'autre, et leurs
contrées ne diffèrent guère de fertilité. Or, aux
abords de Scutari, ni routes, ni moyens de commu-
nication n'existent ; ceux que les Turcs ont établis
jadis sont laissés sans entretien ; au Monténégro, dès
Rieka, Vir-Bazar ou Plavniça, un réseau de routes
fort convenables a été tracé, et la route de montagne,
comme celle que je suis en ce moment vers Cettigné,
est parfaitement établie : par des contours appro-
priés et d'ailleurs très pittoresques, elle escalade
les rochers de calcaire blanc et dénudé de ce pays
si improprement appelé Tsernagora ou montagne
noire ; des chemins de fer auraient été très dispen-
dieux à établir; le Gouvernement a eu l'initiative
d'organiser un des premiers services réguliers d'auto-
(160)
LAC DE SCUTARI. BARQUE AMENANT DE VIR-BAZAR UN
OFFICIER MONTÉNÉGRIN.
LAC DE SCUTARI. BARQUE A FOND PLAT FAISANT
LE SERVICE DES PASSAGERS.
L'Albanie inconnue.
»1. il, l'âge 160.
SCUTARI ET SES ENVIRONS
mobiles sur routes. Ce sont les Autrichiens qui en
ont obtenu la concession ; la raison en est d'ailleurs
simple : pour gagner l'Adriatique de Gettigné, il
faut descendre en territoire autrichien à Cattaro,
si l'on ne veut pas faire le détour immense par Anti-
vari ; la route des voyageurs restera toujours cette
voie directe qu'on franchit en moins de trois heures,
alors qu'il faut huit heures sans arrêt et trois transbor-
dements pour gagner le port monténégrin le plus
proche ; le service des automobiles de Gettigné à
Cattaro devait donc solliciter l'autorisation de tra-
verser le territoire autrichien, et l'Autriche ne l'a
accordée qu'à la condition que ses nationaux
obtiendraient la concession du service (1).
(1) C'est la Compagnie Laurin et Klément de Bohême
qui est concessionnaire de ce service automobile ; elle
exploite pour l'instant trois lignes : celle de Rieka à Cettigné,
celle de Cettigné à Cattaro, celle de Cettigné à Podgoriça ;
elle doit étendre son service, mais cette extension est subor-
donnée à l'établissement de routes larges et en pente douce.
Le service est encore insuffisamment assuré : pendant la
saison d'été, il n'y a qu'un départ par jour en chaque sens, et
la voiture contient huit places au maximum ; aussi les touristes
ne trouvent-ils que difficilement de la place ; d'ailleurs, ce
n'est que demi-mal : j'ai fait ces divers trajets en voitures
particulières et en automobiles ; ceux-ci coûtent moins cher
(6 couronnes de Cettigné à Cattaro, par exemple ; une
voiture particulière est payée 20 couronnes de Rieka à
Cattaro), ils vont plus vite, surtout à la descente (de Cettigné
à Cattaro, on ne met guère que deux heures et demie en auto-
mobile, alors qu'en voiture il faut quatre heures ; pour monter
de Rieka à Cettigné, il faut pre sque trois heures en voiture et
une heure et demie en automobile); mais on est terriblement
cahoté à chaque tournant et couvert de particules calcaires
insupportables ; le trajet vaut qu'on l'accomplisse plus
lentement et sans le voile de cette poussière.
(161)
11
L'ALBANIE INCONNUE
La tenue des villes n'est pas un moindre sujet
de comparaison. Voici Scutari, capitale d'un vilayet,
grand centre des relations commerciales entre
l'Occident et l'intérieur ; sa population est d'au
moins 30 000 âmes, peut-être 40 000 ou 50 000. Les
eaux se pressent à ses portes ; elle n'a su, cependant,
ni établir une voirie, ni assécher ses marécages, ni
régulariser le cours du fleuve qui l'entoure et
l'inonde, ni entretenir ses rues, ni organiser des
canalisations d'eau ; c'est la négligence radicale
et systématique. Gettigné, si elle est la capitale
d'un royaume depuis 1910, ne contient guère plus
de 4000 habitants ; ses maisons sont toutes des plus
modestes ; le palais du roi Nicolas est un simple
bâtiment à un étage avec un large perron, et seule
la présence d'un écusson et d'une sentinelle le diffé-
rencie des demeures voisines ; la ville ne se compose
que d'une seule artère, la Katounska Oulitsa, le
long de laquelle se pressent les maisons, comme dans
les gros villages d'Europe ; sa situation, à 700 mètres
d'altitude environ, au cœur d'un massif calcaire,
au centre d'un cirque de montagnes dont les flancs
sont presque déboisés, dans un climat rigoureux,
rendant malaisée toute culture, entrave le déve-
loppement d'une cité. Cependant la propreté est
parfaite, les rues entretenues, la voirie surveillée,
l'éclairage public assuré par l'électricité et les moyens
de communication commodes avec l'intérieur et la
côte.
(162)
SCUTARI ET SES ENVIRONS
C'est de Cettigné que, par une route déjà fameuse
et bien connue des touristes, on rejoint la Dalmatie :
le chemin est tracé en pleine roche, et de ses méan-
dres un panorama radieux se déroule devant les
yeux, embrassant la côte et la mer à l'infini et sous
vos pas à pic les bouches du Gattaro aux golfes
profonds, montagneux et verdoyants, baignés jus-
qu'au pied des monts par l'eau bleue de l'Adria-
tique.
Cette voie d'accès vers Scutari restera longtemps
celle préférée par les touristes ; la beauté de la rade
naturelle de Cattaro invite au débarquement ;
l'aspect magique des eaux éclairées, de la verdure
littorale et de la masse rocheuse des montagnes au
pied desquelles la ville est nichée, le pittoresque
de celle-ci, avec ses fortifications, sa vieille chapelle
catholique, son église serbe, ses forts, charment
toujours le voyageur, qui goûtera d'autant plus la
douceur de la rive et du climat qu'il quittera les
sites rudes et les rigueurs de l'arrière-pays.
La troisième voie d'accès vers Scutari par la
Boyana était tout entière en territoire turc : cela seul
explique pourquoi elle n'était pas mise en valeur. Mais
cette question se rattache au problème plus général
des communications entre la plaine de Diakovo,
Scutari et l'Adriatique, que je voudrais maintenant
exposer dans son ensemble.
(163)
V ALBANIE INCONNUE
RENSEIGNEMENTS PRATIQUES
Scutari possède un hôtel médiocre, mais suffisant, de même
que Cettigné. La ville ne présente pas grand attrait ; c'est le
dimanche qu'elle est le plus intéressante, à cause des costumes
à la sortie de l'église ; en quelques jours on peut visiter ses envi-
rons et son lac.
Si l'on va ensuite vers le sud de l'Adriatique, on prend le bateau
du lac le matin ; à Novi-Bazar, on débarque vers midi, et le petit
train vous conduit pour le soir à Antivari, où les bateaux du
Llyod et de la Puglia font escale.
Si l'on rejoint Trieste, Fiume ou Venise, on a intérêt à passer
par Cettigné. Partant à dix heures de Scutari, on est à quatre
heures et demie à Rieka ; une voiture particulière vous conduit
en trois heures à Cettigné (20 couronnes) ; de Cettigné à Cattaro,
des automobiles autrichiens font le service en trois heures ; le
prix est minime (6 couronnes), mais on y est très mal, cahotté
terriblement, couvert d'une poussière de roches qui pique les
yeux et cache le paysage. La voiture particulière est préférable.
A Cattaro, les bateaux du Llyod font escale. Même si l'on va
dans le sud, on peut prendre ce détour ; de Cattaro à Antivari.
le bateau ne met que six heures. A Antivari un hôtel suffisant
existe comme à Cettigné, et plusieurs offrent un gîte aux nom-
breux passagers de Cattaro. Aucun n'est encore bien installé.
Ces excursions de Scutari à Antivari et de Scutari à Cettigné et
Cattaro sont très belles et rentrent dans les voyages courants ;
je recommanderai aux personnes ne voulant aller qu'à la porte
de l'Albanie de tracer un circulaire Antivari- Vir-Bazar-Scutari-
Rieka-Cettigné-Cattaro, qu'elles suivront agréablement en
y consacrant une semaine.
HÉ
CHAPITRE XI
LES COMMUNICATIONS ENTRE LA PLAINE
DE DIAKOVO,
SCUTARI ET L'ADRIATIQUE
Les communications entre la plaine de Diakovo et Scutari :
le Drin ; la route de Prizrend à Scutari ; le projet d'en-
semble des voies de communication. — Les communica-
tions entre Scutari et l'Adriatique : le projet de Scutari,
port de mer.
Si l'on regarde une carte de géographie physique,
on voit, marquées dans le massif de l'Albanie du
Nord, deux profondes dépressions : celles des deux
Drin, l'une dirigée de l'est à l'ouest et comportant
un coude immense vers le nord, l'autre dirigée du
nord au sud. La première, celle du Drin blanc, est
la seule voie naturelle conduisant de la plaine de
Diakovo et, par suite, de la Turquie du Nord à
l'Adriatique ; la vallée du Drin noir mène à Dibra
et Okrida, d'où l'on peut gagner aussi la mer ;
mais le trajet est considérablement allongé, et il
n'atteint celle-ci que beaucoup plus au sud, à dix
heures de bateau d'Antivari et à cinq heures de
San Giovanni di Medua.
Quelle est la valeur de ces voies de communication
(165)
V ALBANIE INCONNUE
naturelles? Pourrait-on créer de nouvelles routes ?
C'est un problème dont on sent l'intérêt. Il n'existe
aujourd'hui aucune communication directe entre
les deux rives de la péninsule balkanique ; il en faut
faire le tour soit au sud par bateau, soit au nord par
chemin de fer. Il n'existe pas davantage de voie de
pénétration entre le littoral adriatique de cette
péninsule et tout l'Orient de l'Europe : du sud de
la Russie, de la Roumanie, de l'est de la Hongrie,
de la Bulgarie, de la Serbie, de la Turquie, on ne
peut gagner directement l'Adriatique et, par suite,
l'Italie et le bassin de la Méditerranée occidentale ;
le même détour est rendu nécessaire par l'absence
de, voie de communication entre les plaines de
Kossovo ou de Diakovo et l'Adriatique. Dès lors,
au point de vue économique, cette mer est, sur sa
rive orientale, une mer morte ; un cabotage insi-
gnifiant de la Dalmatie en Grèce transporte le com-
merce de ports qui ne desservent aucun arrière-pays.
L'importance du massif montagneux parallèle
à la côte est la cause première de cette situation ;
sur son propre territoire, l'Autriche-Hongrie n'a
rejoint la côte dalmate à l'intérieur que par une voie
ferrée étroite et lente, qui, d'ailleurs, n'est reliée
directement ni à l'orient de l'Europe, ni à la côte
de la mer Egée. La Turquie a rencontré d'autres
obstacles : la politique de son Gouvernement, son
incurie administrative et la méfiance des tribus
albanaises.
(166)
LES COMMUNICATIONS
Ces obstacles ne sont pas levés : quand le Gou-
vernement a paru disposé à faire construire une
ligne ferrée rejoignant Scutari, il y voyait moins
un profit économique qu'un avantage politique,
un moyen de domination sur l'Albanie ; mais cette
considération même accroît l'hostilité des tribus
à tout projet de ce genre ; aussi celui-ci ne devien-
dra-t-il pratiquement exécutable qu'au jour où la
paix et la confiance régneront en Albanie ; jusqu'à
ce moment, toute tentative serait sans lendemain ;
même si les travaux et la voie étaient assurés par la
protection des troupes, il serait impossible de main-
tenir celles-ci à l'intérieur du pays durant l'hiver
long et rigoureux, et les Albanais pourraient à leur
guise entraver la circulation et détruire la voie.
La paix établie, quels moyens de communication
seraient praticables? Le fleuve est inutilisable en
été à cause du manque d'eau, en hiver ou au prin-
temps à cause de la violence du courant, de la plaine
au pont des Vizirs, j'ai pu le constater moi-même.
Certains commerçants de Diakovo et de Scutari
prétendent qu'avec quelques travaux de régulari-
sation on pourrait rendre le Drin navigable à partir
de Spac et de là améliorer la piste qui conduit à
Diakovo par la montagne sans s'élever à plus de
700 mètres. Cette route présenterait un intérêt
local ; l'exploitation des forêts et la mise en valeur
de la Haute-Albanie serait facilitée par la possi-
bilité d'un transport fluvial assez étendu ; le
(167)
L'ALBANIE INCONNUE
passage commode à Diakovo par une bonne route
permettrait le développement de cette région.
Mais ce projet est fondé sur une hypothèse invé-
rifiée : la navigabilité du Drin jusqu'à Spach (1);
il met bout à bout une voie d'eau, une voie routière
et sans doute une voie ferrée ; enfin Diakovo n'est
pas le point désigné pour être le grand marché de la
plaine ; c'est une ville délaissée ; Prizrend, Ipek
et Mitrovitza sont les vraies têtes de ligne à travers
les montagnes.
Simple route ou voie ferrée, une voie de commu-
nication pourrait suivre deux tracés désignés par
la nature : les dépressions des deux Drin. On a bien
parlé, dans les conversations de chancelleries, d'un
autre projet passant par Ipek et le Monténégro ;
mais ceux mêmes qui l'ontlancé, —j'en ai l'aveu, —
le savaient irréalisable ; jamais la Turquie n'aurait
consenti à faire passer chez le voisin la voie qu'elle
désire (2). Même en l'absence de cette considération
(1) D'après l'ingénieur du vilayet de Scutari, le Drin,
fleuve à pente rapide et à cours désordonné, serait assez
difficilement rendu navigable ; il faudrait, d'après lui,
construire des écluses énormes pour diminuer la pente ;
enfin le courant puissant ne permettrait de se servir que
de larges barques très plates, qu'on remonterait avec peine,
en les faisant tirer ; l'exportation de certains produits pour-
rait trouver à cet aménagement du Drin des bénéfices;
mais ce fonctionnaire se demande s'ils correspondent à
l'importance des travaux qui seraient nécessaires.
(2) Ce projet de ligne, dite « ligne monténégrine », sui-
vrait le tracé Antivari-Vir-Bazar-Podgoriça, puis rejoindrait
Ipek et Mitrovitza ; d'après d'autres, il gagnerait directe-
(168)
LES COMMUNICATIONS
politique, qui paraît disparaître aujourd'hui, la
ligne serait un contresens géographique ; les désirs
du Monténégro pourraient l'amener à tenter de
forcer la nature ; mais, s'il est maître de Scutari,
aucune considération ne le pressera plus à faire
construire une voie ferrée qui devrait franchir
le chaos du massif monténégrin. Des deux tracés
que l'on peut donc envisager, l'un n'a été reconnu
par personne, l'autre par un seul homme, M. Briat,
l'ingénieur du vilayet de Scutari. Gelui-ci longerait
le Drin de Prizrend à Scutari ; l'autre suivrait ce
cours de Prizrend jusqu'à Kuksa, puis le cours du
Drin noir, jusqu'en un point à déterminer et de là
gagnerait l'Adriatique. C'est entre ces tracés qu'il
faudra choisir ; quelle en est la valeur et quelles
sont les possibilités d'exécution?
Il est curieux d'observer que les projets actuels
ne tendent qu'à faire renaître un état de choses
ancien. Avant la construction des chemins de fer
de Roumélie, Scutari et la voie du Drin étaient la
grande route de transit vers Prizrend, Uskub, Prich-
tina, Sofia, Belgrade, Widdin, toutes villes turques
à cette époque ; la navigation du Danube n'était
ment la Bosnie et la Serbie par Nikitch. Ce serait en tout
cas la suite de la ligne existante de la Compagnie italienne
d'Antivari ; après Podgoriça, la ligne rencontrerait les plus
grands obstacles.
(169)
L'ALBANIE INCONNUE
pas organisée, ses bouches n'étaient pas ouvertes,
et le commerce de l'Occident et du bassin méditer-
ranéen vers le nord de la Turquie passait par la
piste actuelle qui longe le Drin et était alors mieux
entretenue, et par la Boyana, navigable à cette épo-
que. Scutari était, à ce moment, le grand port d'im-
portation, le grand marché de transit vers l'in-
térieur.
Les événements économiques et politiques se sont
déroulés : les lignes vers Gonstantinople et vers Salo-
nique ont été construites et ont attiré à ce dernier
port toutes les marchandises destinées à l'intérieur ;
l'ouverture des bouches du Danube, l'indépendance
de la Serbie et de la Bulgarie ont rejeté vers d'autres
lieux le commerce qui passait par la route du Drin ;
la négligence du pouvoir et la politique d'isolement
de l'Albanie ont achevé l'œuvre.
Scutari est devenue une ville du passé ; sa déca-
dence se fait sentir en toutes choses : jadis, ses
bazars constituaient un dépôt immense de mar-
chandises d'Occident qui attendaient leur achemi-
nement vers l'intérieur ; aujourd'hui, c'est un mar-
ché, où ne se font presque que des transactions
locales ; chose remarquable, le commerce avec des
régions éloignées de la péninsule balkanique n'est
presque plus un commerce d'importation comme
jadis, mais d'exportation vers l'Occident ; c'est
ainsi que les porcs des pays serbes s'embarquent
en partie ici pour l'Italie ou la France. Par surcroît,
(170)
LES COMMUNICATIONS
la maladie des vers à soie a tué l'industrie locale de
la soierie, et Scutari tend à devenir une ville morte.
La naissance et le développement d'Antivari
auraient bientôt fait le reste, si le Gouvernement
turc, qui n'y prenait garde, y devait maintenir sa
domination. La victoire monténégrine serait peut-
être le salut de Scutari.
L'ancienne voie routière, qu'indiquait la nature
des choses, faillit être régénérée par la voie ferrée,
dès le début de l'ère des constructions de chemins
de fer en Turquie. Avant même l'achèvement du
réseau de Roumélie,le Gouvernement turc fit étudier
une grande ligne partant de Ferizovitch, — point
que j'ai signalé comme la porte des plaines de Kos-
sovo et de Diakovo, — qui gagnait Scutari et San
Giovani di Medua par Prizrend et la vallée du Drin.
Un capitaine d'état-major, Lecoq, étudia ce projet,
pour une Commission officielle entre les années
1875-1878, et peut-être ses études existent-elles
encore quelque part ; la Commission se déclara favo-
rable à ce projet ; mais la guerre russo-turque inter-
rompit longtemps toute nouvelle initiative. Le
projet ancien était d'autant plus indiqué que, aucune
construction de voie ferrée n'étant alors effectuée,
la route la plus courte pouvait être choisie. Or, à
Ferizovitch, on se trouve à 298 kilomètres de Salo-
nique et par le Drin seulement à 200 de San Giovani
di Medua ; si l'on compare la distance des grands
ports de Bari, Trieste et Marseille à Medua et à
(171)
L'ALBANIE INCONNUE
Salonique, on voit qu'ils sont situés à 120, 250 et
800 milles du premier, alors qu'ils ne sont pas à
moins de 760, 1000 et 1 200 milles du second.
Les anciennes voies commerciales ayant été dé-
tournées, est-il possible de les faire revivre? Il im-
porte d'abord de savoir si, sans des frais de construc-
tion trop élevés, on pourrait construire une plate-
forme large qui pourrait de suite supporter une voie
ferrée ou servir temporairement de route, selon les
conceptions que l'on adopterait. Cette reconnais-
sance d'ingénieurs a été accomplie par l'ingénieur
du vilayet, et de ses notes, que j'ai étudiées sur
place avec lui, voici ce qu'il résulte : de Scutari,
la voie pourrait gagner la rive droite du Drin direc-
tement par Renci et Mazreka (1) ; elle la suivrait
jusqu'à Komana, passerait en cet endroit sur la
rive gauche jusqu'à Fierza, Spach et le pont des
Vizirs, c'est-à-dire le long du coude du Drin. Le
coude du Drin est encore inconnu, et on ne peut
se fier aux renseignements des cartes ; le pont des
Vizirs, où j'ai passé et où commence le coude, est
coté par la carte autrichienne, comme situé à
229 mètres ; calculé barométriquement, il serait en
réalité à 246 mètres (2) ; dans cette partie de la
(1) Mskala sur la carte autrichienne.
(2) Autre exemple : sur la carte autrichienne, la rivière
Sala ou Ghala tombe droit dans le Drin, dont le cours est
nord-sud, Skvina étant à quelques kilomètres au sud ; en
réalité, le Drin fait en cet endroit un coude marqué; la rivière
Chala s'incurve aussi vers le Sud et vient tomber en face de
(172)
LES COMMUNICATIONS
vallée, de Komana à Skvina, d'une part, et du pont
des Vizirs à Fierza d'autre part, on ne rencontre
aucune difficulté sérieuse. Entre Skvina et Fierza,
l'angle aigu du Drin creuse une gorge profonde,
plus ou moins étroite selon les endroits ; on ne
peut l'éviter en coupant par la voie que suit la piste
actuelle de Komana à Puka et de Puka à Spac ;
il faudrait passer de 300 à 900 mètres, redescendre
à 550, puis regagner 900 pour rejoindre le Drin à
300 mètres. Il faut donc suivre la vallée, quoique
très encaissée ; il n'y a pas d'obstacle important
de Fierza à Apripa, à la pointe du coude ; mais
entre Apripa et Merturi, à l'endroit où le Drin fait
dévier brusquement ses eaux vers le sud, le fleuve
coupe une falaise à pic de 1 200 mètres ; M. Briat,
pour l'examiner, dut se faire descendre par des
cordes ; personne n'y a jamais passé, et la piste tra-
verse la montagne loin du cours du fleuve; les
observations de cet ingénieur montrent que, sur les
cartes, le coude est exagéré et qu'il n'y a vraiment
que 12 kilomètres très difficiles et 8 autres assez
malaisés. Le Drin passe en pleine roche, et partout
on peut élever un mur de soutènement sur le fond
rocheux du lit; en quelques endroits, on devra
peut-être construire un tunnel ; mais la longueur
totale des tunnels ne dépassera pas 1 ou 2 kilo-
mètres.
Skvina, située sur la rive droite ; sur la rive gauche, plus
au nord, est placée Brignela.
(173)
L'ALBANIE INCONNUE
De ces observations, il résulte que le passage pré-
sente des difficultés, mais qu'elles seraient loin
d'être insurmontables et qu'à l'exception d'une
vingtaine de kilomètres le coût de construction
serait normal.
Le coude du Drin passé, on peut rejoindre la
plaine de Diakovo par deux voies : si à Fierza la
route traverse le Drin et s'engage dans la vallée de
la Valbona, on gagne aisément Diakovo ; actuelle-
ment, les voitures à bœufs passent facilement de
Diakovo à Fierza, et les montagnes de Bistris,
marquées sui les cartes, n'existent pas ; la grande
chaîne passe au coude du Drin, qui la coupe en son
point le plus élevé ; la piste ne traverse à Bistris
qu'un simple seuil de 500 mètres d'altitude, qu'un
chemin de fer franchirait en lacets ou par un tunnel
de 1 kilomètre et demi environ.
L'autre route longerait le Drin et gagnerait Priz-
rend sans la moindre difficulté, comme je l'ai mon-
tré, en décrivant cette piste ; de là, le tracé est in-
diqué par le chemin existant vers Ferizovitch, la
vallée de la Morava et Zibetché ; à la première ville,
on coupe la ligne actuelle d'Uskub à Mitrovitza ;
à la seconde, la ligne d'Uskub en Serbie ; par cette
dernière et les raccords nécessaires, la plaine de
Diakovo serait reliée à l'Europe orientale.
Si la conception maîtresse est de relier l'Orient
de l'Europe à l'Adriatique par la route la plus courte,
le tracé naturel est celui de la vallée de la Morava,
(174)
LES COMMUNICATIONS
Ferizovitch, Prizrend, Kuksa. Celui passant par
la vallée de la Valbona et Diakovo ne serait indi-
qué qu'au cas où Ton voudrait gagner Mitro-
vitza (1) ; le défaut de ce projet serait l'allongement
assez marqué du trajet entre Scutari et toutes les
régions situées au nord et à l'est du défilé de
Kachanik ; d'autre part, la ligne par Prizrend et
Kuksa offre cet autre avantage qu'elle se confon-
drait jusqu'en ce dernier point avec une grande
artère nord-sud, qu'il faut prévoir, gagnant directe-
ment, par Kuksa et la vallée du Drin noir, Dibra,
Okrida, Koriça, Janina, Preveza ou Arta. Si cette
vue est exacte, Prizrend deviendrait la tête de ligne
vers l'intérieur, et c'est de là que pourraient partir
des voies de raccordement vers Diakovo, Ipek et
(1) Ce projet de faire passer par Diakovo et Mitrovitza
la ligne de communication est né des préoccupations causées
par le contrat passé entre le Gouvernement turc et la Com-
pagnie des chemins de fer orientaux ; la Compagnie a
obtenu un droit de préférence pour toute ligne construite
dans un certain périmètre autour de sa concession ; si donc un
chemin de fer devait couper à Ferizovitch la ligne actuelle,
il faudrait préalablement racheter le doit consacré par le
firman de concession. De là est venue la pensée de tourner
la difficulté en poussant la ligne nouvelle vers Mitrovitza
par Diakovo et Ipek ; par la vallée de l'Ibar et de la Morava
ou par l'Ibar et Kragujevac, la liaison serait assurée avec
les voies existantes de Serbie et d'Europe ; on fait remar-
quer que Mitrovitza serait, par cette route, à 230 kilomètres
de Scutari, alors qu'il est à 360 kilomètres de Salonique ; de
Diakovo un embranchement pourrait rejoindre Prizrend et
la région de Ferizovitch. Mais il paraît vraisemblable qu'un
arrangement sera conclu avec la Compagnie des Chemins
de fer orientaux.
(175)
V ALBANIE INCONNUE
Mitrovitza, en empruntant exactement le tracé que
j'ai suivi et décrit dans la première partie de ce
récit.
Un projet un peu différent a aussi été envisagé (1):
le chemin de fer emprunterait les voies dont je
viens de parler de Ferizovitch à Prizrend et Kuksa ;
mais au lieu de suivre le Drin à partir de Kuksa
après le confluent des deux Drins, il remonterait
le Drin noir, comme le chemin de fer allant au sud
vers Okrida et Janina ; puis, en un point donné,
probablement à Dibra, il gagnerait Scutari en des-
cendant la vallée du Mati.
Sous cette forme, le projet paraît peu satisfai-
sant. La critique que j'en fais est fondée sur une
vue d'ensemble du futur réseau en Europe et,
notamment, en Albanie ; il me paraît devoir être
ainsi conçu : une ligne doit être considérée comme
l'artère centrale du réseau, traversant la péninsule
balkanique du sud au nord ; ce serait l'arête princi-
pale du système avec des voies latérales rejoignant
les deux mers ; cette ligne maîtresse peut être soit
Zibetché - Ferizovitch - Prizrend - Kuksa - Okrida -
Janina-Preveza ou Arta (2), soit Uskub-Monastir-
(1) D'après des informations datant de 1911, c'est celui qui
aurait été envisagé dans la concession accordée à la Régie
générale de chemins de fer et de travaux publics.
(2) De Kuksa, la ligne rejoindrait Dibra sans difficulté
après avoir franchi un petit resserrement de suite après
Kuksa, et traversé de Debrova à Dibra la fertile vallée de
Dibra ; de Dibra à Struggla, le Drin noir est encaissé dans
une gorge, mais elle n'est pas très resserrée, et un sentier y
(176)
LAC DE SCUTARI. ILE DE LESSENDER (Voir page 159).
DE SCUTARI A CETTIGNÉ. BARQUE SUR LE FLEUVE RIEKA.
L'Albanie inconnue.
PI. 28, Page 176.
LES COMMUNICATIONS
frontière grecque-Athènes ; ces deux routes paral-
lèles ne s'excluent d'ailleurs pas forcément; mais,
si l'on fait l'une, l'autre peut être reculée pour un
temps indéterminé. Le premier tracé a paru plus
en faveur ; il réunissait l'Albanie au reste de l'em-
pire ; il fait passer par l'ouest de la Turquie le tran-
sit de l'Europe orientale, met en valeur l'Albanie et
les ports turcs sur l'Adriatique, est appuyé par des
groupes influents et par la France et la Russie ; le
second tracé est désiré par l'Autriche et la Grèce,
et, s'il profitait à la Turquie, sera avantageux surtout
pour Athènes (1) ; Salonique pourrait d'ailleurs être
atteinte par la concurrence que lui ferait désormais
le Pirée. Si la Serbie et la Grèce étendent leurs terri-
toires, la première plaidera pour le premier tracé, la
passe ; à Struggla, la voie contournerait le lac d'Okrida par
Okrida et Pogradec, selon le tracé d'une piste existante,
puis descendrait à Korica et Janina et gagnerait le golfe
d'Ambrazzi, où les grands bateaux peuvent entrer en tout
temps.
(1) La Grèce est le seul État européen où l'on ne peut se
rendre par voie ferrée (le Monténégro excepté) ; si la liaison
était établie, Le Pirée pourrait devenir le port d'embarque-
ment des voyageurs vers l'Egypte et l'Inde, à la place de
Brindisi ; la voie naturelle serait d'Uskub à Athènes par
Perlepé, Monastir, Kastoria, Velestino et Galambaca ; des
raisons politiques, avant la guerre des Balkans, avaient fait
proposé par la Grèce le tracé Larissa-Pappapouli (voie exis
tante jusqu'à la frontière), Platamona et Ghida (sur la ligne
de Salonique) ; ce tracé suivait la ligne du rivage. Le Gou-
nement turc, préférant une voie plus sûre en cas de guerre,
proposait une ligne partant de Veria (sur la ligne Salonique-
Monastir) et gagnant Elassona et Larissa par Ibelli et
Serfidge ; d'ailleurs il en aurait retardé le plus possible la
construction.
(177)
12
L'ALBANIE INCONNUE
seconde pour l'autre, et il y a par suite quelque chance
qu'on les réalise assez rapidement tous les deux.
Si le premier tracé est adopté, il rejoint la Serbie
et l'Europe centrale et orientale par la voie exis-
tante d'Uskub à Nisch et par de nouvelles voies de
raccordement ; la Bulgarie serait en communica-
tion directe par la voie de Kumanovo à Kustendil ;
les jonctions au nord ainsi déterminées, la voie prin-
cipale serait rejointe à l'est et à l'ouest par les voies
latérales suivantes : à Ferizovitch, par la ligne
existante vers Mitrovitza et la Bosnie d'un côté,
par celle vers Salonique de l'autre ; à Prizrend, par
une route secondaire vers Diakovo, Ipek et peut-
être Mitrovitza ; à partir de Kuksa, en un point à
déterminer par une ligne vers Scutari ; à Okrida,
par un raccordement vers Durazzo d'une part, et,
d'autre part, vers Monastir, d'où le chemin de fer
déjà exploité gagne Salonique. De cette manière,
une véritable arête dorsale de la péninsule est cons-
tituée ; elle répond aux divers besoins : la jonction
de l'orient de l'Europe à l'Adriatique est assurée
par la ligne de Scutari en ce qui concerne le nord de
l'Adriatique, par la ligne de Durazzo au centre, par
le terminus de Preveza ou Arta au sud ; la liaison
des deux mers est établie par les voies latérales,
situées dans le prolongement l'une de l'autre, de
Durazzo à Okrida et d' Okrida à Monastir et Salo-
nique (1).
(1) En juillet 1911, ont été signés entre le Gouvernement
178
LES COMM UN ICA TIONS
Cette vue d'ensemble garde sa valeur, qu'il s'agisse
de la construction de chemin de fer, du simple
établissement d'une route, ou enfin de la pose d'une
solide plate-forme supportant une chaussée pour
service d'automobiles, susceptible d'être ultérieu-
rement utilisée par une voie ferrée.
C'est en pensant à ce plan que je critique le projet
de faire partir de Dibra la voie destinée à gagner
Scutari ; ce serait un allongement considérable de
tous les trajets, soit qu'il s'agisse de gagner Scu-
tari, soit que l'on considère la liaison à l'Eu-
turc et le représentant de la Régie générale française des
chemins de fer des contrats visant ces études et à leur suite
les concessions de chemins de fer dans les directions généra es
suivantes : lo une ligne Mrdaré (à la frontière sefe dtù
1 on peut gagner le chemin de fer existant de Nisch à Ûskub
par le grand détour de la vallée de la Toplica et de ses
affluents) Prichtina, Prizrend, Kuksa, Dibra, Okrida
Kontza Janina et l'Adriatique, en un point à choisir en
face de Corfou probablement; le tracé prévu est celui que
nous indiquons, sauf de Prizrend à la frontière serbe où Pa?
sa longueur et ses détours il est particulièrement mal'choiï-
2° le raccordement de Monastir à Okrida par Resna £> l'
liaison de Prizrend à Scutari; 40 le raccordement de Monast ?
a la ligne Uskub-Salonique et à la frontière bulgare nar un
trace Monastir-Gradsko-Ichtib-frontière bulgare La Société
allemande de Monastir-Salonique (qui réclamait le droTt de
construire Monastir-Durazzo) et la Société autrichienne des
chemins de fer orientaux (qui réclamait le monopole de
toute voie traversant sa ligne) ont protesté contre ces conces
sions En avril 1912, sur la demande du Gouvernement ^rî
cinq -brigades d'ingénieurs français ont été envoyTes par Ta
di sgie«gRé feïu Hït^ IeS tracés de ces ^Ss^fer
dits « Réseau d Albanie ,,. Les premiers travaux ont été
nterrompus par les événements. En même temps la construc!
a lÏL1?* gne +Vere la Grèce Par Karaferi^ était réservée à
la Société Monastir-Salonique, mais pour une date ultérieure
(179)
L'ALBANIE INCONNUE
rope orientale ; de Dibra, d'ailleurs, le débouché
naturel serait plutôt Durazzo. Ce projet ne serait à
retenir que si des tracés plus courts étaient d'une
extrême difficulté, ce qui n'est pas, ou s'il était
d'une grande facilité d'exécution, ce qui n'est pas
non plus : pour rejoindre de Dibra la vallée du Mati,
la voie devrait franchir une région fort monta-
gneuse.
Toutefois, une suggestion peut être retenue dans
ce projet : c'est celle d'examiner si Scutari ne pour-
rait être atteint par une autre route que celle du
Drin. A cet égard, je me suis demandé si on ne pour-
rait trouver une voie de passage à travers le terri-
toire mirdite. Si l'on examine une carte, on voit
qu'en partant de Kuksa le tracé suivant le Drin
s'incurve fortement dans le Nord ; pourrait-on
trouver un tracé plus facile d'exécution et d'une
longueur à peu près semblable en l'incurvant dans
le Sud ; on aurait cet avantage d'ailleurs de suivre
plus longtemps la grande artère médiane ; on se rap-
procherait, d'autre part, de Dibra et de la plaine
cultivée, dont cette ville est le centre ; enfin on tra-
verserait le territoire mirdite sensiblement plus
peuplé que le territoire du Drin, plus fertile et dès
aujourd'hui plus accessible.
Malheureusement, je n'ai pu reconnaître la route
dans son entier ; de Kuksa les dissentiments des
tribus m'ont forcé à gagner Orosch et la Mirditie
par la route de la montagne, au lieu de remonter le
(180)
LES COMMUNICATIONS
Drin noir et de rejoindre ensuite Orosch par une
vallée, un col ou un passage utilisable. Je suis donc
réduit à formuler une suggestion, sans pouvoir
donner un avis en connaissance de cause. Le tracé
à étudier partirait de Kuksa, remonterait la vallée
du Drin noir et de la Mota Lurese et de cette vallée
rejoindrait soit la vallée du haut Fani, soit Orosch
ou ses environs ; de là on peut parvenir à Scutari
par les pistes que j'ai suivies. La première et la
troisième partie de ce trajet sont praticables ;
sur la seconde, il n'existe aucun renseignement : on
peut évaluer entre 5 et 10 kilomètres sa longueur ;
si petite que soit cette distance, elle n'en a pas
moins une importance capitale, car la région est
traversée par une chaîne de 1 000 à 1 500 mètres
de hauteur.
Si cette route, après examen, est regardée comme
trop malaisée à construire, j'estime qu'il faut en
revenir résolument au tracé côtoyant le cours du
Drin noir, puis du grand Drin, jusqu'à Scutari.
La possibilité technique d'établir une voie de com-
munication ainsi définie, en peut-on déterminer
la valeur économique? Cette valeur est certaine,
quoiqu'il soit malaisé d'affirmer que le trafic en se-
rait à lui seul suffisamment rémunérateur. Ses prin-
cipaux éléments seraient les voyageurs se rendant
de l'Europe orientale et de Turquie vers l'Italie et
le bassin de la Méditerranée occidentale, ou récipro-
quement, les marchandises transitant des régions
(181)
V ALBANIE INCONNUE
de Diakovo et de Kossovo, des plaines d'Uskub et
de Macédoine, de Serbie et même de la Bulgarie
occidentale, enfin le commerce local ; ce commerce
serait peu important au début, mais se développe-
rait si le pays était pacifié ; les plaines de Vieille-
Serbie produiraient en abondance du blé, du maïs,
du vin excellent sur le flanc des collines, des melons,
des fruits, tous les légumes d'Europe ; l'intérieur,
aujourd'hui presque inculte, est particulièrement
riche en forêts ; les pins et les chênes sont d'une
superbe venue et s'étendent jusqu'au fleuve Mati, à
30 kilomètres au sud d'Orosch ; ce sont d'immenses
forêts de pins, qui couvrent le triangle que délimite
le coude du Drin ; plus loin, ce sont les chênes qui
dominent, notamment dans la Mirditie méridio-
nale ; mais dans toute la contrée, ils se retrouvent ;
on coupe ses pousses pour les troupeaux de chèvres,
qui ne peuvent se nourrir des branches de sapins ;
on sait qu'on ne peut faire flotter sans inconvénient
que le bois de chauffage ; aussi, pour exploiter uti-
lement les magnifiques arbres des forêts albanaises,
est-il nécessaire de se servir d'un autre moyen
d'expédition que des radeaux aménagés sur les
rivières et le Drin.
Une autre source de commerce local pourrait
être la mise en valeur de certaines parties fertiles
de l'Albanie des montagnes du Nord, notamment
de la Mirditie et surtout de la vallée de Dibra :
cette large vallée, arrosée par le Drin noir, presque
(182)
LES COMMUNICATIONS
fermée par deux défilés au sud vers Okrida, au nord
vers Kuksa, est recouverte d'alluvions très propices
à la culture ; le pays est même aujourd'hui assez
habité ; la race paraît faite d'un mélange d'Albanais
et de Bulgares aujourd'hui albanisés et convertis
à la religion musulmane ; le « Dibran » est plus
voyageur que ses compatriotes des autres tribus;
il va volontiers loin d'Albanie et, à Constantinople,
amasse un petit pécule et revient dans son village
vivre tranquillement et cultiver pour lui-même ses
champs fertiles. A la différence des autres parties de
l'Albanie des montagnes du nord, le pays de Dibra
est occupé par une population déjà assez dense, qui
se groupe en villages, au lieu de demeurer dans des
fermes disséminées ou des koulé isolés. Si les pro-
duits du pays pouvaient être expédiés, les habi-
tants pourraient mettre en valeur cette vallée et
fourniraient des éléments d'un trafic local.
Ce trafic, pour faible qu'il soit, n'est donc pas
inexistant ; il se développera, à mesure que les pro-
duits du sol seront exploités, que l'aisance des habi-
tants croîtra et que la richesse engendrera des
besoins aujourd'hui absents.
Mais, de même que la construction et l'exploita-
tion de ces voies de communication ne seront pra-
tiquement possibles que si le pays est pacifié, de
même cette mise en valeur ne peut être envisagée
que si l'Albanie est tranquille et les Albanais rassurés.
L'établissement d'une voie ferrée vers l'Adriatique
(183)
L'ALBANIE INCONNUE
dépend de l'entente avec l'Albanie, et la valeur éco-
nomique de cette ligne sera proportionnée à la con-
fiance avec laquelle cette race souscrira au pacte
d'alliance.
L'exécution de ces projets aura assurément pour
conséquence de rendre plus intime les liens écono-
miques et politiques qui rattachent l'Albanie aux
dominateurs de la Macédoine, hier turcs ; la péné-
tration turque en Albanie se serait infiltrée à la fa-
veur de la route et de la voie ferrée ; la politique turc
avait donc raison de considérer ces projets comme
des moyens d'assurer le loyalisme des habitants,
d'affermir la domination ottomane, de consolider
l'empire ; un intérêt politique, stratégique et im-
périal de premier ordre s'attachait à l'exécution de
ces lignes. Mais, si cette exécution n'est pas pré-
cédée et accompagnée d'un désir véritable d'entente
avec l'Albanie, elle ne se fera qu'au prix des plus
grandes difficultés, en sacrifiant le sang, l'argent
et peut-être l'avenir politique du pays. La question
des voies de communication entre la plaine de Dia-
kovo et Scutari, par suite entre le Danube et l'Adria-
tique, est en étroite dépendance avec la politique
qu'aurait suivie hier et les garanties qu'aurait fourni
la Sublime-Porte et avec celle que poursuivra de-
main le maître de la Macédoine.
La liaison assurée entre l'intérieur et Scutari,
(184)
LES COMMUNICATIONS
un problème reste à résoudre : celui des communi-
cations entre Scutari et l'Adriatique.
A l'heure présente, Scutari communique directe-
ment avec cette mer par la rivière la Boyana, dont
les eaux sinueuses parcourent 41 kilomètres pour
déverser dans l'Adriatique le trop-plein du lac de
Scutari. C'est l'ancienne Barbana, bien connue des
Romains, dont la largeur actuelle est d'environ
200 mètres et la profondeur de 4 à 5 mètres jusqu'à
Samric ou Obotti ; plus en amont, la profondeur
n'est par endroits que d'un mètre environ, avec
tendance à diminuer ; ses deux tributaires, le Kiri
et la Drinassa, l'ensablent peu à peu, et leurs dépôts
avancent lentement de Scutari vers la mer. Aussi
les communications sont-elles difficiles par cette
voie d'eau ; elle est aujourd'hui utilisée par. des
vapeurs monténégrins dépendant de la Puglia et par
des vapeurs autrichiens du Lloyd, qui font la tra-
versée de Scutari à San Giovanni di Medua ; les
petits bateaux monténégrins l'effectuent directe-
ment; les Autrichiens opèrent un transbordement
à Obotti ; de toute manière, les communications
sont difficiles ; chaque année, l'ensablement s'ac-
centue ; on ne peut, depuis longtemps, faire la tra-
versée sur des navires de haute mer ; bientôt, elle
ne sera possible que sur des barques à fond plat.
Dans de telles conditions, comment assurer une
communication facile et pratique entre Scutari et
l'Adriatique? La première pensée a été de relier
(185)
L'ALBANIE INCONNUE
Scutari au port de San Giovanni di Medua (1). Ce
port, situé à une quarantaine de kilomètres au
sud de Scutari, est visité par les navires faisant
escale sur la côte albanaise ; il est formé par un res-
saut de la côte et ouvert sans protection aux vents
du sud ; dangereux en cas de gros temps, il est, de
plus, en voie de disparition : le Drin se jette dans la
mer à moins de 10 kilomètres au sud, etsesalluvions
portées par les flots et les vents, viennent peu à peu
combler le port ; c'est, comme à Dulcigno, et dans
d'autres baies, l'ensablement progressif, qui ne pour-
rait être combattu que par des travaux très coûteux.
Aujourd'hui les bateaux restent en mer et si, par
la construction d'un port, on pouvait leur permettre
d'aborder à la côte, on devrait draguer sans cesse
le port et établir des digues ruineuses ; Medua ne
mérite pas ces dépenses ; il faut le laisser à son triste
sort de petite agglomération maritime et adminis-
trative sans habitants indigènes et sans avenir,
dont la crique ne devrait être utilisée qu'à défaut
de tout autre point d'atterrissement.
La liaison de Scutari à Antivari est déjà assurée
en partie et pourrait être perfectionnée ; Antivari,
port en eau profonde, serait un terminus maritime
excellent pour une voie balkanique ; mais il est un
territoire monténégrin, et les Turcs voulaient un
(1) Une mission d'ingénieurs a étudié ce projet pour la
Société d'Entreprise générale de la Construction des routes
dans l'Empire ottoman.
(186)
LES COMMUNICATIONS
port national comme point de départ d'une grande
ligne ; d'ailleurs les communications directes entre
ces deux villes si rapprochées, pour n'être pas im-
possibles, ne seraient pas des plus aisées ; un massif
calcaire tourmenté et dénudé les sépare, dont les
cimes dépassent 1 500 mètres et dont le pied plonge
dans le lac de Scutari et la mer Adriatique.
Dès lors, on s'est demandé si on ne pourrait uti-
liser un port turc, qu'on peut améliorer, Durazzo.
De Scutari à Durazzo, par Alesio, la route est fa-
cile ; les ponts sur le Drin, le Mati, l'Ismi et l'Arzeu,
seraient les seuls importants travaux d'art ; la ligne
drainerait tout le commerce de la Mirditie et aurait
ainsi un certain trafic local ; mais, de Scutari à
Alesio, la distance est de 40 kilomètres et d'Alesio
à Durazzo, de 60 ; ajouter un parcours de 100 kilo-
mètres est faire un détour considérable pour des
trajets qui pourront compter de 200 à 500 kilomè-
tres, selon que l'on partira de Prizrend ou du Danube.
Par suite, on s'est demandé si la solution ne serait
pas de faire de Scutari même un port de mer ; l'in-
génieur du vilayet de Scutari a fort étudié cette
question, et je lui suis redevable de la plupart des
indications techniques qui vont suivre. Dans son
ensemble, le projet embrasse les aspects les plus
divers ( 1 ) .
(1) Une Société française, la Régie générale des chemins
de fer et des travaux publics, a commencé l'étude de ce
projet.
(187)
V ALBANIE INCONNUE
Scutari port de mer comporte la régularisation
de la Boyana, le rejet du Drin et du Kiri dans leurs
anciens lits, l'assèchement partiel du lac de Scutari,
l'abaissement des eaux du lac, la mise en culture de
20 à 30 000 hectares de terres arables aujourd'hui
inondées, l'amélioration des conditions de salubrité
de la ville et la suppression des inondations pério-
diques qui la ravagent. C'est, on le devine, un grand
travail, dont l'estimation se chiffre d'après certains
à des dizaines de millions, mais dont les résultats
peuvent être de permier ordre pour le développement
de cette partie de l'Albanie et l'avenir des voies de
communication.
Pour comprendre la base sur laquelle s'appuie le
projet, il faut se rappeler le régime des eaux, à Scu-
tari et dans la région : à la sortie des montagnes
albanaises, le Drin se divise aujourd'hui en deux
branches (1) : l'une garde le nom de Drin et coule
au sud à travers une plaine d'alluvions jusque vers
Alesio, où il se jette dans l'Adriatique ; l'autre,
appelée la Drinassa, remonte vers Scutari, reçoit
sous les murs de la ville le Kiri et non loin de la for-
teresse apporte les eaux lourdes des dépôts des
deux rivières à la Boyana, qui vient de sortir du
lac et conduit à la mer les apports du Drinassa et
(1) Le Drin blanc a 120 kilomètres environ ; le Drin noir,
150 ; le Drin proprement dit résultant de leur réunion, 100;
enfin la branche allant vers Alesio a 45 kilomètres, et celle
allant à la Boyana, 2 kilomètres.
(188)
LES COMMUNICATIONS
du Kiri et le trop-plein du lac de Scutari. Ce régime
est de date récente et ne remonte pas au delà de
1846 ; avant cette date, le Drin ne se divisait pas
en deux branches, mais s'écoulait tout entier au
sud vers Alesio ; le Kiri se jetait directement dans
le lac et la Boyana rejoignait le Drin un peu au nord
d'Alesio, par la vallée d'entre les Deux-Monts (Kneta
Baldrius) ; le changement de régime au siècle der-
nier n'est d'ailleurs que la répétition d'un phéno-
mène très ancien : Tite-Live, par exemple, ne fait
pas mention du Drin en parlant de Scutari, mais
signale que le Kiri y passe ; cinquante ans après,
Pline mentionne le Drin à Scutari ; Ptolémée le
fait couler seulement vers Alesio ; au xve siècle, le
Kiri suit le cours actuel ; au xvue siècle, il se jette
directement dans le lac ; en 1820, il reprend son lit
ancien ; en 1816, le Drin coulait encore seulement
vers Alesio, au témoignage du consul de France,
Fouqueville ; c'est en 1846 qu'il se dédouble à nou-
veau, en même temps que la Boyana est rejetée
vers le cours qu'elle suit aujourd'hui. Ces revire-
ments constants prouvent que le Drin et le Kiri sont
deux rivières coulant sur un cône de déjection très
caractérisé formé des montagnes albanaises ; elles
s'échappent toujours par la plus grande pente;
quand l'abondance de leurs apports a diminué
cette pente, elles se précipitent vers l'autre ; quand
celle-ci est en partie comblée, elles reviennent à la
première, et ainsi de suite ; la force des eaux et
(189)
L'ALBANIE INCONNUE
l'importance de ce travail de comblement causent
la fréquence de ces revirements.
A leur tour, ceux-ci exercent une influence consi-
dérable sur le régime du lac de Scutari : le courant
très rapide du Drin et du Kiri entraîne dans la
Boyana des galets et des sables en abondance, qui
se déposent dans le fleuve d'autant plus vite que la
pente diminue et haussent son lit ; cet exhausse-
ment forme une sorte de seuil et fait monter, par
contre-coup, les eaux du lac ; le Drin, en effet, débite
aux hautes eaux environ 1 500 mètres cubes à la
seconde, dont un tiers s'écoule par Alesio et deux
tiers par la Drinassa ; la Boyana reçoit en outre
300 mètres cubes du Kiri et 300 mètres cubes du
lac, au total 1 800 mètres cubes par seconde, aux
hautes eaux ; mais la Boyana, dont le lit a été re-
haussé, ne peut, à l'étranglement de Belaj, débiter
par seconde que 900 mètres cubes ; par suite, le
restant des eaux, impuissant à s'écouler, élève le
niveau du lac, inonde la plaine de Scutari, y dépose
ses alluvions et en exhausse le niveau. C'est ainsi
que toute cette côte albanaise s'est formée : c'est
une plaine d'alluvions produites par les dépôts
fluviaux ; le rivage de l'ancienne mer Adriatique
était au pied des monts ; au large, quelques îles
allongeaient leur profil parallèle à celui de la côte ;
les alluvions ont rempli les vides, enserré les an-
ciennes îles, qui forment aujourd'hui des montagnes
pointant dans la plaine actuelle ; les deltas de la
(190
LES COMMUNICATIONS
Boyana, du Drin, comme du Mati, du Scumbi, ont
suivi, aux époques historiques, une évolution ana-
logue, qui se continue sous nos yeux : Dulcigno et
San Giovanni di Medua s'ensablent et disparaîtront
en tant que port, comme a disparu Alesio par
exemple, aujourd'hui à 12 kilomètres de la mer,
qui était, d'après Diodore de Sicile, un grand port
commerçant. D'après Tite-Live, la mer était à
17 000 pas de Scodra ou Scutari, c'est-à-dire que
son rivage passait à peu près aux collines de Reci,
aujourd'hui à quelques kilomètres dans l'intérieur.'
Ce travail de colmatage a amené la formation et
l'exhaussement du lac de Scutari (1): celui-ci
n'existait pas à l'époque romaine ; à sa place, des
marécages s'étendaient jusqu'à Scutari ; la mer était
plus près, le lit de la Boyana plus profond, et la plus
grande partie des eaux de la région s'écoulaient sans
peine ; mais les alluvions gagnent, la mer est re-
poussée; le lit de la Boyana est ensablé ;les eaux qui
ne peuvent s'écouler assez vite refluent en arrière et
à la fois forment le lac et, aux hautes eaux, inondent
la plaine ; le lac de Scutari est constitué par le trop-
plein des eaux qui ne peuvent s'écouler vers la
mer ; le sol du lac est sujet au même travail de com-
blement que la Boyana, mais beaucoup moins ra-
tn£? Lt ia° n auJ°urd'hui 325 kilomètres carrés ; son alti-
2 mètrl P ? m' 23; C6lle de la SUrface de ses eaux est de
n2 ?f*?es en moyenne ; de sa surface, 26000 hectares sont
en terntoire ottoman et 24000 en territoire monténégrin-
son déversoir, la Boyana, a une longueur de 41 kilomètres!
(191)
V ALBANIE INCONNUE
pide, de telle sorte que tout à la fois la base du lac
s'exhausse et le niveau de ses eaux monte ; la consé-
quence est l'extension de surface que le lac a prise
dans les temps les plus récents : si l'on consulte une
carte éditée en 1829 à Vienne par Frantz Weiss,
on voit qu'il existait dans le lac à cette époque des
îles et des villages, dont plus rien ne subsiste au-
jourd'hui ; la profonde baie de Hotti était, à ce mo-
ment, entièrement séparée et formait un lac isolé ;
du témoignage des riverains, des observations lo-
cales, des constructions noyées, on peut évaluer à
12 000 hectares environ lès terres gagnées par les
eaux dans le dernier demi-siècle.
De ces explications, on peut conclure à quel pro-
jet de travaux on aboutit : il faudrait rejeter le
Drin dans son ancien lit ou, pour mieux dire, rejeter
la totalité de ses eaux dans le lit descendant à Alesio ;
rejeter, d'autre part, le Kiri vers son ancien cours
pour le conduire directement au lac, puis draguer
la Boyana profondément ; ce triple travail effectué,
les conséquences se devinent : la déviation du Drin
abaisserait les eaux du lac de 2 mètres environ,
le dragage de la Boyana d'un chiffre sans doute
égal ; par suite, serait rendue à la culture une
grande étendue de terres aujourd'hui couvertes
par le lac, inondées ou marécageuses (l);la partie
(1) On évalue à 12 000 hectares les terres couvertes par
le lac depuis la variation du Drin en 1846, à 15 000 hectares
celles noyées par les inondations.
(192)
DE RIEKA A CETTIGNÉ. UNE PAYSANNE SUR LA ROUTE
(Voir page 160).
!|
■
CETTIGNÉ. LE PALAIS DU ROI NICOLAS (Voir page 162).
L'Albanie inconnue
PI. 29, Page 192.
LES COMMUNICATIONS
nord du lac, la plaine de Scutari, la vallée d'entre
les Deux-Monts où passe l'ancien cours de la Boyana
au Drin fourniraient un sol d'alluvions d'une mer-
veilleuse fertilité ; Scutari serait mis à l'abri des
inondations et son état sanitaire grandement amé-
lioré ; enfin, par l'approfondissement de la Boyana,
les navires de haute mer pourraient gagner Scutari,
au lieu de s'arrêter à Samric ou Obotti, comme au-
jourd'hui.
Tel est, dans son ensemble, ce projet, très sédui-
sant d'aspect, et ayant l'avantage de résoudre de
la plus élégante manière le problème en apparence
insoluble des relations directes entre Scutari et
l'Adriatique.
La pierre d'achoppement sera la question finan-
cière : que coûteraient ces travaux ? Les évaluations
sont chose trop douteuse pour que je m'y risque ;
l'ingénieur du vilayet de Scutari croyait pouvoir
estimer à 4 millions les travaux d'endiguement du
Drin et à 1 million par mètre d'approfondissement
le dragage de la Boyana ; il me paraît certain que
ce sont là des minima ; il ne faut pas oublier qu'il
y aura tout un travail d'adduction des eaux au lac
et à la Boyana à effectuer ; d'autre part, si l'on veut
que la Boyana puisse supporter des navires d'un
certain tirant d'eau, il faudra peut-être draguer
non seulement la rivière, mais le lac ; le sol du lac
s'est, en effet, exhaussé ; si l'on enlève les sables de
la Boyana et si on rejette le Drin, il n'y aura plus
(193)
13
V ALBANIE INCONNUE
d'obstacle à ce que la totalité des eaux s'écoule
vers l'Adriatique. Les seuils de la Boyana n'arrête-
raient plus l'excédent de ces eaux et ne les feraient
plus refluer en arrière ; il en résulterait donc un
abaissement du niveau des eaux dans le lac et le
fleuve, qui ne pourrait alors supporter de gros
navires. Enfin le projet ne prendrait tout son
intérêt que si les hectares de terre arable asséchés
et certainement très fertiles étaient mis en valeur,
et l'on sait assez, sans que j'y revienne, que cette
mise en valeur n'est possible qu'avec les progrès de
la pacification ; le problème des rapports avec les
Albanais domine ainsi toutes ces questions éco-
nomiques et c'est de sa solution qu'on peut espérer
un développement rationnel du pays.
Ce problème résolu, l'ouverture de voies de com-
munication entre Uskub, Scutari et l'Adriatique
présenterait un intérêt capital non seulement pour
l'Albanie et pour Scutari, mais pour l'écoulement
ou l'introduction de marchandises d'Orient en
Occident ; et réciproquement ce pourrait être la
renaissance et le développement d'un courant com-
mercial, disparu depuis la construction des che-
mins de fer orientaux et l'indépendance des États
chrétiens balkaniques ; l'extension de ceux-ci et
l'établissement d'une ligne ferrée pourraient rejeter
vers cette voie le trafic arrêté par les événements
politiques et économiques survenus dans les Balkans
pendant le dernier quart du xixe siècle.
(194)
CONCLUSION
L'ALBANIE ET LES ALBANAIS
Quoi que le présent et l'avenir prochain réservent
à la Turquie musulmane et aux États chrétiens
des Balkans, l'Albanie et les Albanais restent tou-
jours un facteur capital dans la question d'Orient ;
ce peuple, « indomptable et rebelle » quand on
veut le soumettre pleinement, demeure et demeu-
rera retranché dans ses montagnes, étranger à
tous ses voisins, dont il se sert ou qui s'en servent,
énigme ethnographique qui complique singulière-
ment les problèmes politiques des Balkans.
Qu'il existe une nation albanaise, il est aujour-
d'hui impossible de le nier ; ces hommes possèdent
tout ce qui caractérise une nation : une langue
commune, un sentiment albanais plus ou moins
éveillé, mais cependant partout latent, un type
physique, un territoire ; plus d'une nation ne réunit
pas autant de caractères communs à tous ses fils ;
toutefois, c'est une nation qui naît, je veux dire qui
renaît ; par suite, ces caractères ne présentent
pas partout la même netteté ; selon les régions,
ils sont ici très frappants, là quelque peu voilés ;
(195)
L'ALBANIE INCONNUE
tantôt la race est pure, tantôt les siècles l'ont
métissée ; la montagne et la politique ont enfermé
dans des limites et dans des visées étroites des
tribus qui, jusqu'à présent, se sont désintéressées de
l'action commune albanaise ; mais les événements
des toutes dernières années ont précipité les choses,
modifié les points de vue et avivé les sentiments
communs. En 1908, l'Albanie était « en puissance » ;
elle n'avait pas pris pleinement conscience d'elle-
même ; en 1912, les Albanais affirment leur force,
leur cohésion et leur nationalité en rejetant l'oppres-
sion turque et en entrant victorieux à Uskub.
Ce que sont ces hommes, ce qu'ils sentent, com-
ment, appui fidèle d'Abdul-Hamid, ils ont d'abord
paru acclamer la révolution de 1908, puis ont résisté
à la politique jeune-turque et ont fini par entrer en
révolte ouverte contre Gonstantinople, c'est ce
qu'on peut comprendre, si j'ai réussi à les mon-
trer tels que je les ai vus.
Les voyageurs et les géographes divisent habi-
tuellement les Albanais en Gegs et en Toscs, que
séparerait le fleuve le Scumbi ; en réalité, il y a
aujourd'hui, au point de vue psychologique et
national, trois ou quatre milieux albanais, sur
lesquels réagissent encore assez différemment les
événements politiques : les Albanais des plaines du
nord de Kossovo et de Diakovo, habitants des
villes et des campagnes, en conflit avec les Serbes ;
les Albanais des montagnes de Prizrendà Scutari,
(196)
L'ALBANIE ET LES ALBANAIS
isolés de tout contact, indépendants de fait, sur
lesquels pour la première fois depuis longtemps les
Turcs ont essayé depuis trois ans d'étendre leur
domination effective et pas seulement nominale ;
les Albanais du centre, dont El Bassam serait la
capitale et qui poussent leurs tribus vers les Bul-
gares à l'est et les Grecs au sud ; enfin les Albanais
du sud, orthodoxes de l'Épire, issus des fils de la
Grèce et des fils de l'Albanie et qui paraissent
plus Grecs qu'Albanais (1). Aussi bien ce sont les
Albanais du nord renforcés par ceux du centre qui
nous intéressent ; c'est là que la race est restée
elle-même, que la nation fait front à toutes ses
voisines, que catholique, musulman ou orthodoxe
surtout musulman ou catholique, l'Albanais ne se
confond jamais avec le catholique d'Occident le
musulman turc ou l'orthodoxe slave ; c'est là aussi
que le conflit est à l'état aigu et se prolonge dans
la politique internationale ; c'est là enfin que la
nni1^'^?1"? Purement albanaise s'arrête à peu près à
une ligne allant de la baie de Valona à la frnntXt J?
par le cours de la Vopussa ; au sud le ceneX^ .IZIT
lation métissée se divise en orthodoxes parlant grec^ans
la famille et en musulmans parlant albanais Tdans la vîe
publique, es habitants parlent les deux langues a dU r
C'est&St^PreVeZa' IaIangUe g-cquefuïsisteL^
C est 1 Epire, où s exerce une très vive propagande grecoup
Dans quelques îlots montagneux du pays, le f Albanais ont'
conserve leur religion musulmane, leur pureté de rP!
ronté,den T*' T 6Xemple dans les -as'fs dlrgyrocas
tron, de Delvmo, de Prenietti et même dans le masïïf X
Paramythie, au sud de Janina. de
(197)
V ALBANIE INCONNUE
guerre des Balkans a fait apparaître clairement
les manières de sentir différentes des Albanais ;
ceux des plaines et des montagnes du nord et du
centre ont affirmé leur volonté de n'être pas sou-
mis à un joug étranger, slave ou grec ; ceux du sud
de l'Êpire paraissent avoir accueilli les armées
grecques comme des libératrices, et seuls les musul-
mans de ces régions ont gardé le sentiment national
albanais.
I
Les Albanais des plaines du nord habitent, dans
le vilayet de Kossovo, la partie nord et est ; les deux
plaines de Kossovo et de Diakovo, séparées du reste
du vilayet et de la Turquie par des chaînes de mon-
tagnes et reliées aux autres territoires seulement
par le petit défilé de Katchanik et les longues et dif-
ficiles gorges du Drin, forment une unité géogra-
phique caractérisée.
Ce centre de dispersion des eaux vers trois bas-
sins différents, celui du Danube, celui de l'Adria-
tique et celui du Vardar, cet échelon intermédiaire
entre les hautes terres montagneuses de Bosnie et
du Sandjak et les plaines d'Uskub et de Macédoine,
pourrait être le noyau d'un empire dont les massifs
d'Albanie, du Monténégro, de Bosnie et de Serbie
seraient les défenses ; il l'a été jadis au temps de
l'empire serbe ; mais les turcs, en mettant la main
(198)
L'ALBANIE ET LES ALBANAIS
sur ces territoires, ont ruiné par là même le fonde»
ment matériel de l'unité serbe, qui, depuis lors
n'a pu être reconstituée ; c'est ici son centre néces-
saire et, à ce titre, le nom de Vieille-Serbie est
justement conservé ; mais, à la veille de la guerre
des Balkans, l'espoir d'un retour vers les âges
passés décroissait d'année en année ; je ne parle
point ici de la domination politique, mais de la
question nationale ; il est visible que le phénomène
le plus marquant des trois ou quatre dernières
décades a été, dans cette région, l'éviction graduelle
de l'élément serbe sous la poussée albanaise.
Que ce soit par force ou par infiltration pacifique,
que la conquête des terres s'accomplisse par le droit
du plus fort, par achat ou simplement par affer-
mage, le fait s'observe partout: les Albanais s'essai-
ment peu à peu, composent des villages, entourent
les centres serbes, les expulsent au delà, jettent
une avant-garde de paysans plus loin encore,
appellent les hommes des montagnes à leur secours
et, comme des tentacules, les villages poussent
leurs cabanes toujours plus avant, jusqu'à attein-
dre aujourd'hui la frontière serbe autour de Prich-
tina, au cœur de la Vieille-Serbie. Diakovo et
ses maisons sont entièrement albanais ; à Ipek,
siège de l'ancien patriarchat serbe, à Prizrend,
lieu nominal de la métropolie serbe actuelle et dans
la région, les Albanais sont déjà en immense majo-
rité ; le long de la voie ferrée, de Ferizovitch à Mitro-
(199)
L'ALBANIE INCONNUE
vitza, leur nombre est considérable ; de l'autre
côté de la voie ferrée, les Serbes gardent l'avan-
tage, mais chaque jour marque un nouveau pro-
grès, une nouvelle incursion, une nouvelle con-
quête. Même dans la Vieille-Serbie proprement dite,
dans la plaine de Kossovo, l'Albanais, depuis déjà
de nombreuses années, a conquis l'absolue prédo-
minance dans les villes : Mitrovitza, Prichtina sont
en grande majorité habitées par des Albanais ; Prich-
tina et ses environs, par exemple, comptent peut-
être 25 000 habitants ; les trois quarts au moins
sont musulmans, presque tous Albanais, et le reste
orthodoxe, c'est-à-dire serbe, à l'exception de
quelques centaines de juifs ; ces villes, il est vrai,
ne sont pas, comme Uskub, Ipekou Prizrend,de
date ancienne ; elles sont de construction récente
et les riches Albanais, beys ou agas, qui ont leur
« tchiflick » ou domaine dans la plaine les habitent
volontiers, Prichtina de préférence. Mais, même
dans la campagne, le paysan chrétien est mis en
minorité par le paysan musulman ; il ne restait
guère au Serbe qu'une certaine prépondérance
dans le petit commerce des villes ; la paix, c'était
donc pourle Serbe l'éviction graduelle, mais assurée,
hors de la Vieille-Serbie. La guerre et la victoire
vont changer le cours des événements (1).
(1) En Vieille-Serbie, ce mouvement d'expansion albanaise
a déjà été noté par René Pinon (Bévue des Deux Mondes,
15 déc. 1909) et G. Gravier (Revue de Paris, 15 nov. 1911).
(200)
cattaro. ■ — les fortifications (Voir page 163).
CATTARO. LES MONTAGNES DU MONTÉNÉGRO.
L'Albanie inconnui
PI. 30, Page 200.
L'ALBANIE ET LES ALBANAIS
En résumé, à la veille de la guerre des Balkans,
les Albanais tendaient à établir leur domination
de fait dans les plaines de Diakovo, déjà conquises;
de Kossovo, déjà entamée; d'Uskub, déjà atta-
quée : prolifiques et hardis, prompts au coup d'au-
dace et sûrs d'être soutenus, forts d'une solidarité
ethnique puissante et assez pauvres pour être
tentés par les terres de la plaine, les Albanais des-
cendaient de leurs montagnes, et chaque flot dépas-
sait peu à peu le précédent ; la marée albanaise
débordait sur tout le pays.
Cette conquête a été singulièrement facilitée par
l'attitude du pouvoir ; l'Albanais pouvait tout se
permettre, presque assuré de l'impunité ; armé
devant un adversaire sans armes, profitant de la
tutelle du Gouvernement contre un adversaire
souvent persécuté par celui-ci, jouissant de la plus
large tolérance pour l'impôt en face d'un adversaire
d'ordinaire pressuré, il jouait contre le Serbe une
partie, en ayant en main de bonnes cartes et en
recevant par surcroît tous les atouts.
Ce conflit serbo-albanais servait trop bien les
intérêts du Sultan pour que celui-ci ne s'efforçât
pas de l'exaspérer, et il voyait en ses fidèles Albanais
la plus sûre garantie de son pouvoir dans l'ouest de
l'Empire.
Depuis le nouveau régime, la colonisation alba-
naise est demeurée stationnaire ; mais la situation,
par ailleurs, s'est modifiée ; la Jeune-Turquie a refusé
(201)
L'ALBANIE INCONNUE
de reconnaître les privilèges de fait de l'Albanie ;
elle a voulu établir l'unité dans la loi, l'égalité
devant celle-ci et la centralisation ; de privilèges
locaux, elle a prétendu ne plus entendre parler ;
et pour créer une grandepatrie ottomane, elle a abattu
les obstacles que dressent les autonomies nationales.
Dès lors, quelle a été la politique suivie à l'égard
des Albanais de la plaine, telle que je l'ai vue pra-
tiquée? Elle mariait la douceur aux manifestations
de force ; elle a commencé par la persuasion : on
sait que les Albanais ont envoyé à Abdul-Hamid
une dépêche réclamant la Constitution et que cette
dépêche a été le dernier coup porté à la confiance
du Sultan ; cette manifestation fut due à une
habile manœuvre des Jeunes-Turcs ; grâce à leurs
affiliés albanais, aux yeux desquels ils avaient fait
miroiter la liberté absolue à l'intérieur, ils persua-
dèrent aux beys et aux tribus que la Constitution,
c'était le « chériat », c'est-à-dire la loi musulmane
dans toute sa pureté ; ainsi serait écartée la menace
d'un démembrement de l'Empire que la mauvaise
administration hamidienne faisait peser sur la
Turquie et qui, après l'entrevue de Reval, paraissait
plus redoutable que jamais aux yeux des patriotes
musulmans. Grâce à cet habile procédé, 10 000 Alba-
nais de la plaine et des montagnes du Nord, réunis
le 15 juillet 1908 à Ferizovitch (1), au débouché
(1) Ferizovitch est un des lieux favoris de réunions des
tribus albanaises du Nord. C'est là qu'elles se réunirent le
(202)
V ALBANIE ET LES ALBANAIS
du défilé de Katchanik, acclamèrent la Constitution
et portèrent à l'ancien régime le coup final, celui du
dernier soutien en qui on a placé sa confiance.
En réalité, la possession d'une Constitution tou-
chait et touche très peu les Albanais ; une seule
chose les intéresse, le maintien de leurs droits ou
privilèges, qui leur assure une sorte d'autonomie ;
cette autonomie se caractérise par les faits sui-
vants : tout Albanais a le droit d'être armé, de
porter le fusil en tout temps et partout ; c'est une
manière de titre de noblesse ; l'usage de la langue
albanaise est général dans l'administration, et
celle-ci est à peu près exclusivement composée
d'Albanais ou de gens d'origine albanaise ; à Ipek,
Diakovo, Prizrend, depuis le gouverneur jusqu'au
simple gendarme, tous les fonctionnaires sont Alba-
nais ; à Diakovo, le premier employé après le sous-
préfet écrit le turc pour pouvoir correspondre avec
Constantinople, mais ne sait pas le parler. Enfin,
15 juillet 1908 à l'aurore du nouveau régime ; c'est là qu'après
les premières expéditions du printemps 1909 de Djavid Pacha
contre les Liumiotes elles se réunirent à nouveau, mena-
çantes, en septembre 1909, et furent dispersées par la force ;
c'est là qu'après la longue révolte de 1910 et de 1911, quand
en juillet 1911 la Jeune-Turquie comprit qu'elle ne réduirait
pas les Albanais sans les plus graves embarras, quand elle
entrevit la possibilité d'une intervention étrangère et se
décida à traiter avec ses adversaires, c'est là, dis-je, que tous
les députés albanais se réunirent sous la présidence d'Hassan
bey, député d'Uskub,le 26 juin 1911, écoutèrent les doléances
des chefs de bandes albanaises, Issa Boletinatz, Suleyman
Betoucha, etc., et confièrent au député Negib Draga bey le
soin de rédiger un mémorandum au Gouvernement.
(203)
L'ALBANIE INCONNUE
dans les régions albanaises, l'impôt direct est à
peine prélevé, et il n'en parvient presque rien au
gouvernement central ; l'impôt indirect, comme
celui sur le tabac, n'est pas payé ; la contrebande
s'exerce ouvertement dans les bazars et marchés ;
enfin l'impôt du sang est irrégulièrement acquitté :
les Albanais consentent à accomplir le service mili-
taire en temps de paix, quand cela leur convient et
soit dans leur pays, soit à Constantinople.
Voilà donc un peuple en armes, ne parlant que
sa langue, payant l'impôt au suzerain irrégulière-
ment, gouverné par des gens de sa nationalité,
sûr que ses caprices seront obéis en haut lieu,
s'ils ne sont pas excessifs. Cet état des Albanais sous
l'ancien régime est leur idéal de gouvernement, et
la Constitution n'est pour eux qu'un mot vide.
Telle est la situation que la Jeune-Turquie arri-
vant au pouvoir prétendait modifier : elle réclamait
la dîme, l'impôt du sang, le désarmement, et elle
voulait exercer dans les villes albanaises le pouvoir
par des agents affiliés et fidèles et non plus parles
beys héréditaires. Ces deux derniers points sont les
plus importants : c'est pour obtenir la reddition des
armes et c'est pour installer un gouverneur indé-
pendant à Ipek que Djavid Pacha a fait son expé-
dition du printemps 1909; par là on entend assurer
l'ordre et la tranquillité matériels dans le pays.
Le plan a réussi partiellement de 1908 à 1910 ;
les attentats devenaient plus rares, la région assez
(204)
V ALBANIE ET LES ALBANAIS
sûre, puisque j'ai pu la traverser sans incident
notable ; de Mitrovitza à Ipek, la plupart des Alba-
nais ne portaient plus le fusil ; à Ipek même, en
1909, on n'en apercevait plus un seul ; à Diakovo,
il en était de même ; à Prizrend, le changement
était moins notable : les gens des environs ne péné-
traient plus en ville avec leurs armes ; mais dans
la campagne, la plupart les ont conservées et, sur la
route, un quart des hommes que je croisais avaient
le fusil sur l'épaule. Le désarmement paraissait
donc être complet dans les villes et faire des pro-
grès dans la campagne ; mais le lendemain, c'est-à-
dire depuis 1910, gens des villes et gens des cam-
pagnes ont vite retrouvé les armes cachées dans
un coin de leur demeure.
La rivalité entre gouverneurs et beys héréditaires
avait provisoirement tourné à l'avantage du gou-
verneur ; ce n'est pas en vain qu'une cinquantaine
de «koulé » avaient été détruits. Mais la soumis-
sion des beys partait des lèvres, non du cœur ; ils
attendaient l'occasion, la première faute, la pre-
mière minute de faiblesse.
En résumé, les Albanais des plaines de Kossovo
et de Diakovo se sont laissés prendre en 1908 aux
promesses des Jeunes-Turcs ; depuis l'arrivée de ces
derniers au pouvoir, ils se sont aperçus qu'on voulait
détruire leurs privilèges nationaux ; devant les
manifestations de la force, ils ont courbé la tête....
Mais attendons la fin.
(205)
V ALBANIE INCONNUE
La fin, c'est depuis 1910 la guerre de guérillas,
le pays soulevé, l'ultimatum de Ferizovitch en
juillet 1911 et une première capitulation de la Jeune-
Turquie (1) ; c'est en 1912, quand la Turquie parut
(1) La révolte albanaise, depuis l'été de 1908 jusqu'au
printemps de 1912, a suivi l'évolution suivante : à l'automne
de 1909, Djavid Pacha a poursuivi à Prizrend et dans le pays
de Liuma les beys révoltés et, notamment, Issa Boletinatz,
qui se réfugia au Monténégro. L'hiver fit cesser les opérations.
Au printemps de 1910, les Albanais des montagnes du vilayet
de Kossovo se soulevèrent ; la révolte générale fut réprimée
avec vigueur par Chevket Tourgout Pacha, qui, en juillet,
parut avoir raison de l'insurrection. Mais, pendant l'hiver
de 1910 à 1911, les Albanais, notamment de la Malicia
passèrent en nombre au Monténégro, s'organisèrent et s'ar-
mèrent ; une première négociation avec eux arriva à bonne
fin, mais ne fut pas suivie d'exécution ; la révolte redevint
générale au printemps ; au commencement de l'été, les
Mirdites se joignirent aux Malissores et aux Albanais de
Diakovo ; Chevket Tourgout Pacha disposait à Scutari
de troupes considérables, mais ses victoires étaient sans
lendemain, et la Jeune-Turquie commençait à comprendre
l'énormité de la tâche ; en juin, le sultan effectua un voyage
en Vieille- Serbie en vue d'amener une pacification ; le 23 juin,
à Gertché, sous l'inspiration d'Ismaïl Kernel bey, et le 26 juin,
à Ferizovitch, les chefs albanais rédigèrent leurs doléances.
Le mémorandum de Gertché les résume en douze articles. Les
négociations continuèrent ; finalement, l'entente se fit, le
2 août 1911, sur la base suivante : les Albanais acceptent de
faire le service militaire soit dans le vilayet de Scutari, soit
à Constantinople. Par contre, la Turquie leur accorde leur
autonomie administrative (les porte-bannières seront re-
connus comme chefs locaux par le pouvoir), l'exemption
temporaire d'impôt (que l'on cherchera à rendre définitive),
l'autorisation de porter les armes sauf dans les villes, l'ad-
mission de l'Albanais comme langue d'instruction dans les
écoles ; les Albanais, en consentant au service militaire (sur
place, il est vrai), faisaient une importante concession, car,
jusqu'à présent, ils n'avaient fourni comme soldats réguliers
que la garde du Sultan, et ils ne faisaient partie de l'armée
que comme volontaires en cas de guerre.
(206)
V ALBANIE ET LES ALBANAIS
reprendre d'une main ce qu'elle avait cédé de l'au-
tre l'année d'avant, la révolte générale, la victoire
albanaise, l'entrée à Uskub. De Scutari à Prichtina,
la Jeune-Turquie avait réussi à faire l'union contre
elle des tribus albanaises exigeant leur autonomie
et, comme les événements extérieurs ne lui permet-
taient pas de disposer librement de son armée,
la Sublime-Porte put assister à l'effondrement de
son organisation administrative dans une moitié de
son empire européen. Les 14 et 15 août 1912, les
chefs des tribus albanaises, Issa Boletinatz, Baïram-
Sour, Idris Sefer, Ali Riza, Prenk Pacha, débouchant
avec leurs troupes du défilé de Katchanik, entourent
Uskub ; ils y font leur entrée tranquillement, sans
rencontrer aucune résistance ; dans cette grande
métropole, capitale du vilayet, la force armée et
les autorités administratives s'éclipsent ; vingt
mille Albanais, fusils de guerre sur l'épaule, revol-
ver et poignard à la ceinture, la cartouchière garnie
Le changement de la politique jeune- turque, qui, notam-
ment en mai, juin, juillet et août 1911, s'efforça d'amener
une entente, est dû, autant qu'à la résistance albanaise, à
des inquiétudes internationales : en mai, la Russie fait à
Constantinople une démarche en faveur du Monténégro, qui
redoutait les 50 000 hommes rassemblés par la Turquie à ses
frontières contre les Malissores ; l'Autriche intervient bien-
tôt en faveur des Albanais catholiques ; l'Italie recommande
les intérêts albanais ; l'Angleterre suggère une manifestation
collective ; si l'Allemagne la déconseilla, la menace n'en
restait pas moins dans l'air et fit réfléchir la Jeune-Turquie
sur tous les dangers de la situation. Mais, dès 1912, cette leçon
est comme oubliée, et la révolte albanaise se rallume, pour
s'achever par le désastre de la Jeune-Turquie.
(207)
V ALBANIE INCONNUE
s'établissent dans la ville ou aux abords ; Baïranv
Sour s'y installe comme le >roi du pays ; rencon-
trant le gouverneur général du vilayet, il le force à
s'arrêter avec son escorte pour passer une revue
improvisée de ses troupes ; d'ailleurs l'ordre est par-
faitement maintenu ; les Albanais disciplinés font
la police, réglementent, ordonnent et gouvernent ; ils
taxent les communautés religieuses, réquisitionnent
les mosquées, écoles et maisons pour le logement des
troupes, et dirigent l'administration ; maîtres de
la ville et de la région, ils envoient à Constantinople
leur ultimatum, qui se résume au fond dans la recon-
naissance et la garantie de leur autonomie. Ils
exigent que la commission turque viennent siéger
à Uskub, où ils dicteront leurs conditions de paix.
Tel était l'aboutissant de la politique Jeune-Turque
à la veille de la guerre balkanique.
Les Jeunes-Turcs ont commis, je crois, l'erreur
de ne voir dans les Albanais qu'une population
musulmane qui voudrait bien continuer à ne pas
payer l'impôt, mais qui n'a aucune autre pensée ;
en ménageant la transition et en exerçant en même
temps une forte pression, on en fera, croient-ils,
d'excellents Ottomans. Ils sont induits en erreur
par le contact avec des Albanais de Constanti-
nople ou de Salonique, anciens serviteurs d'Abdul-
Hamid ou jeunes officiers, enrichis ou ambitieux ;
ces éléments albanais de l'est sont des « déracinés»,
et la plupart ne représentent pas les véritables
(208)
L'ALBANIE ET LES ALBANAIS
aspirations de leur pays d'origine ; absorbés dans le
milieu turc, ils en ont adopté la langue, les opinions,
les goûts, la politique, et c'est ainsi qu'on rencontre
de riches beys albanais, des représentants d'illus-
tres familles, qui ont été « turcisés » ; c'est ainsi
que les agents de la politique jeune-turque en Alba-
nie sont presque tous des Albanais alliés aux Turcs ;
ce phénomène est normal, si l'on songe que non seu-
lement les intérêts matériels peuvent commander
de telles conversions, mais que la politique avisée
et prévoyante d'Abdul-Hamid a décidé des convic-
tions, entraîné des reconnaissances et assimilé
de nombreux éléments, qui avaient été attirés à
Constantinople dans les conseils du gouvernement
et les fonctions militaires et civiles. C'est par l'action
de ces précieux intermédiaires que la politique
jeune-turque a infiltré la persuasion ; c'est par eux
qu'elle a calmé les premières colères ; c'est par eux
qu'elle a voulu donner le change à l'Europe et aux
Albanais eux-mêmes en faisant tenir le Congrès de
Dibra, en juillet-août 1909 ; pour la préparation
de ce congrès, tous les moyens et toutes les habi-
letés ont été mis en jeu ; les délégués choisis par
la population étaient désignés parles Jeunes-Turcs;
ce premier congrès a été conçu et aménagé par
ceux-ci ; on lui a fait conseiller le paiement de la
dîme, le service militaire et l'écriture de l'albanais
en caractères turcs au lieu de caractères latins; or»
ce faisant, les Jeunes-Turcs ont provoqué le Congrès
(209)
14
L'ALBANIE INCONNUE
d'El-Bassan, congrès purement albanais, auquel
j'ai assisté et qui est une réplique au premier. Ils
ont pensé que peu à peu ils pourraient entraîner
les Albanais à l'assimilation, comme l'ancien
sultan y avait amené une petite minorité, com-
posée d'ailleurs d'hommes souvent remarquables.
La tentative des Jeunes-Turcs est des plus natu-
relle ; mais elle prouve qu'ils n'ont pas vu le fossé
qui sépare la masse albanaise de quelques hommes
vivant en dehors d'elle et oubliant ses aspirations.
D'ailleurs, il est exact d'ajouter que celles-ci étaient
fort endormies à la fin du dernier régime, précisé-
ment parce qu'elles étaient satisfaites et les Alba-
nais comblés d'avantages matériels ; au contraire,
la politique jeune-turque a été le levain qui peu à
peu a fait renaître, revivre, grandir et éclater le
sentiment national albanais. C'est dire que l'erreur
fondamentale des Jeunes-Turcs en Albanie a été une
erreur psychologique : ils n'ont pas vu et l'on
ne voit pas encore assez que les Albanais sont
autre chose que des musulmans et que cette race
dément avec la dernière énergie l'axiome d'après
lequel « en Orient les religions sont des nationa-
lités et les nationalités des religions ».
L'Albanais est l'exemple le plus caractéristique
de la fausseté de ce dicton, par ailleurs générale-
ment exact : l'Albanais des plaines du Nord que j'ai
visitées est presque toujours un musulman, jamais
un orthodoxe, rarement un catholique ; il est
(210)
L'Albanie inconnu
PI. 31, Page 210.
L'ALBANIE ET LES ALBANAIS
musulman souvent ardent et rigoriste ; il a ses monas-
tères, qu'il vénère et dont l'influence est grande
dans tout le pays : les Bechtachi, dont les « tekië»,
grandes ou petites, sont répandues dans la région,
sont une manière d'ordre monastique national
albanais ; mais aucune division, ni doctrinale, ni
hiérarchique, ni coutumière, ne les sépare des Turcs,
leurs voisins ; or, pas un Albanais ne confondra
Turc et Albanais et, signe caractéristique, il ne
parlera jamais le turc que comme une langue
étrangère, que souvent il ne sait pas, et il n'em-
ploiera dans le pays que la langue albanaise. Dans
ces plaines, les Albanais comprennent souvent
mieux le slave que le turc, et les transactions com-
merciales locales n'ont à peu près jamais lieu dans
cette dernière langue. C'est là une preuve nouvelle
de la vitalité des langues, car cette langue albanaise
est restée jusqu'en ces temps derniers une langue
parlée, non imprimée, à peine écrite, avec une
orthographe et des sons imprécis et variant d'une
tribu à l'autre ; sans école, sans livre, la plupart ne
sachant ni lire ni écrire, ces Albanais ont, cepen-
dant, conservé leur langue ; par ce moyen, leur
individualité ethnique s'est maintenue, et elle a été
animée, vivifiée par l'instinct national.
Le mahométisme, le plus puissant instrument
d'assimilation des races, doit aujourd'hui se décla-
rer impuissant devant l'Albanais ; par la force et
l'argent, on pourra le soumettre ; on n'en fera ni
(211)
L'ALBANIE INCONNUE
un Turc, ni un simple musulman n'ayant d'autre
sentiment national que celui des successeurs du
prophète. Dans le monde de l'Islam, l'Albanais
conserve la distinction souvent oubliée de la reli-
gion et de la nationalité.
II
Une population belliqueuse, indépendante et
arriérée, des montagnards énergiques, agiles et
audacieux, des hommes tous armés de fusils, qui ne
les quittent jamais, bons tireurs, quoique pourvus
de poudre parfois mauvaise et rare, des musulmans
et des catholiques qui veulent avant tout rester
libres, vivre sous leurs lois traditionnelles, s'opposer
à toute autorité extérieure, qui ne sont pas forcé-
ment hostiles aux étrangers, mais pleins de méfiance
à l'égard de leurs entreprises, des particularistes
décidés qui parlent un dialecte albanais assez diffé-
rent de celui du sud et ne s'étaient pas, jusqu'en
1912, entendus avec les organisations du reste de
l'Albanie, tels apparaissent au voyageur les habi-
tants des montagnes de l'Albanie du Nord.
Ces divers traits que l'on peut observer ne tien-
nent pas tous au caractère fondamental de la race.
Le plus frappant, par exemple, est l'anarchie dans
laquelle se maintient le pays. Il n'existe actuelle-
ment d'organisation générale que chez les Mir-
(212)
V ALBANIE ET LES ALBANAIS
dites ; l'ensemble des tribus mirdites, comme je
l'ai exposé, obéit à l'autorité civile du prince, des
chefs de bannière et du conseil de vieillards et à
l'autorité religieuse de l'abbé d'Orosch et des curés ;
mais les autres confédérations sont, au sens originel
du mot, anarchiques : aucun pouvoir central n'y
subsiste, ou du moins il est d'une faiblesse extrême ;
voici, en effet, en quoi il consiste ; chaque confédé-
ration occupe traditionnellement un territoire
dont les limites n'ont guère varié depuis plusieurs
siècles ; les principales confédérations qui habitent
les montagnes du nord sont celles des Liumiotes
(pays de Liuma), des Mirdites (Mirditia), des Hasi
et des Malissores (Malaisia) ; chacune de ces confé-
dérations comprend un certain nombre de tribus,
qui habitent un district déterminé ; la Malaisia
se divise, par exemple, en tribus des Hoti, Kas-
trati,Chala,etc... C'est dans chacune de ces tribus
que se maintient une organisation locale; elles
sont gouvernées par un chef de bannière hérédi-
taire, chef de village et chef militaire, assisté d'un
conseil des vieillards, qui, en temps de paix seule-
ment, délibèrent sur les affaires locales. Mais ces
chefs de tribus, comme leur tribu, ne dépendent
d'aucune autorité supérieure ; ils ont les uns avec
les autres des relations d'égalité et sont tantôt
amis, tantôt en lutte à la suite de vendetta ou de
brigandages sur le bétail et les récoltes. Toutefois,
les différents chefs de bannières d'une confédéra-
(213)
L'ALBANIE INCONNUE
tion et les vieillards peuvent se réunir et se réunissent
dans les cas graves ; mais ces délibérations sont
soumises à la bonne volonté de chacun, et les tribus
ne sont pas placées sous une autorité commune.
Les confédérations reconnaissent bien certaines
coutumes traditionnelles ; en cas de guerre, par
exemple, un des chefs de tribus a un certain pouvoir
de décision, auquel les autres doivent obéir ; mais
ces règles coutumières n'ont qu'une valeur pratique
relative, dépendant des circonstances locales, de
l'autorité personnelle de chaque porte-bannière,
des rapports entre les tribus. C'est donc bien expri-
mer la réalité que d'affirmer l'absence d'autorité
centrale dans ce pays.
Sans doute, ce n'est pas la race seule qui a- créé
cette situation. Le peuple albanais, en effet, a reconnu
des chefs et les vénère encore : je ne veux point
parler ni des Arianites, de la famille Commène, qui
gouvernait au xve siècle le sud de l'Albanie, ni
d'Ali-Pacha de Tepelem, que cette même partie
du pays regarde comme son héros national pour
avoir résisté à l'envahisseur turc ; nous avons dit
en effet que les Albanais orthodoxes du Sud sont
mélangés de sang grec, que par leur dialecte spé-
cial, plein de mots helléniques, par leur religion
reçue delà Grèce, par l'influence de la culture attique,
ils constituent un milieu national différent de celui
des Albanais du Nord et du Centre. De tout temps,
en effet, ces Toscs de l'Extrême-Sud ont réagi
(214)
L'ALBANIE ET LES ALBANAIS
différemment des Gegs du Nord ; du golfe de
Corinthe à Berat, les modes de pensée et la civili-
sation ont un autre caractère qu'au nord de Scumbi
ou que dans la région d'El-Bassan.
Mais les plus purs des Gegs ont reconnu des auto-
rités s'étendant à tout le pays : au xve siècle, à la
veille de la prise de Constantinople, Leca Ducagin
gouvernait l'Albanie du Nord et Scanderberg
toutes les tribus depuis celles des Mirdites jusques
et y compris celles de Berat ; dans la guerre, ce der-
nier fut reconnu comme un généralissime et, tout
en respectant l'autonomie des diverses parties ou
cantons de l'Albanie, il en fut vraiment à un moment
le chef unique.
Si ancienne que soit cette histoire, elle porte
encore aujourd'hui ses fruits : les Gegs depuis la
plaine de Kossovo jusqu'à la ville de Berat ont
conservé le culte de Scanderberg, dans lequel
communie leur nationalisme albanais toujours
latent ; ce grand souvenir de leur histoire reste
présent à leur esprit, et si demain une lutte natio-
nale éclatait, c'est sous cette hégide et avec le chant
de Scanderberg que les Albanais marcheraient à
l'ennemi.
Quant à l'action du chef Leca Ducagin, elle n'est
pas moins puissante : ce sont les règles qu'il a éta-
blies, le code en quelque sorte qu'il a édicté, qui
continue à servir de lois rudimentaires aux confé-
dérations de l'Albanie du Nord ; la Lex Ducagin
(215)
L'ALBANIE INCONNUE
peut être délicate d'interprétation ; elle peut être
violée, sans qu'une autorité supérieure l'impose,
mais elle reste vivante dans les esprits, et c'est elle
seule que les tribus reconnaissent et qu'elles invo-
quent dans leurs différents ; ses prescriptions sont
indiscutées, comme, inscrites sur la table de la loi,
et c'est grâce à elle que, s'il n'y a pas dans l'Alba-
nie du Nord une autorité centrale, il y a cependant
une loi commune (1).
L'histoire montre donc que les Albanais des mon-
tagnes du nord, si individualistes qu'ils soient,
ont reconnu des chefs, les entourent, après leur mort,
de vénération et regardent leur œuvre comme
intangible. Mais la situation géographique de leur
pays a accusé à l'extrême leurs penchants natu-
rels : le massif qui. couvre l'ouest de la Turquie
d'Europe et toute la côte adriatique trouve dans
une partie du Monténégro et dans l'Albanie du Nord
son extension géographique la plus grande : chaos
formidable de montagnes, bourrelets de chaînes
aux sommets élevés et aux pentes abruptes, sol
aride et sans végétation, vallées étroites et tour-
mentées dont le fond est entièrement couvert aux
(1) La loi de Ducagin voit soti domaine d'application se
restreindre peu à peu ; ce sont les tribus de la grande
montagne ou de la Malaisia, celles de Diakovo et celles de
Liuma qui la conservent le mieux ; elle commence à être
ignorée dans la région de Dibra et de Durazzo ; les tribus
monténégrines la reconnaissaient aussi avant le règne
actuel.
(216)
LE PRINCE DES ALBANAIS MIRDITES : BIBDODA, PRENK PACHA.
CI. Michel Codelli.
L'Albanie inconnue.
PI. 32, Page 216.
V ALBANIE ET LES ALBANAIS
hautes eaux, absence complète de voies de com-
munication naturelles aisément praticables, tous
ces éléments s'ajoutent les uns aux autres pour faire
obstacle à une vie commune ; ils forcent les mon-
tagnards à construire des habitations disséminées
aux flancs des collines, près des sources, et à ne
connaître qu'une vie locale très étroite, celle de leur
cirque de montagnes, de leur vallée ou de leur
plateau où la longueur des trajets, la difficulté
des voies et la rudesse des caractères obligent à ne
connaître que les hommes de son village, c'est-à-
dire de sa tribu. Fait remarquable, la confédéra-
tion qui a conservé une certaine vie nationale,
celle des Mirdites, est précisément installée en no-
table partie sur les avant-chaînes du massif, près
de l'Adriatique, et est reliée tant avec la mer qu'avec
Scutari par des voies de communication et des
\ allées plus faciles, coupées de collines moins hautes
eb moins abruptes.
Cette situation géographique a conduit le gou-
vernement turc à une politique de réserve et de
tolérance très différente de celle qu'il a poursuivie
chez les Toscs. Sans doute, le caractère plus musul-
man du Nord, plus orthodoxe du Sud, l'absence
d'affinité avec l'étranger au Nord, le rapproche-
ir nt vers la culture grecque au sud ont contri-
bué à accentuer la politique des sultans ; mais se
rendant compte que les Albanais du Nord sont
retranchés dans une forteresse naturelle presque
(217)
VALBANIE INCONNUE
inexpugnable, ils ont préféré leur en abandonner
le commandement et se les attacher comme alliés
dans leurs différents avec les chrétiens des plaines
de Macédoine. Ils ont ainsi abandonné toute pré-
tention à recouvrer des impôts, à exiger le service
militaire, et ils ont laissé aux seuls Albanais le droit
de porter les armes en tout temps ; ils ont attiré
près d'eux à Gonstantinople ceux qui voudraient
bien s'expatrier ; ils ont recruté parmi eux leur
garde et les orit comblés de faveurs; en même temps,
ils préservaient soigneusement de tout contact les
Albanais du Nord ; ils ne laissaient entrer ni étran-
gers, ni journaux, ni nouvelles ; ils refusaient de
créer des écoles ou des voies de communication et
laissaient tomber en ruine celles qui existaient.
Le résultat de cette politique est visible ; on dit
communément : les Gegs sont assimilés, ne se sen-
tent plus Albanais et ne cherchent pas à assu-
rer à l'Albanie une autonomie nationale. Seuls les
Toscs ont gardé leur sentiment de race et luttent
pour leurs revendications. Le contact avec ces tri-
bus du Nord révèle très rapidement la vérité : les
Albanais du Nord se sont, jusqu'à présent, désin-
téressés des luttes du Sud, parce qu'ils étaient
traités selon leur désir ; leurs prérogatives tradi-
tionnelles étant respectées, ils n'avaient rien à
réclamer, et leur ignorance, leur éloignement et leur
propre satisfaction les empêchaient de se sentir
solidaires des Toscs opprimés. Mais cet effet de leur
(218)
L'ALBANIE ET LES ALBANAIS
particularisme et, si l'on veut, de leur égoïsme,
n'était pas le moins du monde un résultat d'une
prétendue assimilation. Assimilés pouvaient être
quelques Albanais attachés à Constantinople ; mais
lesGegs, dans leur ensemble, étaient non des Alba-
nais assimilés, mais seulement des Albanais satis-
faits, parce que tous leurs désirs et leurs revendi-
cations nationales étaient contentés.
Très habilement, d'ailleurs, le Gouvernement
de Constantinople travaillait lentement et par-
dessous à attirer près de lui les chefs des plus grandes
familles, à diviser les tribus, notamment les musul-
mans et les catholiques, à attirer les haines, à abat-
tre toute organisation d'ensemble, à effriter les
autorités traditionnelles, pour ne laisser subsister
que des chefs de village, à qui on donnait pleins
pouvoirs et qu'on s'efforçait de tenir en main.
Les plus illustres familles étaient amenées à habi-
ter dans les villes albanaises, où le Gouverne-
ment leur confiait, d'ailleurs, l'autorité. C'est ainsi
que peu à peu l'anarchie la plus complète fut éta-
blie parmi les tribus, les principaux chefs attirés
dans les villes, et les villages des montagnes con-
finés dans leur isolement, leur ignorance et leur
incapacité.
Le Gouvernement jeune-turc paraît avoir accepté
un peu légèrement l'idée communément émise sur
l'assimilation des Gegs. Sa première tentative
semble l'avoir trompé sur son pouvoir réel : dans
(219)
L'ALBANIE INCONNUE
une des villes de l'intérieur, à Dibra, il a, pendant
l'été de 1909, convoqué le premier Congrès alba-
nais. Son idée était de donner par là une preuve
décisive de l'accord des Jeunes-Turcs et des Alba-
nais, de montrer à l'Europe et aux États chrétiens
des Balkans cette entente, enfin de faire pression
sur les Toscs grâce à l'appui des Gegs. Il mit à
l'ordre du jour du Congrès la question de la dîme,
celle des écoles et celle de l'alphabet. Sous la pres-
sion du Gouvernement, le Congrès admit la dîme,
décida que les écoles supérieures n'emploieraient
que la langue turque, accepta enfin que la langue
albanaise serait écrite et imprimée avec des carac-
tères turcs et non avec des caractères latins. Les
Toscs, soutenant les prétentions contraires, furent
mis en minorité, et le gouvernement triompha.
Mais ce triomphe fut sans portée : partout où j'ai
demandé ce que l'on pensait du Congrès, quelle
personne y représentait la ville ou le village, uni-
formément, la réponse a été la même : le Gouver-
nement a fait nommer ses amis ; la population
ne s'en est pas occupée et ne s'y intéressait pas;
c'est un Congrès de paravent.
Ce n'aurait été que demi-mal, si le Gouvernement
jeune-turc n'avait conclu de cette insouciance à
une absence de sentiment national albanais. Il sem-
blait croire qu'avec un peu d'énergie on réduirait
quelques chefs de révoltés, et que la masse n'est
point différente des autres musulmans de l'Empire.
(220)
L'ALBANIE ET LES ALBANAIS
C'est la pire erreur. Tous ces montagnards de l'in-
térieur ne laisseront toucher à leurs prérogatives
traditionnelles, à leur indépendance de fait et à
leurs revendications nationales albanaises que
contraints et forcés. C'est par la force qu'il faudrait
les réduire ; il serait nécessaire de les poursuivre
jusqu'au fond de leurs montagnes, d'y maintenir
des forces militaires, de résister à une guerre d'em-
buscades et de guérillas sans merci. Si une puis-
sance quelconque veut soumettre effectivement
l'Albanie du Nord, Mirdites, Malissores, Hasi,
Liumiotes, elle doit s'attendre à une résistance
acharnée ; la guerre est un plaisir pour ces tribus,
leur adresse au tir et leur mobilité remarquables ;
tout garçon de quinze ans est accoutumé au manie-
ment du fusil et tous sont armés ; la poudre leur
manque parfois, mais il y aura toujours des gens
intéressés à leur en procurer. Les montagnes aux
pistes si rudes et aux pentes si difficiles leur sont
un repaire d'où une troupe ne pourrait les déloger
qu'en courant des dangers extrêmes. Qu'un pays
veuille un jour jouer cette partie, il peut la gagner
à la longue, si ses forces militaires et diploma-
tiques sont à la hauteur de sa persévérance et de
son ambition, mais au prix de sacrifices tels qu'on
peut légitimement se demander à l'avance si l'en-
jeu vaut la partie.
(221)
L'ALBANIE INCONNUE
III
. Si, des mains de la Turquie défaillante, une des
puissances adriatiques veut recueillir l'Albanie,
elle rencontrera dans les montagnes du Nord des
difficultés plus grandes encore que celles auxquelles
fut en proie le Gouvernement de Gonstantinople.
En une région cependant, elle espérerait trouver
quelque concours : les catholiques de Mirditie et de
Scutari (Mirdites) et ceux de Malaisie (Malissores)
feraient-ils passer leurs sentiments de chrétiens
libérés du joug ottoman avant leurs sentiments
d'Albanais épris d'indépendance? Il est à présu-
mer, en tout cas, que, si l'une des puissances voi-
sines prétendait établir en ce pays plus qu'un pro-
tectorat nominal, elle se heurterait aux mêmes
résistances et au même nationalisme albanais que
la Turquie : certaines tribus pourraient chercher
au dehors un sauveur ; mais aucune n'est prête à
accueillir un maître ; en une heure de détresse, elle
ferait appel à un protecteur, non à un domina-
teur.
Tandis que, dans la plaine de Kossovo et de Dia-
kovo se surveillaient traditionnellement les Russes
et les Autrichiens, sur le versant adriatique de
l'Albanie on assiste à la rivalité de l'Autriche et
de l'Italie. Leur respect diplomatique du statu quo
est fait d'un souci d'équilibre et des difficultés
(222)
V ALBANIE ET LES ALBANAIS
d'un règlement entre copartageants. Mais cha-
cune se prépare à toute éventualité, et elles estiment
que leur voisinage, créateur d'intérêts, ferait dans
une liquidation naître des droits en leur faveur.
Dans cette partie de la Turquie, l'action autri-
chienne et italienne se résume en deux préceptes :
s'assurer des émissaires, développer les relations
économiques. L'Autriche agit par ses consulats
de Mitrovitza, de Prizrend et de Scutari et le clergé
catholique qu'elle protège ; l'Italie, par son con-
sulat de Scutari appuyé par son influence écono-
mique et politique en Monténégro et, notamment,
dans la région d'Antivari. La crainte de l'Autriche,
qui l'enserre, pousse le Monténégro à chercher un
appui non seulement dans la Russie lointaine, mais
dans l'Italie proche ; le mariage de la fille du prince
Nicolas avec le roi d'Italie, « le gendre », comme
on l'appelle communément dans la principauté,
a rendu plus intimes ces relations ; Rome en a pro-
fité pour recueillir des avantages économiques,
obtenir la concession du port d'Antivari, du che-
min de fer de Vir-Bazar et de la navigation sur le
lac de Scutari, etc.... Si l'Autriche conserve la maî-
trise de la route directe à Gettigné, c'est à l'Italie
que le Monténégro a confié le soin d'aménager et,
par suite, de défendre la seule voie d'accès libre de
l'intérieur à la mer par le port d'Antivari.
Les moyens d'action qu'emploient, dans la
Haute-Albanie, l'Autriche et l'Italie sont les mêmes:
£223)
V ALBANIE INCONNUE
l'Autriche protège toutefois tout spécialement le
clergé catholique albanais et s'est fait son défenseur
officieux auprès de la Turquie (1) ; elle tient sous
son influence les trois principales autorités catho-
liques de l'Albanie, les archevêques, les francis-
cains, l'abbé mitre des Mirdites ; tous ont leur
siège à Scutari d'Albanie : là voisine la métropole
catholique, la maison mère des franciscains et le
modeste palais de Monseigneur Primo Dochi ; à
chacun, l'Autriche verse d'importantes subventions,
qui par cette voie parviennent à une vingtaine de
pauvres monastères franciscains et aux cures catho-
liques, dont chacune recevrait de ce chef, dit-on, six
cents couronnes annuellement ; sur le bas clergé,
l'Autriche s'efforce de conserver une influence
directe parie moyen du séminaire; les réguliers,
tous franciscains, se forment à Scutari à la maison
mère, où l'Autriche est chez elle ; les séculiers sont
instruits par le séminaire des Jésuites autrichiens
de Scutari, qui parfois les envoient compléter leur
éducation à Innsbruck, Salzbourg, Villach ou
Klagenfurth ; l'Autriche maintient ainsi sous son
hégide les écoles catholiques de la région et se
procure d'utiles émissaires. A Scutari même ses
agents sont légion ; un hôpital y est dirigé par un
(l)Lors des graves difficultés qu'a causées à la Turquie la
révolte de l'été 1911, l'Autriche a donné en juin 1911 des
conseils à la Turquie en faveur des Albanais ; l'entente du
2 avril 1911 s'est conclue sous ses auspices.
(224)
V ALBANIE ET LES ALBANAIS
docteur de nationalité autrichienne; Banque autri-
chienne, Lloyd autrichien, qui touche à Antivari.
San Giovanni di Medua, Durazzo, Vallona, etc.,
et dont une agence est établie à Scutari, non loin
du principal hôtel de la ville, acquis aux mêmes
influences, toutes ces institutions travaillent len-
tement et sans fracas à la même œuvre; pour
s'assurer l'appui et les renseignements d'affiliés,
on distribue annuellement quelques bakkhisch à
des beys, quelques subventions à des porte-ban-
nières qui deviennent dès lors, directement ou non,
les correspondants ou les émissaires des consulats.
L'Italie dresse maison contre maison, Puglia
contre Lloyd, Sociela commerciale d'Orient contre
Banque autrichienne; à Scutari, à l'hôpital, elle
oppose un dispensaire italien; la Dante Alighieri
soutient un réseau d'écoles primaires pour les gar-
çons et les filles et d'écoles techniques où les jeunes
gens viennent apprendre un métier ; c'est ce qu'on
appelle ici «les écoles royales ». A côté de ces
écoles laïques, les Italiens possèdent des hospices
que tiennent des religieuses subventionnées par les
fonds destinés à aider les missions catholiques
italiennes. Ce travail est facilité par une tradition
qui fait de l'italien la langue commerciale de l'Adria-
tique ; même en Autriche, de Trieste à Cattaro,
dans les villes à majorité italienne, et dans celles
où les Slaves dominent, partout la langue italienne
est parlée couramment dans les ports, par les
(225)
15
L'ALBANIE INCONNUE
équipages, par ceux de la marine militaire et mar-
chande de l'empire austro-hongrois, par les mar-
chands slaves des escales dalmates, par le commerce
international ; la diffusion de la langue est encore
une suite de la domination vénitienne et de l'em-
preinte profonde laissée sur toute cette côte par
la civilisation de la Renaissance italienne ; la nou-
velle Italie a trouvé ici ce dépôt de son passé et
veut lui faire porter de nouveaux fruits ; elle greffe
sur le tronc antique de sa culture une branche nou-
velle et en veut cueillir une récolte d'avantages
économiques et politiques.
Mais cette rivalité est, si j'ose dire, à fleur de peau;
elle n'entame pas la Haute-Albanie ; elle l'entoure
de postes de surveillance, d'observateurs patentés
ou non ; elle ne pénètre pas encore ; cette lutte se
passe à la porte et non dans la maison ; la maison
reste close, et ce n'est que par des émissaires qu'on
est informé ; par cette entremise, l'un ou l'autre
des pays s'assure-t-il une véritable influence à
l'intérieur? Ne parlant ici que de la Haute-Albanie
et non de celle du Sud ou du Centre, je crois pou-
voir assurer que cette influence est très superfi-
cielle ; les agents sont souvent suspects, mangent
parfois aux deux râteliers et racontent à chacun
ce que l'autre a fait ; ces indigènes ont besoin d'ar-
gent et vous disent qu'ils en prennent où il y en a,
mais restent bons Albanais et prétendent n'être
soumis à aucune autorité, pas plus à celle de l'Au-
(226)
V ALBANIE ET LES ALBANAIS
triche ou de l'Italie qu'à celle de la Turquie. Même
l'influence que donne à l'Autriche son protectorat
catholique ne doit pas être exagérée ; les couvents
franciscains portent l'estampille autrichienne assez
ouvertement, mais sont de ce chef suspects ; leur
influence est restreinte ; ils sont fort pauvres ; un
deux ou trois moines dans chaque monastère
ne peuvent guère servir que d'agence d'informa-
tion, plutôt que d'action ; dans le clergé séculier,
comme d'ailleurs chez les franciscains, aucun
étranger ne se glisse plus ; seuls des Albanais y ont
accès et participent à tous les sentiments de leur
peuple ; l'Autriche ne peut donc agir à leur égard,
malgré ses subventions qu'avec infiniment de pru-
dence, en mettant en avant une amitié désin-
téressée, une affection paternelle de l'empereur ;
elle manœuvre d'ailleurs fort habilement, mais
ses moyens d'action sont plus agissants sur les chefs
que sur la masse, et les chefs, même s'ils sont gagnés
complètement, — ce qui est toujours difficile à
affirmer, — doivent tenir compte des sentiments
très vifs et très nets de leur peuple.
Ce travail prévoyant ne portera ses fruits que si
la Turquie ou ses successeurs sont assez malavisés
pour jeter de désespoir les Albanais dans les bras
de ceux qui les guettent. Une telle politique, —
qu'on y pense, a déjà sonné le glas de son Empire
d'Europe. Celui-ci ne pouvait subsister que si la
Macédoine chrétienne était contenue par les musul-
(227)
L'ALBANIE INCONNUE
mans de Constantinople et d'Andrinople et par les
Albanais ; si ceux-ci se révoltaient et faisaient
cause commune avec les Macédoniens, la puissance
turque ne demeurait que comme une armée campée
en pays ennemi, sans attache ni appui ; c'est une
situation qui ne pouvait se prolonger ; l'Albanie
révoltée a réveillé aussitôt les désirs des co-parta-
geants, des grands et des petits, Russes, Autrichiens
et Italiens, Bulgares, Serbes, Monténégrins et Grecs.
Une Turquie forte exigeait une Albanie satisfaite.
Leurs intérêts concordaient ; la Turquie affaiblie et
morcelée, c'est l'Albanie menacée d'une conquête
étrangère ; on ne fera pas aux partageants leur
part, et si l'une sert de marché, l'autre servira de
proie ; la puissance turque et l'autonomie alba-
naise ont les mêmes adversaires, courent le même
péril ; leur avenir dépendait de leur accord. Leur
désaccord a déjà ruiné la domination de l'une en
Europe ; elle menace aujourd'hui l'indépendance
de l'autre.
Dans ce jeu des rivalités, des ambitions et des
revendications, la France a son rôle marqué d'avance,
facile à suivre et tout à la fois honorable et profi-
table. Elle ne peut être suspectée d'ambitions ter-
ritoriales ; son intérêt actuel comme ses traditions
séculaires l'éloignent de toute politique d'accrois-
sement des grandes puissances en Orient ; elle a
toujours défendu le slalu quo contre les grandes
(228)
L'ALBANIE ET LES ALBANAIS
puissances, mais non contre les petites nationalités
opprimées ; toute atteinte que les grandes puissances
y apporteraient aurait pour conséquence un affai-
b issement de son influence ; l'Egypte en est le
plus notable exemple; amie de la puissance domi-
nant les Balkans, jadis turque, aujourd'hui slave,
la France doit l'être des Albanais autant que des
chrétiens opprimés ; protectrice, - et protectrice
désintéressée, -des nationalités de l'Empire, elle a
justifié ce titre à nouveau au Congrès de Berlin en
faisant assurer aux Mirdites, par un article spécial
le mamtien de leurs privilèges et de leurs immu-
nités. Conservation de la force des alliés balka-
niques, conservation des libertés albanaises, tel
doit être le double objectif delà politique française.
Les deux termes, bien loin de s'exclure, se condi-
tionnent presque ; contre les esprits passionnés des
deux camps, qui distinguent mal l'intérêt perma-
nent des alliés et de l'Albanie, nous pouvons
servir de conciliateur ; notre tradition, notre rôle
en Orient, notre intervention en 1878, nous le
permettent ; notre autorité est faite de notre désin-
téressement et de notre impartial désir de faire
comprendre aux uns qu'ils ne doivent pas pousser
la sn.uat.ion à l'extrême, aux autres qu'ils ne
doivent pas méconnaître des immunités anciennes •
une communauté d'intérêt entre alliés et Albanais'
pourrait être créée et développée, et cette situation
devra.t nous inciter à sortir du rôle passif où nous
(229)
V ALBANIE INCONNUE
nous sommes longtemps complu; en Albanie, les
initiatives, les interventions, les rapprochements
se sont faits sans nous, parfois en dehors de
nous, toujours contre nous, je veux dire, contre
notre influence morale, que nous laissions périmer.
Les intérêts de la France en cette région ne sont
pas seulement d'ordre moral ; nous pouvons y trou-
ver de sérieux profits économiques ; du côté gou-
vernemental, des travaux publics seraient peut-
être entrepris, dont la concession devrait nous
revenir : la canalisation de la Boyana et le dessè-
chement du lac (1); l'établissement d'uneroute entre
Scutari et le port turc de^San Giovanni di Medua (2) ;
enfin la construction, à travers la Haute-Albanie,
d'un tronçon du chemin de fer « Danube-Adria-
tique » ; du côté albanais, la mise en valeur du ter-
ritoire exige des capitaux et des compétences
étrangères ; peu à peu les Albanais sentiront le
besoin de cette intervention économique ; c'est en
traitant avec les plus influents d'entre eux et en
prenant garde de ne pas éveiller leur susceptibi-
lité qu'on peut espérer tirer profit du pays, tout en
contribuant à son développement ; l'exploitation
des forêts donnerait un gain sûr et, même si le
sous-sol albanais n'a pas la richesse qu'on lui
(1) Ce projet a été étudié pour le compte d'une société
française : la Régie générale des chemins de fer.
(2) Ce projet a été étudié par une société française : l'Entre-
prise générale de la construction des routes dans l'Empire
Ottoman.
(230)
L'ALBANIE ET LES ALBANAIS
prête peut-être gratuitement, le sol peut permettre
une mise en valeur fructueuse ; le prince des Mirdites
était, à cet égard, on ne peut mieux disposé en
notre faveur et voulait naguère venir à Paris traiter
des questions économiques et politiques intéres-
sant son pays, si la Turquie le lui avait permis.
Quoi qu'il en soit, nous avons en Albanie un rôle
actif et profitable à jouer ; de spectateur négligent,
nous pouvons devenir acteur intéressé ; nous
ne devons pas laisser péricliter nos traditions sé-
culaires et nos droits acquis ; Alliés balkaniques
et Albanais verraient en nous le conciliateur discret
de leurs intérêts, le garant de la liberté des uns et
de la souveraineté territoriale des autres. Partout en
Albanie, on baptise du nom de «Franque «les choses
d'Occident qu'on respecte ; restons pour eux les
continuateurs et les héritiers des « Francs » d'au-
trefois.
>"8 »
iMà
xlZ»
TABLE DES GRAVURES
Pages*
Planche 1. — Ipek. — Le jeune fils du riche chef alba-
nais Zenel bey, un parent et un servi-
teur Frontispice.
— 2. — Gradtchanitza. — L'Archimandrite. — La
vieille église 24
— 3. — Prichtina. — ■ Femmes serbes devant
leur maison. — ■ Femmes musulmanes
dans la rue 28
— 4. — Prichtina. — Le marché aux fruits. — Un .
carrefour 32
— 5. — Kossovo-Pole. — Le tombeau du sultan
Mourad et la tombe du grand-vizir
Rifaat Pacha. — Mitrovitza. Bataille
d'indigènes 40
— 6. — De Mitrovitza à Ipek. — Albanais bat-
tant le blé. — Mon escorte d'arrière 44
— 7. — De Mitrovitza à Ipek. — Une maison villa-
geoise albanaise. — Une halte 48
— 8. — Entrée d'Ipek. — Ipek. — La femme et
la mère du Serbe Mikael Vassilievitch 52
— 9. — Ipek. — Une rue d'Ipek. — Le marché.... 60
— 10. — D'Ipek à Detchani. — Une halte àStrltza.
— Detchani. — Les environs 64
— 11. — Monastère de Detchani. — Detchani. L'Ar-
chimandrite, un officier turc et un moine . 66
— 12. — De Detchani à Diakovo. — Rencontre d'un
Albanais dans la broussaille. — Diakovo.
Le curé catholique albanais 70
(233)
V ALBANIE INCONNUE
Planche 13. — Diakovo. — ■ Pont sur le Prna. — De
Diakovo à Prizrend. Le pont sur le
Evenik 72
— 14. — Prizrend. — Vue de la ville. — Les mai-
sons grimpant vers la caserne 80
— 15. — Prizrend. — Le cheik Adem dans son jar-
din. — Le poste de police dans le
marché 84
— 16. — De Prizrend à Kuksa. — L'arrêt à la hutte
d'un Albanais 92
— 17. — Kuksa. — Les envoyés de Soul-élès bey.
— La tribu de Soul-élès bey 100
— 18. — De Kuksa à Orosch. — Le fameux pont
des Vizirs sur le Drin. — Une escorte
turque et mon escorte albanaise au pont
des Vizirs 108
— 19. — De Kuksa à Orosch. — Dans le large lit de
cailloux d'une rivière desséchée. —
Un passage de montagne ; mon cheval
et mon guide 116
— 20. — De Kuksa à Orosch. — La première
famille d'Albanais Mirdites dans la forêt. 124
— 21. — De Kuksa à Orosch. — Le curé de Bissac
et les gens du presbytère. — Orosch.
L'église, le capitaine, le vicaire et les
serviteurs 132
— 22. — Orosch. — Le « koulé » du capitaine
d'Orosch. — D 'Orosch à Scutari. Le
pont de Vaumat 136
— 23. — D'Orosch à Scutari. — Le gué au pont de
Vaumat. — Scutari. La forteresse vue
de la terre 144
— 24. — Scutari. — Le port, la douane et la forte-
resse. — Lac de Scutari. — Skja sur le
lacetlemalikrajs 148
-— 25. — Lac de Scutari. — Barque à fond plat et
costumes monténégrins. — Au large de
Vir-Bazar 152
(234)
TABLE DES GRAVURES
Pages.
Planche 26. — Lac de Scutari. — Le bateau le Danitza.
— Embarquement en plein lac 156
— 27. — Lac de Scutari. — Barque amenant de Vir-
Bazar un officier monténégrin. — Barque
à fond plat faisant le service des passa-
gers 160
— 28. — Lac de Scutari. — Ile de Lessender.
— De Scutari à Gettigné. Barque
sur le fleuve Riéka 176
— 29. — De Riéka à Gettigné. — Une paysanne sur
la route. — Cettigné. — Le palais du
roi Nicolas 192
— 30. — Gattaro. — Les fortifications. — Les
montagnes du Monténégro 200
31. — Gattaro. — Les forts et l'entrée des bou-
ches. — Les fortifications, la montagne
et l'église serbe 210
— 32. — Le prince des Albanais Mirdites,
Bibdoda Prenk Pacha 216
x34
X
if
TABLE DES MATIERES
Préface par M. Gabriel Hanotaux v
Introduction xiii
PREMIÈRE PARTIE
LES ALBANAIS DE LA PLAINE
(d'uskub a prizrend)
Pages.
Chapitre I. — USKUB.
Uskub de 1907 à 1912. — L'administration provin-
ciale ; chez le vali. — A travers Uskub ; les races ;
une fête de famille serbe. — L'importance historique
et présente d'Uskub ; Uskub centre des voies de
communication, centre agricole 1
Chapitre II. — D'USKUB A PRICHTINA.
La plaine d'Uskub ; la plaine de Kossovo ; Serbes et
Albanais. — Prichtina et ses environs ; le monastère
de Gradtchanitza. — ■ Sur le champ de bataille de
Kossovo ; le tombeau du sultan Mourad 22
Chapitre III. — MITROVITZA.
Les villes de la plaine de Kossovo et de Diakovo. — Le
han ; une visite à Djavid pacha ; les diverses races et
la possession de la terre ; les consulats étrangers 38
(237)
L'ALBANIE INCONNUE
Pages.
Chapitre IV. — DE MITROVITZA A IPEK.
La route de Mitrovitza à Ipek ; une alerte ; le han de
Rudnik ; les premières tours. — Ipek ; le mutessa-
riff ; le gouvernement et les Serbes. — Le monastère
de Saint-Sava. — Les beys. — Chez Zenel bey. —
Les notables Albanais 44
Chapitre V. — D'IPEK A PRIZREND.
D'Ipek à Detchani ; le monastère de Detchani. —
Diakovo ; chez le kaimakan ; les catholiques alba-
nais ; les beys de Diakovo ; le commerce. — Départ
pour Prizrend ; les paysans sur la route 63
Chapitre VI. — PRIZREND.
Vue d'ensemble de Prizrend ; industries locales. — Pré-
paratifs d'un voyage pour l'intérieur. — Une visite
au cheik Adem ; la vie d'un saint et d'un solitaire. . 75
DEUXIÈME PARTIE
LES ALBANAIS DES MONTAGNES
DU NORD
(de prizrend a scutari)
Chapitre VII. — DANS LA VALLÉE DU DRIN ET AU
PAYS DE LIUMA.
Au Drin : la vallée du Drin ; le pont sur la Liuma. —
Une tribu de Liuma ; Kuksa et son chef Soul-élès
bey ; la bessa ; l'organisation des tribus. — Un
grand repas albanais à l'hôte de passage ; la nuit
dans le koulé 87
Chapitre VIII. — DU PAYS DE LIUMA AU PAYS
DES MIRDITES.
A travers le pays Liuma ; l'escorte albanaise ; le pont
des Vizirs ; l'ascension des montagnes ; à la frontière
de Mirditie. — De la frontière mirdite à Orosch ;
l'hospitalité mirdite ; chez le bey de Bissac ; l'église
de Bissac. — De Bissac à Orosch ; un passage diffi-
cile ; la mort de mon cheval 108
(238)
TABLE DES MATIÈRES
Pages.
Chapitre IX. — OROSGH ET LES MIRDITES.
La situation d'Orosch ; l'organisation des Mirdites. —
Le prince des Mirdites ; Mirdites et Jeunes-Turcs. —
Le pouvoir religieux ; l'abbé mitre d'Orosch et l'or-
ganisation de l'Albanie 129
Chapitre X. — SCUTARI ET SES ENVIRONS.
D'Orosch à Scutari : les forêts ; les rivières ; les villages,
la plaine de Scutari. — Scutari d'Albanie : les races
et les costumes ; sur le lac. — Les voies d'accès à
Scutari par le lac et An tivari ; par le lac et Cettigné... 141
Chapitre XI. — LES COMMUNICATIONS ENTRE
LA PLAINE DE DIAKOVO, SCUTARI et L'ADRIA-
TIQUE.
Les communications entre la plaine de Diakovo et
Scutari : le Drin ; la route de Prizrend à Scutari ; le
projet d'ensemble des voies de communication. —
Les communications entre Scutari et l'Adriatique :
le projet de Scutari, port de mer 165
Conclusion. - L'ALBANIE ET LES ALBANAIS.... 195
Table des gravures 233
Table des matières 237
3*1 .
0
4196-13. CORBEIL. IMPRIMERIE CRÉTÉ.
PROJETS DE VOIES FERRÉES DANS LES BALKANS
MM0 Chemins de fer exploités ■ idem projetés .
ALBANIE DU NORD
immi Itinéraire dressé par M. Gabriel Louis JARAY
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